Dire, ne pas dire

Extensions de sens abusives

Éruption pour Irruption

Le 5 novembre 2020

Extensions de sens abusives

Les noms éruption et irruption sont des paronymes ; ils appartiennent à la même famille et remontent au verbe latin rumpere, « briser, rompre ». L’un et l’autre supposent un déplacement violent, mais le nom éruption signale un déplacement qui s’effectue de l’intérieur vers l’extérieur, et irruption un déplacement en sens inverse. On parle ainsi d’une éruption volcanique ou d’une éruption de pustules, mais de l’irruption de la foule dans le stade. On veillera donc bien, en se rappelant que le premier est bâti à l’aide de la préposition latine ex, « de, hors de », et le second à l’aide de in, « dans, vers », à ne pas confondre ces deux termes.

on dit

on ne dit pas

L’éruption du Vésuve anéantit Pompéi

Une éruption de boutons d’acné

Les Huns ont fait irruption dans l’Empire romain

L’irruption du Vésuve anéantit Pompéi

Une irruption de boutons d’acné

Les Huns ont fait éruption dans l’Empire romain

Visualiser pour Voir

Le 5 novembre 2020

Extensions de sens abusives

Les extensions de sens abusives se font le plus souvent de la même manière : on remplace un mot, généralement assez court, par un autre appartenant au même champ lexical, plus long et, partant, plus savant. C’est ainsi que depuis quelque temps, le verbe voir est remplacé, à mauvais escient, par visualiser. Pourtant ces deux verbes ne sont pas synonymes. En effet le second ne signifie pas « voir », mais « rendre visible, représenter quelque chose sous la forme d’une image, d’un élément visuel ». On dira ainsi que l’échographie permet de visualiser sur un écran le fœtus au cours de la grossesse mais non que les parents peuvent visualiser le fœtus grâce à l’échographie.

Dispendieux au sens de Dépensier

Le 1 octobre 2020

Extensions de sens abusives

L’adjectif dispendieux signifie « qui occasionne des dépenses, qui coûte cher ». Il s’emploie, non pour qualifier des personnes, mais le plus souvent des noms abstraits : des habitudes dispendieuses, un train de vie dispendieux ; des guerres, des voyages dispendieux. Il ne faut pas confondre cet adjectif avec dépensier qui, lui, s’applique essentiellement à des personnes : Son grand-oncle, qui était très dépensier, a dilapidé une grande part de la fortune familiale ; même si, par métonymie, cet adjectif peut, lui, s’appliquer aussi à des choses abstraites (il a gardé des habitudes de vie très dépensières), on veillera bien à ne pas employer l’un de ces adjectifs quand c’est l’autre qui conviendrait.

Encourir au sens de Risquer, Courir le risque de

Le 1 octobre 2020

Extensions de sens abusives

Le verbe encourir signifie que l’on s’expose à une sanction, une peine, un châtiment qui émane d’une autorité : Il encourt une grosse amende pour sa conduite ; Pour un délit de cet ordre il encourt la prison. Il se construit avec un complément qui est un nom. On ne doit pas le confondre avec risquer ou la locution verbale synonyme courir le risque de, qui se construisent indirectement et veulent un infinitif comme complément : S’il ne travaille pas plus, il risque (ou il court le risque) d’échouer. Il y a dans ce verbe et dans cette locution, qui appartiennent à la langue courante, un caractère d’incertitude beaucoup plus fort qu’avec encourir, qui relève de la langue juridique et qui indique, presque officiellement, quelle peine correspond à telle faute.

Mythifier pour Mystifier

Le 2 juillet 2020

Extensions de sens abusives

Les verbes mythifier et mystifier sont des paronymes, mais ils n’ont pas le même sens. Le premier signifie « transformer en mythe, donner une dimension mythique à une personne ou à une chose » : Cet homme, cette rencontre ont été mythifiés. Il a mythifié les incidents de son voyage au point d’en faire une nouvelle Odyssée. Il s’emploie aussi, plus rarement, de façon intransitive, avec le sens de « créer un mythe, créer des mythes ».

Quant à mystifier, il signifie « abuser de la crédulité de quelqu’un pour s’amuser à ses dépens » : Il a été mystifié de la manière la plus plaisante ; Elle ne s’est pas laissé mystifier. On pourra également dire, par extension : Il a mystifié ses électeurs par de vaines promesses ; L’opinion a été mystifiée. On veillera donc bien à ne pas employer un terme quand c’est l’autre qui devrait l’être.

on dit

on ne dit pas

Ce charlatan nous a mystifiés

Il a largement mythifié ses succès sportifs

Ce charlatan nous a mythifiés

Il a largement mystifié ses succès sportifs

Réputationnel

Le 2 juillet 2020

Extensions de sens abusives

Les adjectifs français en -tionnel appartiennent le plus souvent à une langue technique ou soutenue. Ils sont pour la plupart dérivés de noms en -tion : addition/additionnel ; constitution/constitutionnel ; rédaction/rédactionnel, mais quelques-uns sont empruntés d’adjectifs latins en -tionalis ou -cionalis (condicionalis a donné conditionnel, rationalis, rationnel). Ces adjectifs, apparus majoritairement aux xviiie,xixe et xxe siècles, sont sanctionnés par un ou plusieurs siècles d’usage. Il est sans doute préférable d’éviter d’ajouter des néologismes à cette liste, comme cela commence pourtant à se faire avec la forme réputationnel. Cet adjectif est tiré du nom réputation, apparu vers 1370. Gageons donc que si la nécessité de l’usage de réputationnel ne s’est pas fait sentir en six siècles, on peut considérer qu’il n’est pas urgent de l’employer aujourd’hui.

on dit

on ne dit pas

Cette affaire pourrait nuire à sa réputation, est dangereuse pour sa réputation

Cette affaire constitue pour lui un risque réputationnel, pourrait lui créer des dommages réputationnels.

Le pain goûte la levure

Le 11 juin 2020

Extensions de sens abusives

Les trois sens essentiels du verbe goûter sont « percevoir la saveur de quelque chose » (Le chef goûte les sauces, il a goûté les vins avant de les servir), « manger ou boire quelque chose pour la première fois » (Goûtez ces fruits, ce nouveau vin) et « trouver agréable, savourer, jouir de » (Goûter la présence de ses amis, les plaisirs de la table). On ajoute à ces sens, dans certaines régions de la francophonie celui d’« avoir le goût de » en donnant à ce verbe un nom d’aliment comme sujet. On peut ainsi entendre des phrases comme Ce pain goûte la levure, Ce vin goûte le bouchon ou, par extension, Cette cigarette goûte la menthe, auxquelles on peut préférer cependant Ce pain a un goût de levure, Ce vin a un goût de bouchon ou Cette cigarette a un goût de menthe.

Prévenir au sens de Demander

Le 11 juin 2020

Extensions de sens abusives

Le verbe prévenir a plusieurs sens et, en particulier, celui d’« instruire par avance, avertir quelqu’un de quelque chose » : On m’avait prévenu qu’elle était très susceptible. Cet avertissement peut bien sûr revêtir un caractère officiel, mais prévenir ne peut néanmoins pas prendre le sens de « recommander fortement, intimer l’ordre de ». On peut donc dire Le gouvernement a prévenu que les rassemblements seraient interdits, mais pas Le gouvernement a prévenu de ne pas se rassembler.

on dit

on ne dit pas

Le gouvernement a interdit les déplacements

 

Le maire a défendu l’accès à la plage

Le gouvernement a prévenu de ne pas se déplacer

Le maire a prévenu qu’on n’aille pas sur la plage

Dépister un malade pour Dépister une maladie

Le 7 mai 2020

Extensions de sens abusives

Le verbe dépister a de nombreux liens avec la chasse, puisque, si son premier sens est « découvrir un gibier en suivant ses traces » (dépister un lièvre, un cerf), il signifie aussi « détourner la piste, lancer sur une fausse piste ». On peut dire ainsi que « le renard a réussi à dépister les chiens ». La langue de la médecine s’est emparée du premier sens et l’a étendu pour lui donner celui de « découvrir une affection latente par une recherche systématique » ; on dit ainsi dépister une maladie contagieuse. On évitera d’ajouter, par métonymie, au verbe « dépister », un nom complément d’objet direct qui ne serait plus celui de la maladie mais celui du malade.

On dit

On ne dit pas

Dépister un cancer

Dépister des tuberculoses

Dépister un cancéreux

Dépister des tuberculeux

Distanciation sociale

Le 7 mai 2020

Extensions de sens abusives

L’expression distanciation sociale est une transcription de l’anglais social distancing ; elle est assez peu heureuse, et ce, d’autant moins que ce syntagme existait déjà avec un tout autre sens. On le trouve en effet dans Loisir et culture, un ouvrage, paru en 1966, des sociologues Joffre Dumazedier et Aline Ripert ; on y lit : « Vivons-nous la fin de la “distanciation” sociale du siècle dernier ? Les phénomènes de totale ségrégation culturelle tels que Zola pouvait encore les observer dans les mines ou les cafés sont en voie de disparition. » Distanciation, que les auteurs prennent soin de mettre entre guillemets, désigne le refus de se mêler à d’autres classes sociales. On suppose pourtant que ce n’est pas le sens que l’on veut donner aujourd’hui à ce nom. Distanciation a aussi connu une heure de gloire grâce au théâtre brechtien, mais même s’il s’agit, comme on le lit dans notre Dictionnaire, pour le spectateur, de donner « priorité au message social ou politique que l’auteur a voulu délivrer », il est difficile de croire que ce soit le sens de la « distanciation sociale » dont on nous parle aujourd’hui. Peut-être aurait-on pu parler de « respect des distances de sécurité », de « distance physique » ou de « mise en place de distances de sécurité », comme cela se fait dans d’autres domaines ?

Pages