Dire, ne pas dire

Bloc-notes

De chozz et d'ottres

Le 09 janvier 2018

Bloc-notes

Qu’arrive-t-il à l’oreille des Français ? Comment un peuple, fier à bon droit de la qualité musicale de sa langue, laisse-t-il perdre certains sons, et parmi les plus mélodieux ? Allumez la radio et vous entendrez journalistes et interviewés évoquer les « symptommes » d’une crise, la « hosse » des prix, le « rolle » du gouvernement, une « zonne » de combat, la « fonne » et la flore, le « Rhonne » et la « Dromme ». Et cela, sans que les émetteurs de ces abruptes abréviations phoniques soient des Méridionaux. La mode se propage, les faibles imitent ce qui se dit autour d’eux afin de se sentir dans le vent et portés par la modernité, et le o fermé, légèrement et agréablement allongé, s’ouvre et disparaît. L’accent du Midi rachète son absence par de nombreuses autres délices sonores, en particulier par les e qui refusent de rester muets. Mais l’accent qui prolifère à la radio, comme à la télévision, étouffe une des notes du français, escamote une de ses ressources, l’appauvrit.

Il serait intéressant de connaître l’origine de cette manie. Qui a mis la puce à l’oreille de qui ? – une puce dont la morsure réduit la sensibilité acoustique.

Le plus inquiétant ? Le o fermé n’est pas le premier des sons vocaliques à s’éteindre. Je signalai dans un autre bloc-notes l’effacement jadis d’un i plus long dans épître que dans petite, d’un ou plus long dans croûte que dans doute, d’un u plus long dans flûte que dans culbute. Je me référais à un livre de grammaire de 1872 dans lequel ces distinctions étaient enseignées. Nous avons déjà abandonné plusieurs sons de notre bel instrument, et nous risquons d’en perdre un autre par insouciance et soumission à l’air du temps. Nous devenons des malentendants, et pour une fois ce n’est pas la faute des Anglo-Américains. C’est plutôt une « otto-infection ».

 

Vu cette évolution, on peut se demander à quels autres dégâts il faudrait s’attendre. Nous « plérons »-nous à prendre des bains de « mér » ? Serons-nous incapables de distinguer une patte de mouche d’une « patte » feuilletée ? Le français est une langue qui compte avant tout sur sa richesse vocalique pour produire sa musique, et il souffre actuellement d’une autre déformation, qui consiste à ajouter à la fin des mots un euh retentissant et superflu : « bonjour-euh », un « match-euh ». Heureusement, je suis loin d’être le seul à avoir relevé et regretté le phénomène des o raccourcis ; toutes les portugaises ne sont pas ensablées. Peut-être la mode périra-t-elle d’elle-même. Sinon, ce sera une ottomutilation.

 

Sir Michael Edwards
de l’Académie française

Le deuxième Trafalgar

Le 07 décembre 2017

Bloc-notes

Passant place de la Concorde, des milliers de touristes et de Parisiens peuvent lire désormais, affichée en lettres géantes, devant les colonnes de l’ancien ministère de la Marine, une phrase absurde en anglais. En bas et à gauche, mais en petits caractères, ils se consoleront en déchiffrant une traduction pour les nuls en un idiome désormais considéré comme un patois ringard et méprisable : la langue française.

Je parle ici au nom des marins et amiraux de l’histoire, humiliés jadis par l’Angleterre au soir de la bataille navale de Trafalgar. Aucun d’entre eux, je veux dire d’entre nous, n’en oublia jamais la blessure. Ne se révolteraient-ils pas si, revenus, ils voyaient cet aplatissement, cet avachissement, ce « lèche-cul » des puissants de ce monde ?

Pendant la Seconde Guerre mondiale, les armées nazies avaient multiplié sur les murs de Paris et des villes de France des phrases en allemand. Et nos collabos disaient qu’il fallait bien que nous apprenions les mots des triomphants. Il faut bien qu’aujourd’hui nous soyons assujettis aux diktats des dominants.

Abêtissons-nous, acceptons, tête baissée, l’humiliation de ce deuxième Trafalgar, où l’armée ennemie est composée de nos concitoyens.

Michel SERRES
de l’Académie française

La peur de lire

Le 02 novembre 2017

Bloc-notes

Ces temps derniers, nous avons pu constater avec joie que les plus hautes instances se montraient extrêmement préoccupées de faire de la France, à nouveau, un « pays de lecteurs ».

Nous autres qui lisons beaucoup, chaque jour, parfois plusieurs heures, depuis notre enfance, nous déplorons que tout le monde n’en fasse pas autant, que les enfants, les adolescents au lieu d’y progresser, perdent progressivement le goût et l’habitude de la lecture. Nous y voyons, non sans raison, un mauvais apprentissage de la lecture qui la rend malaisée ; l’influence des jeux vidéo ; le temps passé à échanger sur les réseaux sociaux ; et une forte tendance de la société moderne, qui dévalue singulièrement les livres et l’acte de lire.

D’où notre croisade pour la lecture ; la défense des livres et de la lecture est un de nos thèmes favoris ; nous faisons entendre ou essayons de faire entendre le plaisir et les bienfaits qu’on retire de la lecture, l’élargissement de l’expérience que donnent les livres, le sens du partage, l’écoute de l’autre... Nous ne manquons pas d’arguments, nous nous échauffons à les développer, nous rappelons les moments d’ennui de notre enfance sauvés par un livre.

Mais voilà : nous rencontrons une résistance, parfois insurmontable. « J’aime pas lire ! » disent les collégiens, garçons plus encore que filles. C’est pour eux une obligation scolaire, un pensum, une corvée. Cette résistance nous désarçonne, on y soupçonne de la mauvaise volonté, car qui pourrait de bonne foi et honnêtement se soustraire à ce qui fait du bien ? L’école a souvent été incapable de tenir compte de ces refus, de les comprendre, de les accepter, donc de les traiter.

On a oublié en effet quelque chose : qu’il existe une peur de lire, et une peur du livre. Quelqu’un qui ne lit pas, c’est quelqu’un que le livre effraie. Qui n’ose pas entrer dans une librairie, que les bibliothèques impressionnent. Les amateurs de livres leur semblent appartenir à une espèce rare, née comme ça, tombée d’une autre planète. « Vous avez lu tout ça ? » : qui n’a entendu cette remarque d’un non-lecteur à la vue de rayonnages de livres couvrant les murs du sol au plafond ? Cette stupeur est le signe d’une peur, bien plus que de l’ignorance ou du mépris.

Il y a, d’évidence, une puissance mystérieuse dans le livre, qui effraie d’ailleurs les tyrans : celui qui lit s’absente du monde, se soustrait à son emprise. Mais s’absenter du monde, cela ne va pas sans risques. Sur la peur de lire, un excellent livre de Michèle Petit, paru en 2002 aux éditions Belin, Éloge de la lecture, la construction de soi, nous donne de précieux éléments d’analyse. Cette peur est très présente dans les milieux défavorisés, mais on peut aussi la rencontrer dans les catégories privilégiées. Car les raisons en sont très nombreuses, et relèvent d’ordres très différents. La lecture, dit Michèle Petit, « peut se révéler impossible ou risquée, si elle implique d'entrer en conflit avec des façons de vivre, des valeurs propres à la culture du groupe ou du lieu où l'on vit. [...] Elle peut enfin être incompatible avec certains fonctionnements psychiques ».

Lire ne va pas de soi ; la lecture dérange ; elle oblige à faire silence, à rentrer en soi-même, à se confronter à des univers inconnus ; à fournir tous les matériaux nécessaires à une représentation mentale de lieux, de situations, de conflits. Cet effort pour oublier le présent est coûteux, et ne donne pas aussitôt sa récompense. Avant de se retrouver, il faut d’abord accepter de se perdre. C’est cela aussi que les livres apprennent : « Le plus long détour est le plus court retour », disait James Joyce. Le livre en est l’occasion quotidienne.

Au fond, à y bien réfléchir, quelqu’un qui ne lit pas, ce n’est peut-être pas quelqu’un qui ne veut pas, mais quelqu’un qui ne peut pas lire, dans tous les sens du terme : parce qu’il lit mal, parce qu’il n’ose pas se confronter à des univers inconnus, parce que son propre moi est trop fragile. Aidons celui qui a peur de lire, qui recule devant la lecture, en lisant devant lui, avec lui, en même temps que lui ; montrons-lui notre propre fragilité et la ressource que, justement, nous puisons dans les livres.

 

Danièle Sallenave 
de l’Académie française

Bonjour ! Bonne journée !

Le 05 octobre 2017

Bloc-notes

En montant dans l’autobus, gare à vous si, avant même de présenter votre navigo, vous ne lancez pas au conducteur un sonore Bonjour ! Il vous rappellera à l’ordre par un aigre Bonjour ! où vous sentirez plus de reproche que de cordialité. Vous entrez dans un magasin ? Un Bonjour ! initial n’est pas moins obligatoire, sous peine d’être tancé par un sévère Bonjour ! qui fustigera votre manque de courtoisie. Mais si cette interjection est devenue un devoir, en quoi garde-t-elle son sens de politesse ? En quoi exprime-t-elle mon envie d’être aimable ? Le conducteur d’autobus, le marchand de chaussures, comment ne ressent-il pas mon Bonjour ! comme une offense, puisque je ne suis pas libre de le lui refuser ? Ce qui est obligatoire perd aussitôt de sa valeur. Ce n’est plus moi qui salue, c’est un robot qui débite à ma place une formule stéréotypée et par là-même injurieuse.

Le Bonne journée ! qui accompagne ma sortie du magasin ne me fait pas plaisir non plus, et pour la même raison. On a mis un disque en route, on ne m’a pas adressé un message personnel. Vouloir assouplir les rapports sociaux en imposant des exclamations toutes faites me semble produire l’effet contraire. J’aime la liberté chez autrui : qu’il me dise quelque chose de gentil, à la bonne heure, à condition que ce quelque chose soit de lui, et non un mot de passe conforme à un cliché bien-pensant. Qu’il ne me dise rien du tout, à la bonne heure encore ! Tout plutôt que de sentir qu’on se débarrasse de moi comme on lance un os à un chien.

 

Dominique Fernandez
de l’Académie française

 

Bric-à-bracadémie

Le 07 juillet 2017

Bloc-notes

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Ce n’est pas l’Académie française qui fera baisser l’âge de la retraite, car l’on s’y engage au contraire pour faire du rab’, comme disent les militaires, jusqu’à extinction des feux. Ainsi notre doyen, René de Obaldia, quatre-vingt-dix-huit ans, n’a pas encore demandé la liquidation de ses annuités. Cela n’empêche pas les spécialistes des segments de marché, comme l’on dit, de tourner au-dessus de nos têtes comme des vautours dans un western-spaghetti. Ainsi, sans avoir demandé à en être le destinataire, je reçois chaque mois le catalogue de « L’Homme moderne ». Il s’agit d’une centrale de vente pour citoyens mûrissants adonnés au jardinage et au vélo d’appartement. Elle propose à des prix modérés des objets domestiques et des pièces d’habillement, d’une inventivité baroque digne du concours Lépine autant que des lazzi des bobos.

On y trouve ce qu’il faut de ceintures lombaires, de tue-mouches adhésifs, de friteuses diététiques. Dans la dernière livraison, je relève avec intérêt l’existence d’un angelot de jardin en polyrésine, fournissant aux heures nocturnes un halo de lumière à partir de ses capteurs solaires. Rôtisserie rotative, aspirateur cyclonique ou perceuse-visseuse à percussion sont de tièdes classiques à côté des nains de jardin siffleurs, du chasse-passereaux à ondes haute-fréquence, ou du fauteuil massant avec repose-pieds branché sur secteur. Je confesse une certaine fascination pour le cric fonctionnant sur allume-cigare (cordon fourni), le portefeuille holographique à micro-cristaux ou le ramasse-boules magnétique pour joueurs de pétanque. Tout cela dessine un avenir pour des gens qui ont un passé. Il est assez remarquable que, à ma connaissance, aucun des membres de l’Institut, à part les persécutés de mon genre, n’est considéré comme une cible par « L’Homme moderne ». Est-ce un repaire d’anti-modernes ? Sont-ils réticents aux nains de jardins siffleurs ou aux ramasse-boules magnétiques ?

Il faut plutôt croire qu’un des effets de l’immortalité, c’est de dispenser ses desservants de toute prothèse superflue : une seule séance du Dictionnaire de l’Académie française dépasse en intensité les trémulations de la rôtisserie portative, de l’aspirateur cyclonique ou de la perceuse-visseuse à percussion. Ainsi allons-nous, abeilles vibrantes du langage, lexicologues à haut voltage. L’Académie française est faite de multiprises où se branchent quarante luminaires : nos fauteuils massants, dépourvus de repose-pieds, ne stimulent que des méninges. En les frottant comme des silex, on obtient de l’électricité.

Marc Lambron
de l’Académie française

Un chancelier, une chancelière

Le 01 juin 2017

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Les hasards du calendrier et des rites immuables ont décidé que je serai, ce trimestre, « chancelier » au bureau de l’Académie : un poste éphémère, somme toute assez modeste malgré le prestige du nom. Il y a de la chance dans ce mot-là, du moins à l’oreille, même si l’étymologie n’autorise aucune parenté de sens.

Propulsée sur l’estrade, à la droite du directeur qui est, lui, un véritable acteur des séances du jeudi, parle, agit, commande, le chancelier officie en silence. Il veille en acolyte au bon déroulement du travail et doit signaler discrètement les mains levées qui demandent la parole. Parfois, un brouhaha – phénomène moins rare qu’on ne croit – est pour lui l’occasion d’agiter la petite cloche de bronze, placée sur le bureau à côté de l’horloge, et de se donner ainsi l’impression de son importance. Les jours de vote, il compte les bulletins à voix haute – elle résonne alors de manière presque impudique, tant à l’Académie le silence du chancelier est d’or.

La tentation était grande pour un académicien souvent taquin, qui n’avait pas manqué de me donner du « maîtresse », en me saluant un jour d’un féminin décalé et ambigu, de m’appeler, toujours blaguant, « Madame la Chancelière ». À l’Académie, le féminin est proscrit pour les titres et postes de responsabilités : une femme est ambassadeur, Président, Premier ministre. Angela Merkel, si souvent nommée chancelière (die Bundeskanzlerin), est le chancelier allemand – der Kanzler – ou, plus précisément, le chancelier fédéral – der Bundeskanzler –, selon ce même principe.

L’étymologie définit le chancelier comme « celui qui se tient près des grilles (cancelli) du palais ». Le mot date de l’ère impériale romaine. Le cancellarius était l’huissier de l’empereur. À lui, la garde des sceaux. Par là, de l’ordre, de la justice. Le chancelier monte la garde. C’est un veilleur. Et c’est bien ce rôle qui lui est assigné.

La chancelière ne devrait être que la femme du chancelier, comme l’ambassadrice celle de l’ambassadeur.

Pourtant un autre sens s’est greffé sur l’emploi du mot au féminin. Un emploi radicalement différent de sa définition au masculin. L’Académie le signale dans son Dictionnaire à partir de 1762 : il désigne, semble-t-il depuis cette époque, une sorte de pantoufle dans laquelle on glisse les deux pieds à la fois ! Confortable et douillette, la chancelière évoque le coin du feu, le tricot des grands-mères, les veillées paisibles d’autrefois. Comme la bouillotte ou l’édredon, elle accompagne les hivers, les frimas. Les deux pieds se tiennent chaud dans son cocon de laine. On peut lui trouver un charme, quoique désuet, entre braises et pot-au-feu.

Mais elle demeure une pantoufle – objet rustique et peu seyant, sauf lorsqu’elle est de vair (fourrure blanche et grise) et promet un avenir radieux à Cendrillon.

Cette définition pantouflarde de la chancelière demeure – je le précise – une particularité française. Angela Merkel peut être Bundeskanzlerin, sans se soucier d’une confusion de vocabulaire. La chaufferette pour les pieds se traduit en allemand par un tout autre mot : Fusswärmer ou Fusssack, et se dit alors au masculin.

 

Dominique Bona
de l’Académie française

Aimons-nous "encore" la langue française ?

Le 04 mai 2017

Bloc-notes

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Aimons-nous encore la langue française ?

 

Nous connaissons les premières phrases du Discours de la méthode, de Descartes, qui ne commence pas ainsi :

 

Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée : car chacun et chacune pensent en être si bien pourvu(e), que ceux et celles mêmes qui sont les plus difficiles à contenter en toute autre chose n’ont point coutume d’en désirer plus qu’ils et elles en ont. En quoi il n’est pas vraisemblable que tous et toutes se trompent ; mais plutôt cela témoigne que la puissance de bien juger […] est naturellement égale en tous les hommes et toutes les femmes ; et ainsi que la diversité de nos opinions ne vient pas de ce que les uns et les unes sont plus raisonnables que les autres […].

En écrivant ainsi, Descartes serait devenu l’homme, ou la femme, le/la plus absurde de son époque. Pourtant, nous entendons tous les jours cette langue dénaturée. Et malade : un certain français moderne a le hoquet. « Ceux (hic !) et celles parmi les habitants (hic !) et les habitantes de notre commune qui voudront savoir s’ils (hic !) ou elles sont éligibles à ce poste… » J’exagère à peine. Écoutez surtout les politiques. De nombreuses voix se sont élevées contre cette langue barbare, politiquement correcte et moralement assommante, mais son vrai danger serait de briser le rythme du français. Une langue qui sait avancer avec une cadence souple et une respiration aisée se trouve continuellement empêtrée. Il s’agit de la survie d’un français agile et harmonieux.

Si le corps sonore de la langue souffre de ce comportement obsessif, une autre forme de novlangue présente un défaut encore plus inquiétant : on ne peut pas la lire à haute voix. Pour éviter sans doute les répétitions cheminant à la queue leu leu, on a inventé une nouvelle orthographe. La voici :

 

Le (la) président.e élu.e par l’ensemble des citoyen.ne.s sera celui/celle de tou.te.s les Français.es. Il/elle aura à tenir compte des opposant.e.s à son élection, car aucun.e de ses compatriotes ne doit se sentir méprisé.e par le/la chef.fe de l’État.

Ce français également défiguré, atteint d’une maladie qui couvre la page d’une sorte d’eczéma, nous amènerait à rédiger à nouveau certains articles de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. L’article premier commencerait, en utilisant l’autre recours typographique de cette glossomanie, par : « Les hommes/femmes naissent et demeurent libres et éga-ux-les en droits » ; l’article 7, par : « Nul-le homme/femme ne peut être accusé-e, arrêté-e ni détenu-e que dans les cas déterminés par la Loi ». Comment lire ce charabia, cette écriture sans parole, même en le prononçant silencieusement dans sa tête ? Chacun point e de mes ami point e point s sait que je préfère une approche irénique, et que je répugne à invectiver les ennemi trait d’union e trait d’union s de la raison ; mais enough is enough. C’est la chair même du français qui est ainsi rongée, et son esprit qui se trouve frappé d’une sorte de bégaiement cérébral.

Le pire : non seulement ce français décadent perd son rythme, sa « longue coulée mélodique » (Claudel), ou devient un langage aphone offert uniquement aux yeux, mais il invite aussi à commettre des erreurs de français. Un candidat récent s’adressa ainsi à nous sur la feuille où il expliquait son programme : « Cher.e.s compatriotes ». Où était parti l’accent grave sur la forme féminine de cher ?

Je ne vise pas l’idéologie féministe. L’objection contre un français saccadé, muet ou fautif est strictement linguistique. C’est aux partisans de la féminisation de la langue à proposer un moyen d’y arriver qui évite cette intolérable laideur. Qui ne produise pas une langue que l’on n’aurait plus envie de parler ni d’écrire, et que les étrangers ne voudraient plus apprendre.

Michael Edwards
de l'Académie française

Éloge de l’oignon

Le 06 avril 2017

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À qui appartient la langue française ? À personne, bien entendu. Ou plutôt à chacun d’entre nous, puisqu’elle est notre bien commun, que nous en sommes les dépositaires. Ni des linguistes péremptoires, ni des conseillers pédagogiques grisés de leur pouvoir, ni même une sémillante ministre de l’Éducation ne sauraient la tripatouiller ou se l’approprier de leur seule initiative. Ils ne disposent d’aucune légitimité pour cela. Leur seul devoir, si du moins ils en étaient capables, serait au contraire de la préserver et d’en assurer la meilleure transmission possible, d’une génération à l’autre. Pas davantage. Ont-ils voulu il y a peu de temps, par un étrange coup de force, imposer des changements orthographiques que personne ne leur demandait à propos de quelques dizaines ou centaines de mots, la réponse la plus aimable qu’ils auraient alors méritée aurait tenu en une simple locution : « Occupez-vous de vos oignons ! »

Les oignons précisément !

Comme je les aime, ces braves, ces méritoires oignons qui ne demandaient rien à personne et que l’on a voulu malmener en dépit de leurs bons et loyaux services ! Qu’ils soient blancs, violets ou jaunes, ils donnent de l’esprit à nos plats. Font-ils pleurer quand on les épluche, ils nous mettent tout de même au comble du bonheur. Vous serez aux petits oignons, n’est-ce pas ? On les déguste aussi en tartes ou en soupes. Depuis le xive siècle, ils s’écrivent avec un « i » qui, en principe, ne se prononce pas – ce « i » semblable à une pelure dont cette plante potagère de la famille des Liliacées n’est pas avare.

Il faut se pencher sur eux. Préserver leur goût. Conserver leur fraîcheur originelle. Veiller sur toutes ces couches qui les constituent et dont le « i » fait donc partie ! Au diable les manipulations génétiques ou orthographiques issues de je ne sais quel laboratoire ou quel ministère, dont ils sont les victimes ! Mangeons bio et écrivons bio, par pitié ! Plus qu’un devoir de français, c’est une exigence de santé publique.

Comme les oignons, la langue est un organisme vivant. Qui ne cesse d’évoluer, de rejeter des peaux mortes. Il faut l’entretenir, l’enrichir, accompagner son développement, veiller à son bon usage – et telle est, en particulier, la mission de l’Académie française. Mais il ne faut surtout pas la violenter.

Convenons-en : le « i » d’oignon aurait pu tomber naturellement au fil des siècles, comme « montaigne » est devenu « montagne », « besoigne » « besogne » ou « roignon » « rognon », et nul n’y aurait trouvé à redire. Dans les propositions de rectification de l’orthographe de 1990, la graphie « ognon » avait été reconnue comme non fautive, sous réserve que l’usage, comme pour d’autres mots, l’entérine.

Mais voilà, il n’en a rien été.

Sur nos marchés, les maraîchers continuent à faire de la résistance. Ils vendent leurs bottes d’oignons comme ils l’ont toujours fait. Ils ne veulent pas qu’on dénature leurs produits ou la façon de les écrire, c’est la même chose. Conservateurs, ils ne le sont pas. Pour preuve, ils réprouvent l’usage des conservateurs comme des colorants et autres pesticides dans leurs légumes. Mais fidèles, oui, ils se revendiquent ainsi. Ils continuent de tracer bravement à la craie le mot « oignons » sur leurs ardoises. Leur révolte n’est pas élitiste. Elle est populaire.

Aucun doute, il faut les soutenir, il faut se placer derrière eux. En rang d’oignons, cela va sans dire. Et bon appétit !

Frédéric VITOUX
de l’Académie française

Les murs d’Alger

Le 02 mars 2017

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Lors d’une tournée de conférences dans les principales villes d’Algérie, j’ai constaté le regain d’intérêt pour la langue française (après les années où elle avait été quasiment proscrite) et le succès auprès du public des trois volumes de Dire, ne pas dire. Mais, aussi, la perplexité de ce public. Les auditeurs, dont la plupart (ceux qui intervenaient en tout cas) parlaient un excellent français, s’inquiétaient de l’ignorance où l’on était à Paris de leurs problèmes spécifiques. « La langue française, est-ce uniquement celle qu’on parle chez vous ? Nous l’avons étudiée, nous l’aimons, mais songez-vous à tenir compte de sa situation en Algérie ? » Le français, langue du colonisateur... Lors de son discours de réception à l’Académie française, Andreï Makine a exposé quelles difficultés intérieures avait rencontrées la romancière Assia Djebar pour écrire ses livres dans cette langue. De nos jours encore, les Algériens ne peuvent accepter pleinement celle-ci que revisitée par eux, amendée, relevée, enrichie de leurs propres innovations. L’époque est révolue où les seuls mots maghrébins passés en français désignaient des choses ou des notions jugées peu flatteuses : un « chouïa », le « bled », un « clebs », « maboul », « smala », « gourbi ».

Le français d’Algérie, nécessairement contaminé par l’arabe et par le berbère, est riche de potentialités que nous aurions tort d’ignorer. Un chauffeur de taxi est pour eux un « taxieur ». Parmi leurs néologismes, j’ai retenu surtout deux mots, pour leur pertinence autant que pour leur saveur. Ceux de leurs compatriotes qui s’expriment mal –, c’est-à-dire ne parlent correctement ni le français, ni l’arabe, ni le berbère – ils les appellent des « zérolingues ». Ce sont les mathématiciens arabes qui ont introduit le zéro dans la numération, et les Arabes d’aujourd’hui ont bien le droit de l’utiliser pour composer de nouveaux mots. N’aurions-nous pas envie de dire, nous, en France : « Taisez-vous, zérolingue ! » à tel présentateur de télévision ou de la radio ignorant qui nous inonde de son sabir, quand ce n’est pas un ministre lui-même ? Et puis, pour le voyageur surpris, quand il débarque à Alger, par le nombre de jeunes hommes qui restent toute la journée, désœuvrés mais debout, appuyés contre un mur, dans l’attente interminable d’une chance qui ne viendra jamais, quel étonnement de découvrir un mot approprié à leur résignation. Ce sont des « haïtistes ». De « haïté », qui signifie « mur » en arabe. Le « haïtiste » est celui que le chômage cloue au mur. « Haïtiste », un mot qui résume dans sa brièveté poétique les problèmes sociaux, la douleur, les aspirations impossibles d’un peuple attaché à son pays mais qui n’a d’autre espoir que d’émigrer.

 

Dominique Fernandez
de l'Académie française

Lettre d’un Québécois à notre confrère Dany Laferrière

Le 02 février 2017

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Lettre d’un Québécois à notre confrère Dany Laferrière.

Les « faux British » parisiens

 

Monsieur Laferrière,

Tout d’abord, je dois vous dire toute l’admiration que vous m’inspirez, à titre de Québécois d’adoption, d’abord pour vos qualités d’auteur et pour votre nomination à cette vénérable institution légendaire qu’est l’Académie française.

C’est d’ailleurs à ce titre que je m’adresse à vous par la présente.

En septembre dernier, j’ai effectué un séjour de trois semaines à Paris. Fabuleux ! Sauf que, c’est bien connu et on me l’avait bien dit, le choc fut brutal à un seul chapitre, l’utilisation plus qu’abusive, dans les rues de Paris, de l’anglais, tant dans la conversation que dans l’affichage.

Effectivement, les Français, les Parisiens du moins, ne traduisent rien : ils fréquentent les « drive-in », regardent « The Voice » à la télévision, adorent le cinéma où l’on arrête des « serials killers », ils relèvent des « challenges », communiquent grâce à leurs « smartphones », se « googlent » allègrement, utilisent le « room service » quand ils vont à l’hôtel, le jeune écolier amène sa « lunch box » à l’école, etc. Pourtant, les équivalents en français existent bel et bien.

Nous les utilisons chez nous. Je sais, nous n’avons pas de leçons à donner ne serait-ce que pour le vocabulaire automobile que nous utilisons. M’enfin !

Au chapitre de l’affichage, c’est encore pire. Vous trouverez, en « pièces jointes », 67 photos que j’ai prises dans la seule première semaine de mon séjour dans la Ville lumière. Ces clichés ne montrent que ce qui m’a sauté aux yeux. Je ne cherchais pas indûment. Un ami anglophone qui nous accompagnait nous a avoué se sentir ainsi parfaitement à l’aise, presque chez-lui… En fait, l’affichage en anglais qu’on retrouve à Paris ne passerait jamais au Québec, même pas dans le « west island » de Montréal.

Et je tais le fait que les vendeurs itinérants de souvenirs sur les sites touristiques, de nombreux serveurs dans les bars, terrasses et restaurants et autant de préposés dans les boutiques et les grands magasins s’adressent très souvent à nous en anglais avant de nous lancer l’éternel et traditionnel « oh ! Des amis canadiens ! J’adore votre accent ! » Grrrrrrrrrr ! S’ils savaient le nombre de points qu’ils perdent en ne s’adressant à pas moi dans notre langue !

Cette situation m’a amené à traiter les Parisiens de « faux British », du titre d’un spectacle – que je n’ai pas vu faute de temps – à l’affiche à Paris pendant mon séjour.

Cette situation a provoqué, chez moi, un certain nombre de « montées de lait ». Au Québec, nous avons dû adopter la Loi 101 pour protéger notre langue parce que menacée de toutes parts par nos voisins anglophones à l’est, à l’ouest, et au sud de la province. À Paris, j’ai senti que la menace venait des Français eux-mêmes, des Parisiens, pour ce que j’en ai vu. Sidérant ! Désolant ! Décourageant ! D’autant plus que certains Parisiens m’ont avoué pécher ainsi par snobisme alors que d’autres me disaient vouloir plaire le plus possible aux touristes étrangers, pour ne pas dire américains… C’est un non-sens. Lorsqu’on veut attirer des étrangers chez soi, on leur montre ce qui nous différencie, pas ce qu’ils peuvent retrouver chez eux. Les Américains affichent-ils en mandarin pour plaire aux touristes chinois ? !... Bien sûr que non !

Je me suis ainsi aussi senti en quelque sorte « méprisé ». Je m’explique. Alors que nous au Québec, nous devons livrer une bataille de tous les instants pour protéger notre langue, on dirait que la capitale de la francophonie, drapée dans sa longue liste de monuments édifiés à la mémoire des grands auteurs de son histoire, le siège de l’Académie française, s’en fiche royalement ; c’est à croire que les Français sont à la veille d’adopter une loi faisant de l’anglais une deuxième ou, pire, leur seule langue officielle. C’est à pleurer juste à penser que, le jour où la langue française disparaîtra de cette planète comme langue vivante, on dira que les premiers responsables de cette catastrophe habitaient l’Hexagone.

C’est pourquoi je m’adresse à l’académicien que vous êtes pour que vous tentiez de faire quelque chose, ne serait-ce que lancer un mouvement, un groupe de pression qui pourrait lutter pour la sauvegarde de la langue française… en France. Un tel engagement ne manquerait pas soutenir les efforts que les défenseurs de la langue de nos ancêtres au Québec déploient depuis des décennies. Je ne peux pas croire que tous les Français soient insouciants au point de refuser qu’on apporte quelques correctifs à cette lacune.

Mais, peut-être, êtes-vous déjà à l’œuvre… Si tel est le cas, prière de donner davantage de publicité à vos actions. Ça ne pourrait que nous être bénéfique.

Je vous prie d’agréer, Monsieur Laferrière, l’expression de mes sentiments les meilleurs.

Claude-Gilles Gagné

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