Dire, ne pas dire

Extensions de sens abusives

Différent, différend

Le 2 mai 2019

Extensions de sens abusives

Le mot différent est apparu en français au xive siècle dans les Chroniques de Froissart avec le sens de « différence ». On le trouva ensuite comme adjectif et aussi comme nom avec le sens de « différend ». Aujourd’hui, au terme d’une longue évolution orthographique, la graphie avec un t est réservée à l’adjectif, celle avec un d, au nom. Littré, en son temps, contestait pourtant la pertinence de ce choix et écrivait à l’article différent de son Dictionnaire : « L’Académie, dans les quatre premières éditions de son Dictionnaire, a écrit différent par un t, comme l’adjectif. C’est depuis la cinquième édition qu’elle écrit différend par un d. Il est certain que différent adjectif et différend substantif sont le même mot. Êtablir une différence orthographique, est-ce une raison suffisante pour rompre l’analogie ? Cela est d’autant moins nécessaire que dans d’autres mots on n’a plus le même soin et qu’on n’écrit pas incidend substantif et incident adjectif, expédiend substantif et expédient adjectif. »

Mais aujourd’hui cette opposition est bien ancrée dans l’usage et, quoi qu’ait pu écrire Littré à ce sujet, c’est bien la forme différend que l’on doit employer quand on veut évoquer un désaccord ou une contestation entre deux ou plusieurs personnes sur des opinions ou sur des questions d’intérêt. On réservera à différent le sens de « qui diffère, qui présente un ou plusieurs caractères distinctifs par rapport à un autre être, à un autre objet ».

On écrit

On n’écrit pas

C’est à eux de régler ce différend

Ils m’ont demandé d’arbitrer leur différend

C’est à eux de régler ce différent

Ils m’ont demandé d’arbitrer leur différent

J’ai fait un prêt à la banque

Le 2 mai 2019

Extensions de sens abusives

Le plus souvent ceux qui veulent acquérir un bien immobilier sont obligés de recourir à l’emprunt. Ils contactent alors un organisme de crédit, une banque le plus souvent, et, si tout se passe bien, celle-ci leur prête la somme voulue. On peut dire alors qu’ils ont emprunté de l’argent ou qu’ils ont fait un emprunt et que la banque leur a accordé un emprunt ou qu’elle leur a fait un prêt. Il importe de ne pas confondre ces différents termes. C’est la banque qui prête et le particulier qui emprunte ; donc, à moins d’être le représentant d’un organisme de crédit ou d’une institution disposant de suffisamment de fonds pour fournir quelques liquidités à une banque qui en aurait fait la demande, on ne dira pas, ce qui serait un contre-sens, j’ai fait un prêt à la banque, ce que l’on entend malheureusement de plus en plus, mais j’ai fait un emprunt à la banque ou, mieux, j’ai contracté un emprunt auprès d’une banque.

Apposer son veto au sens d’Opposer son veto

Le 4 avril 2019

Extensions de sens abusives

Le verbe apposer est un dérivé de poser et signifie « poser, appliquer sur quelque chose » : On appose une affiche sur un mur, des scellés sur une porte, etc. Il a aussi le sens de « porter, inscrire sur un document » : On appose un visa sur un passeport ou sa signature au bas d’un acte officiel. Ce verbe a un paronyme, opposer, qui est emprunté, avec influence de poser, du latin opponere, « placer devant », « se dresser contre quelqu’un », « opposer comme obstacle, comme objection ». Apposer s’emploie donc essentiellement avec des noms concrets tandis qu’opposer peut s’employer avec des noms abstraits. Comme le nom veto désigne un droit reconnu par certaines constitutions au chef de l’État de s’opposer à la promulgation d’une loi votée par l’Assemblée législative et, par extension et par affaiblissement, une opposition, un refus ou une interdiction, c’est opposer un veto qu’il faut dire, (comme on dit opposer un refus, opposer une fin de non-recevoir), et non apposer un veto.

Méthodologie pour Méthode

Le 4 avril 2019

Extensions de sens abusives

Nous avons vu naguère que l’on employait souvent problématique quand c’est problème qu’il fallait utiliser. Ce type de substitution se retrouve ailleurs : un certain nombre de noms terminés par -logie ont été empruntés du grec, directement ou par l’intermédiaire du latin, tels qu’archéologie ou astrologie. Par la suite -logie, tiré du grec logos, « parole, discours, traité », est devenu un suffixe du français très productif et a souvent été utilisé pour former des noms de disciplines scientifiques, comme cardiologie ou minéralogie. Mais ce suffixe ne doit pas être employé dans le but de donner un vernis scientifique à des termes, en particulier abstraits, quand c’est la forme non suffixée que l’on devrait employer. C’est ce qui se passe, hélas trop souvent, avec le couple méthode / méthodologie. Rappelons que la méthode est une manière de conduire sa pensée, d’établir ou de démontrer une vérité suivant certains principes et avec un certain ordre, alors que la méthodologie est, elle, l’étude des méthodes de recherche et d’analyse propres à une science, à une discipline. Si on peut dire que la méthodologie en recherche scientifique a fait faire des progrès considérables à la médecine, on dira : agir avec méthode et non avec méthodologie.

On dit

On ne dit pas

Vous n’avez pas adopté la bonne méthode

Les pédagogues recommandent cette méthode d’apprentissage

Vous n’avez pas adopté la bonne méthodologie

Les pédagogues recommandent cette méthodologie d’apprentissage

Regrets et Remords

Le 11 mars 2019

Extensions de sens abusives

Le remords est le sentiment de culpabilité que l’on éprouve quand on a commis une faute ou, comme on pouvait le lire dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française, le « reproche violent que le coupable reçoit de sa conscience », alors que le regret c’est le « déplaisir d’avoir perdu un bien qu’on possédait, ou d’avoir manqué celui que l’on aurait pu acquérir ». Ce dernier peut aussi désigner, par affaiblissement, la contrariété que l’on a à faire ce qui nous déplaît ou déplaît à autrui. On en a un témoignage avec l’expression à regret, « avec répugnance, sans plaisir », popularisée par la locution l’abbaye de monte-à-regret, qui, dans l’argot des voleurs et depuis Mandrin, a désigné la potence puis la guillotine.

Révolver pour Pistolet

Le 11 mars 2019

Extensions de sens abusives

Le révolver et le pistolet sont des armes de poing, mais il existe d’importantes différences de l’un à l’autre. Le pistolet est plus ancien ; il date du xvie siècle et a, aujourd’hui, un chargeur vertical, situé généralement dans la crosse. Le révolver n’est apparu qu’au xixe siècle et ce nom lui a été donné par son inventeur, l’Américain John Colt, parce que cette arme est munie d’un barillet qui tourne (to revolve, en anglais, une forme empruntée du latin revolvere, « rouler, ramener en arrière ») ; c’est ce barillet, situé à l’arrière du canon, qui fait office de chargeur. On signalera donc que si Lucky Luke et les personnages des westerns tirent avec un révolver, (parfois appelé aussi familièrement un « six-coups »), ceux des films de série noire sont armés d’un pistolet.

Possibles et inimaginables

Le 8 février 2019

Extensions de sens abusives

Pour exprimer à la fois l’idée du très grand nombre et celle de l’infinie variété, on recourt volontiers à la locution emphatique possibles et imaginables : Il lui est arrivé toutes les aventures possibles et imaginables, ils ont eu tous les ennuis possibles et imaginables, ils avaient pris toutes les informations possibles et imaginables, etc. Mais ces tours emphatiques s’usent très vite et qui les emploie craint souvent qu’ils ne soient plus assez expressifs. Peut-être est-ce pour cette raison que cette locution est remplacée par possibles et inimaginables, un tour fautif qu’il convient de proscrire.

On dit

On ne dit pas

Il a fait dans sa jeunesse toutes les folies possibles et imaginables

Son affaire a connu toutes les complications possibles et imaginables

Il a fait dans sa jeunesse toutes les folies possibles et inimaginables

Son affaire a connu toutes les complications possibles et inimaginables

Pressuriser pour Pressurer

Le 8 février 2019

Extensions de sens abusives

Les verbes pressurer et pressuriser sont des paronymes et il n’y a que ces deux lettres -is- qui les distinguent l’un de l’autre. Voilà pour la forme. Il n’en va pas de même pour leur sens, même si cette proximité fait que l’on emploie parfois l’un pour l’autre et que, in fine, ils ont un ancêtre commun, le latin premere, « presser, écraser ». Ces deux verbes se différencient aussi par sept siècles d’existence. Pressurer, qui est dérivé de pressoir, date du xiiie siècle et signifie d’abord « presser des fruits ou des grains pour en extraire du jus ou de l’huile ». Par extension, et dans un sens défavorable, il signifie aussi « tirer d’une personne tout ce qu’elle peut donner ». Dans ses souvenirs d’enfance, Renan écrit que « la fortune ne s’acquiert qu’en exploitant les autres et en pressurant les pauvres ». Pressuriser apparaît seulement en 1949, appartient à la langue de l’aéronautique et ne s’emploie guère que dans l’expression « cabine pressurisée » ; c’est une transcription de l’anglais to pressurize, un dérivé de pressure, « pression », qui signifie comme lui « maintenir à une pression constante ». Il convient donc de ne pas confondre ces deux verbes, très proches par la forme, mais bien différents pour le sens.

On dit

On ne dit pas

Le roi a pressuré son peuple

Des contribuables pressurés d’impôts

Le roi a pressurisé son peuple

Des contribuables pressurisés d’impôts

Éminent pour Imminent

Le 10 janvier 2019

Extensions de sens abusives

Les adjectifs éminent et imminent remontent l’un et l’autre indirectement au verbe latin minere, « faire saillie, avancer », le premier par l’intermédiaire du participe de eminere, « être saillant, s’élever au-dessus de », qui s’emploie souvent au sens moral ; le second par celui du verbe imminere, « être suspendu au-dessus, être imminent, menacer ». Éminent signifie donc « qui domine ce qui l’entoure » et, en parlant d’une personne, « qui s’élève au-dessus des autres ». On évitera de confondre cet adjectif avec imminent, « qui menace de se produire très prochainement » et, dans un sens plus neutre, « qui est tout près de se faire », et qui s’emploie, lui, avec des noms abstraits.

On dit

On ne dit pas

Un éminent linguiste

La guerre semble imminente

Leur mariage est imminent

Un imminent linguiste

La guerre semble éminente

Leur mariage est éminent

Luxure pour Luxation

Le 10 janvier 2019

Extensions de sens abusives

Il existe de nombreux termes désignant une atteinte à l’intégrité du corps ou à sa bonne santé se terminant par -ure, comme blessure, morsure ou meurtrissure ; la plupart d’entre eux sont issus de verbes du premier groupe ayant tous un lien sémantique avec différents types de lésions. Parmi les plus connus, on trouve cassure, fêlure, brûlure, contracture, déchirure, égratignure, écorchure, etc. À ces formes, on prendra bien soin de ne pas ajouter luxure, qui désigne la pratique et l’appétit effrénés des plaisirs charnels, un nom emprunté du latin luxuria, « exubérance, excès », qui n’a de lien ni avec le verbe luxer, ni avec le nom luxation qui en est dérivé et qui désigne le déplacement des extrémités osseuses d’une articulation.

On dit

On ne dit pas

Une luxation de l’épaule, de la hanche

Une luxation non réductible

Une luxure de l’épaule, de la hanche

Une luxure non réductible

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