Dire, ne pas dire

Bloc-notes

Spoiler ou Spolier ?

Le 4 juillet 2019

Bloc-notes

Amusement ou consternation ? Sans doute un peu des deux, non pas face à l’invasion routinière des mots anglais dans notre langue, la plupart du temps si inutile hélas, mais face à l’invasion des mots anglais artificiellement francisés pour les rendre à peu près présentables ou cohérents avec notre grammaire.

Ainsi des verbes anglais affublés de la terminaison -er. Comme « liker quelque chose » au lieu de dire qu’on l’apprécie, tout simplement.

On dit couramment « kiffer quelqu’un », mais pourquoi ne pas le « lover », pendant qu’on y est ? Cela serait un peu plus chic ou beaucoup plus british. Le lover avant de se lover tout contre lui, bien entendu, ce qui est certes une autre affaire et un autre verbe, se lover, parfaitement français pour sa part, muni de ses papiers d’identité, visé et délivré par les autorités dictionnariales compétentes. Un verbe pronominal dans ce sens-là, et qui veut dire, selon le mot bas-allemand qui lui fournit son étymologie, lofen ou lufen : tourner, se blottir, s’enrouler sur soi-même, comme le fait un serpent, voire contre son amant que l’on love ou, pardon, que l’on aime aussi, par la même occasion !

Autre verbe anglo-français qui connaît depuis peu une certaine vogue : « spoiler », de l’anglais to spoil.

L’autre jour, à la radio, une journaliste interrompait brutalement le critique d’un film qui en développait par trop l’intrigue : « Ah non, pas un mot de plus, vous n’allez tout de même pas me spoiler mon plaisir ! »

Une semaine plus tard, un journaliste, moins anglophone en apparence, parlait d’une projection « spoliée » par un coup de théâtre préalablement raconté. Ce qui, au fond, n’était pas si bête, le mot anglais et le mot français ayant partie liée, la pauvre petite lettre « i » hésitant, d’un pays à l’autre, à se glisser à droite ou à gauche du « l ».

En effet, le verbe anglais to spoil, qui veut dire, entre autres, gâcher ou gâter, fait écho directement au français dépouiller ou spolier, ou au latin d’origine despoliare qui peut prendre aussi le sens de dénuder.

Dénuder ou dépouiller quelqu’un de ses vêtements, n’est-ce pas ?

Difficile, il est vrai, de prétendre que l’on dépouille ou dénude un film quand on en dévoile la chute. Seuls les réalisateurs érotomanes dénudent au moindre prétexte leurs comédiennes et, en fait de chute, s’intéressent d’abord à leur chute de reins, mais ils ne « spoilent » pas pour autant à l’avance leurs scénarios.

L’indispensable Délégation générale à la langue française et aux langues de France a proposé un équivalent à « spoiler » : divulgâcher. Mieux, un grand dictionnaire d’usage vient de l’adopter.

J’applaudis à cette initiative.

Divulgâcher, autrement dit divulguer la fin d’un film et en gâcher par conséquent le plaisir.

Bon vent et bon voyage pour ce mot-valise (dit-on verbe-valise ?) ! Mais il me paraît bien long, quatre syllabes. Et je ne crois guère à son succès.

Pourquoi ne pas dire simplement : vous n’allez tout de même pas me gâcher la projection !

En matière de langue, le bref n’est jamais l’ennemi du bien.

Frédéric Vitoux
de l’Académie française

Scènes de genre

Le 6 juin 2019

Bloc-notes

Au fil du temps, nombre de féminins ont pris leur indépendance et ne rejoindront pas les supposés conjoints. La fourrière, où sont enfermés les animaux abandonnés et les véhicules encombrant la voie publique, s’est radicalement séparée du fourrier, chargé du cantonnement des troupes. La cantonnière, bande d’étoffe garnissant l’encadrement d’une porte, d’une fenêtre, du cantonnier, préposé à l’entretien des routes. La chauffeuse, chaise basse pour s’asseoir au coin du feu, a divorcé du chauffeur, elle préfère rester à la maison ! Côté métiers, il serait inconvenant d’apparier l’entraîneur sportif et l’entraîneuse des trottoirs. Le féminin de « marin » est débordé : bateaux, voiliers, navires, gens de mer, bords de mer, la « marine » en peinture, la couleur bleu foncé, bref, pas la moindre place. Quant au féminin de « matelot », il reconduit illico aux fourneaux. La matelote, « composée de plusieurs sortes de poissons d’eau douce, cuits à l’étuvée avec du vin et des aromates ».

Chicanons. Supposons qu’une femme veuille exercer le métier de plombier, elle se heurte à la plombière(s) : « entremets glacé à base de crème anglaise au lait d’amandes, additionné de fruits confits parfumés au kirsch », selon notre Dictionnaire, qui précise que le « s » provient de Plombières, station thermale des Vosges où cette glace a été inventée et servie à Napoléon III.

Les genres se font des scènes. Au regard du moissonneur, la moissonneuse n’est qu’une machine, la moissonneuse-batteuse. Les grands glaciers ignorent la modeste glacière. Le poudrier de nos sacs à main renie la poudrière et la poudre à canon. Enfin si l’Église catholique tarde à accepter les femmes, c’est encore un problème de grammaire : quel féminin trouver à curé, si la curée est une « pâture constituée par les bas morceaux de l’animal de chasse qu’on abandonne aux chiens après la prise » ? Et à aumônier, si l’aumônière est « une petite bourse complétant une robe de mariage ou de première communion » ?

Tout ça pour dire qu’il ne faut pas se presser, féminiser à outrance, tout abréger en langage enfançon… genre, j’te fais un p’tit coucou, bisous, bye.

Florence Delay
de l’Académie française

La Française République

Le 2 mai 2019

Bloc-notes

La grande majorité des importateurs d’anglicismes sont des gens honnêtes ; les agents publicitaires en particulier ne cachent pas leur jeu. Air France est in the air, les voitures Citroën sont inspired by you, Opel, qui nous disait autrefois, fièrement et avec l’accent à l’appui : Wir leben Autos, nous offre maintenant de bonnes occasions pendant les German days. Certaines entreprises françaises défilant dans nos messageries nous invitent, d’une manière parfaitement transparente quoique paradoxale, à des French days. On peut accuser tous ceux qui parlent ainsi de faire des trous dans la langue française, mais non pas de vouloir nous tromper.

Il en est autrement dans le monde universitaire. On dirait qu’il a été charmé par l’ingéniosité de ce que j’ai appelé (à propos d’autres usages impropres) les anglicismes furtifs, qui s’insinuent dans la langue sans se faire remarquer. Il avait commencé par des expressions un peu voyantes : Toulouse Business School, Burgundy Business School, mais dans Aix-Marseille Université, par exemple, tous les termes sont français ; de quoi pourrait-on se plaindre ? De l’ordre des mots, hélas, qui est anglais, comme dans Cambridge University. L’enseignement supérieur n’est pas le seul coupable. On trouve également, avec en première position le nom employé comme adjectif : Nantes Métropole, RATP Sécurité, une série d’enquêtes télévisées qui s’appelle Cash Investigations, et la présentation de la France, avec à la fois franchise et fausseté, comme la start-up nation. Si cette coutume devait s’étendre, en donnant Beauvais Aéroport ou Sud Autoroute, une des deux institutions qui forment le Parlement pourrait devenir la Nationale Assemblée, et le nom du pays se transformer, avec un tour de passe-passe, en la Française République.

C’est très peu probable ? Soit, mais qui aurait prédit que la Sorbonne, plus ancienne qu’aucune université anglaise, se laisserait rebaptiser Sorbonne Université ? Et que les Presses de l’Université Paris-Sorbonne deviendraient, en faisant un vif demi-tour afin d’aligner les mots dans l’autre sens, Sorbonne Université Presses ? Et pourquoi ? Ni Cambridge University Press ni Oxford University Press n’ont demandé à servir de modèle.

Au Moyen Âge, à peu près 80 % des adjectifs étaient antéposés, au xviie siècle 50 %, au xxe seulement 35 %. Les Français ont voulu cette évolution, sans trop y penser, ce déplacement de l’adjectif après le nom qui a progressivement éloigné le français de l’anglais. Ont-ils changé d’avis ?

 

Sir Michael Edwards
 de l’Académie française

La langue n’est pas, comme le rugby, un combat

Le 4 avril 2019

Bloc-notes

L’aspiration des femmes à être reconnues, à accéder à toutes les professions, à toutes les fonctions, est une affaire politique et sociologique. « Révolutionner » le français, pouvoir dire la procureure ou la rectrice, ne les aidera pas à être plus nombreuses à occuper ces postes.

Plutôt que la réaction à une revendication, à un lobby, la féminisation des noms de métiers et de fonctions est une question de langue. La présence exclusive des hommes dans certaines fonctions a fait que la langue française n’a pas eu à féminiser toute une gamme de substantifs. L’accession des femmes à ces fonctions permet maintenant de combler ce manque. Selon les règles, selon le bon usage, qui est également le bel usage.

Le débat sur quelle forme féminine donner à plusieurs mots continuera sans doute longtemps, avant que l’oreille décide. Et l’oreille doit se laisser éduquer. J’avoue ne pas aimer des mots comme professeure et écrivaine, que je suis tenté de dire laids. Mais pourquoi ? Je ne répugne pas à dire demeure, heure ou, parmi les mots ayant une forme masculine, antérieure, extérieure, supérieure, majeure, j’en passe et des meilleures. Semaine ne m’offusque pas, ni domaine, ni hautaine, urbaine, républicaine, prochaine, ni une cinquantaine d’autres. Ne serait-ce pas une simple question de familiarité ? L’oreille ne reconnaît pas professeure et écrivaine, qui semblent par conséquent étrangers au français. Elle entend vaine à la fin d’écrivaine, alors que vain reste, si je puis dire, silencieux à la fin d’écrivain – parce que le mot nous est connu.

Je me dis que si ces formes féminines s’imposent, on s’habituera à les utiliser et on se demandera pourquoi, en 2019, elles paraissaient choquantes.

Sir Michael Edwards
de l’Académie française

Zéro, un et deux

Le 11 mars 2019

Bloc-notes

Zéro, un et deux

La résistance à la féminisation provient principalement d’hommes qui prônent la théorie du neutre et la distinction entre titre et fonction.

Mot d’origine latine, neutre désigne un mot sans genre : ni féminin, ni masculin. Je ne connais aucun terme dans ma langue dont on puisse dire qu’il appartient à cette tierce classe. Invention récente, issue de fortes têtes notoirement hostiles à la féminité, la théorie dite du neutre prétend que le masculin joue, en langue française, le rôle de ce neutre dont elle est privée. Neutre alors n’est pas pris dans le sens usuel, mais à son inverse : bivalent, il vaut ici pour les deux genres et peut ainsi prendre à loisir la place et la fonction du féminin.

À ma connaissance, cette théorie n’apparaît dans aucune grammaire ni quelque traité de linguistique. Enfant, je ne l’ai point apprise ni, devenu adulte et, partant, plus savant, rencontrée quelque part.

Bien documentée au contraire par grammairiens et linguistes, aussi ancienne et vénérable que la science hellénistique, il existe, en français, une sorte d’équivalent à ce prétendu neutre. Terme d’origine grecque, en effet, signifiant « commun », épicène désigne les deux genres en même temps ; il inverse plutôt le vrai neutre ou remplace son contresens. Une femme ou un homme disent équivalemment je, tu, toi, moi, nous et vous, pronoms épicènes, comme le sont les articles au pluriel des ou les. De même les prénoms Camille, Claude ou Dominique. Substantifs, maintenant : si vous ignorez le sexe du nouveau-né chez votre voisine, vous lui demandez : comment va votre enfant ? Le voilà plus tard adulte, devenu fonctionnaire, géographe ou cinéaste, entouré de collègues. Êtes-vous Corse ou Basque, Moscovite, Malgache ou Canaque ?

Dans un premier compte, les mots en question se présentent rarement, croit-on. Non, car de nombreux substantifs se réfèrent aux animaux, vivants sexués. Sauf ceux que nous élevons ou chassons, proches donc de nous et que nous déclinons en vache et taureau, porc et truie, sanglier ou laie… sans compter le tigre et la tigresse, nous disons communément une pie mâle ou un hérisson femelle. Dans le second cas, le masculin, en effet, désigne aussi un être féminin, mais dans le premier, le féminin désigne un mâle. Dans ce cas, il faudrait dire que le féminin joue le rôle de neutre et, d’une certaine manière, l’emporte sur le masculin. Voici le score équilibré !

La notion d’épicène peut donc calmer dix conflits picrocholins, idéologiques pour la plupart. Irénique ou pacifiste… deux adjectifs épicènes… notre dictionnaire équivaut alors et depuis toujours à un traité d’armistice.

Ladite théorie du neutre n’a pas cinquante ans ; toujours vivace, l’épicénat, si j’ose ainsi dire, approche les deux millénaires et s’applique à maintes langues, dont la nôtre.

Nouvel argument : il existerait des verbes neutres : il neige, il grêle. Au début du xxe siècle, Lucien Tesnière, linguiste français, classait parmi les zérovalents ces verbes climatiques, parce que leur sujet ne se réfère à aucun principe actif. Plutôt attentif au genre, je préfèrerais les nommer monovalents, puisque l’on ne dit ni ne dira jamais : elle gèle ou elle pleut.

Zérovalent, neutre signifie sans genre ; monovalent, pour qualifier les verbes, s’applique à un seul genre ; épicène enfin aux deux. Zéro, un, deux, tout est clair.

À cet inventaire sommaire, j’ajouterais volontiers l’invention d’une classe entière de mots épicènes : les termes en -eur sont, indifféremment, masculins ou féminins – une saveur, un honneur – mais on pourrait dire épicène leur ensemble comme tel, alors bivalent.

D’où le branle intéressant du féminin pour les masculins de cette classe ; au moins quatre degrés de liberté : actrice, prieure, glaneuse, demanderesse… Cette hésitation vient de ce que l’on n’en a pas vraiment besoin. Une expérience quasi décisive le confirme : lorsque les femmes arrivèrent peu à peu et rares dans la profession médicale, le terme doctoresse pointa dans l’usage. À mesure que leur nombre crût, il perdit de son importance et le mot docteur revient désormais souvent. Aucun inconvénient de dire et d’écrire docteur à Béatrice Dupont. Chère professeur, les mots en –eur sont aussi féminins.

Second débat. Qu’il faille distinguer entre le titre et la fonction, partage qui donne à celles qui s’élèvent dans l’échelle sociale un titre au masculin, cela fait rire aux larmes, puisque, en forme de ballon de rugby, ledit principe s’annule vers les hautes dignités : reine, papesse, impératrice… ainsi qu’au voisinage du peuple : infirmière, factrice… alors que, gonflé en son ventre mou, il faudrait lui obéir en disant : Madame le Secrétaire perpétuel ou Madame le Professeur d’Oncologie… Comment ne pas deviner, sous ces préceptes pseudo- grammaticaux, les idéologies au nom desquelles combattent des pugnaces, gourmands de combats. Les affrontements alimentent les idéologies et nourrissent, en retour, les conflits. Pour entrer en science, il faut quitter ce cercle enchanté ; certes cela ne suffit pas, mais reste nécessaire.

Car cette bataille rappelle plaisamment les vieux mythes où les mâles volent aux femmes même la fonction, éminemment maternelle, d’engendrement : Jupiter accouche d’Athéna par la cuisse ; par la côte, Adam donne naissance à Ève… Entre la féminisation et ce type de rapt, choisissez ! Grâce à la reine dont j’admire la couronne et à l’institutrice qui m’a tout appris, j’ai choisi. Je dis donc à ma Perpétuelle Madame la secrétaire – encore un mot épicène – et la Professeur.

Oublions donc neutre et titres.

Mythe de nouveau. Reine des Amazones, Hippolyte, à cheval avec ses compagnes d’armes, rencontre Thésée, le héros labyrinthique, pour tenter de signer un traité et que s’apaise enfin la guerre entre les sexes. Étincelante de magnificence, une toile de Carpaccio m’enseigna l’évènement. J’appris alors de lui que la seule règle reste, en toutes occasions, de respecter la splendeur, là celle de l’image, ici celle de la langue et, en dessous d’elle, sa musique ; tendez l’oreille à tout féminin nouveau, riez des cacophonies, suivez l’harmonie.

Au conflit pérenne dont souffrent les femmes et les hommes depuis le commencement du monde, l’on peut, à loisir, préférer l’amour et, pour le déclarer, la grammaire et la beauté.

 

Michel SERRES
de l’Académie française

La guerre du propre contre le commun

Le 8 février 2019

Bloc-notes

Sauf le nôtre, nos dictionnaires usuels séparent les noms propres toponymes, patronymes des communs. Envahissement, les premiers s’emparent des seconds.

Selon une vénérable tradition française, nous n’achetons plus depuis longtemps du vin, mais du bordeaux, du graves, toponymes, mieux, du Smith Haut Lafitte, patronyme. De même, les marchés n’offrent pas du fromage, mais du livarot, saint-nectaire ou roquefort, toponymes. Cet usage ancien se retrouva, plus récemment, dans la vente des automobiles, qui ne présente plus des voitures, mais des Renault, Citroën ou Toyota. Dans ce domaine les noms propres ont supprimé les noms communs.

Dans des magasins géants, la grande distribution précipita le phénomène. En ces lieux, vous ne trouverez plus des mouchoirs, mais des Kleenex, de la sauce tomate, mais du Ketchup. Il peut même arriver que le nom du produit manque sur l’emballage, chose qui gêne parfois les courses, surtout lorsqu’on arrive pour la première fois en pays étranger dont on connaît les langues, non les concurrences commerciales. Les marques prennent toute la place de sorte que l’on ne sait plus ce que l’on achète. Ainsi des noms propres chassent-ils les noms communs.

Cette guerre devient une dérive massive des langues. Preuve : les copies de nos élèves, les romans contemporains regorgent de marques. Comment qualifier cette substitution ?

J’ai passé ma jeunesse dans des pensionnats. À la rentrée des classes, ma mère cousait sur mon linge mes initiales au fil rouge. Coutume qui permettait, passé la buanderie publique, de reconnaître chemises et chaussettes, mes propriétés. Ce linge est à moi parce qu’il est marqué. J’use de ce mot à dessein. Une marque désigne une propriété. Les mots sont-ils des marques sur les choses sans nom ?

Lorsque j’achète une voiture, nulle trace de mon nom ne figure sur la carrosserie ; au contraire Renault ou Toyota y est gravé en grandes lettres. Donc le véhicule est moins à moi, l’acheteur, qu’il ne reste au constructeur, qui profite même de cette aubaine car, gratuitement, j’afficherai partout sa publicité. D’une certaine manière, il me vole.

La marque, c’est le vol. Un vol dont l’acheteur est certes victime, mais il s’agit surtout, à mes yeux, d’un viol de la langue. À leur profit, les noms propres volent les noms communs, dont les termes parlent d’eux-mêmes : ceux-ci désignent le bien commun ; ceux-là se réfèrent à la propriété. Une marque pose donc la question du droit de propriété et la résout en s’appropriant une chose commune.

Autant il est facile de trouver l’origine du mot marque et sa fonction linguistique dans le droit de propriété, autant la date de son apparition historique sur le marché reste, à ma connaissance, inconnue.

Sauf que, feuilletant un vieux grimoire de l’époque hellénistique, je découvris que les putains d’Alexandrie sculptaient en négatif leur nom et leur adresse sous les semelles de leurs sandales et les imprimaient ainsi en marchant sur le sable de la plage. Marchant, elles marquaient.

Leurs clients les suivaient à la trace. La publicité, rien de plus rationnel, fut inventée par les filles publiques. Comment nommer le titulaire d’une marque ? Un fils, en droite ligne, de ces putains alexandrines.

Michel Serres
de l’Académie française

Un précurseur de Dire, ne pas dire

Le 10 janvier 2019

Bloc-notes

Le père Bouhours, jésuite, professeur de lettres et grammairien, doit sa célébrité à l’étrange et touchante docilité de Racine, qui lui envoyait ses tragédies en le suppliant de lui marquer les fautes qu’il pouvait avoir faites contre la langue. Auteur lui-même, le père Bouhours publia en 1671 les Entretiens d’Ariste et d’Eugène, dont le premier porte sur la langue française. Les deux fictifs amis commencent par se féliciter de l’excellence d’une langue qui l’emporte sur l’italienne comme sur l’espagnole (les deux autres grandes langues de l’époque, la première jugée « molle et efféminée », la seconde « pompeuse et enflée ») parce qu’elle est la seule « qui sache bien peindre d’après nature et qui exprime les choses précisément comme elles sont ». Que soient donc bannies les tournures trop affectées ou les périodes trop longues ! Voilà résumé l’idéal classique, avec ce que nos appellerions aujourd’hui ses limites (recherche de la pureté, de la clarté, de la netteté, aux dépens de « l’écriture », proscription du rare, du baroque, etc.).

Pourtant, rien de borné dans cet esprit : il reconnaît qu’une langue est en perpétuelle évolution et ne saurait être figée dans la sclérose de règles promptement obsolètes. « L’usage, qui est le roi ou le tyran des langues vivantes, est en France le maître du monde le plus impérieux et le plus bizarre. Il abolit souvent de bons mots sans raison ; il en établit quelquefois de mauvais contre la raison même ; il autorise jusqu’à des solécismes. » Suit ce commentaire, pour le coup bizarre : « En un mot la langue française tient beaucoup de la légèreté de l’humeur française ; et c’est un reproche que les étrangers nous font avec beaucoup de justice. Il n’en est pas de même de la langue italienne et de la langue espagnole. Elles se sentent en quelque manière de la constance et du flegme de leurs nations ; elles ne savent ce que c’est que de changer. »

Stendhal (mais ni Mallarmé ni Proust évidemment) aurait souscrit à cette maxime : « Pour plaire, il ne faut point avoir trop envie de plaire, et pour parler bien français, il ne faut point vouloir trop bien parler. Le beau langage ressemble à une eau pure et nette qui n’a point de goût, qui coule de source, qui va où sa pente naturelle le porte, et non pas à ces eaux artificielles qu’on fait venir avec violence dans les jardins des grands et qui y font mille différentes figures. »

Le principal intérêt de ce texte est ailleurs. Il nous renseigne sur l’état de la langue à la fin du xviie siècle, sur l’apparition de mots inconnus jusque-là ou utilisés différemment, sur le vieillissement de certains autres. Ainsi ont disparu le sommeil charme-souci, le ciel porte-flambeaux, le vent chasse-nue, l’abeille suce-fleurs. De cette série n’ont survécu que crève-cœur et boutefeu. Le père Bouhours nous informe que de nombreux termes proviennent de la vènerie et de la fauconnerie : suivre les traces, être aux abois, prendre l’essor, leurre, leurrer, prendre le change, réclamer [rappeler un oiseau de proie pour le faire revenir sur le poing]. Niais se dit d’un faucon qui n’a point encore volé et a été pris au nid. Débonnaire est tiré de bonne et d’aire, et signifie de bon lieu, de bonne naissance. Mais là, des érudits l’ont prouvé, l’étymologie fantaisiste révèle un baroque malgré lui.

La liste des mots nouveaux ou qui ont changé de sens à son époque forme le gros de l’entretien. On apprend que détruire, gâter, empoisonner, envenimer, briller, donner, employés auparavant uniquement au sens propre, sont devenus métaphoriques. La médisance empoisonne, cet enfant est trop gâté, cet homme brille dans la conversation, cet autre donne dans le galimatias. Toutes ces tournures sont récemment apparues. De même, on s’embarque maintenant dans une affaire, dans une entreprise. (Mais l’expression citée : une affaire embarquée, a fait long feu.) Parmi les mots à la mode, l’auteur relève : façon. On fait des façons, on agit sans façons. Mais une grande façonnière, dont il note également l’apparition, pour se moquer d’une dame qui en fait trop, de façons, n’a pas survécu. Habile a changé complètement de signification : on ne le dit plus d’un docte et savant personnage, mais d’un individu adroit, qui sait s’y prendre.

Le père jésuite déplore la laïcisation du mot fête. « La fête de Versailles ; donner une fête. Ce mot est devenu profane. Voilà jusqu’où va le caprice et la tyrannie de l’usage. Il ne se contente pas de choquer souvent les règles de la grammaire et de la raison ; il ose même violer quelquefois celles de la piété. » La multiplication de trop est assez de son goût : il aime je ne suis pas trop d’avis – ce qui permet d’imaginer qu’il aurait prêté une oreille indulgente aux c’est trop beau, c’est trop bon des jeunes du xxie siècle.

Autre trait moderne : il n’est pas hostile à l’accord de proximité. Quand deux substantifs de différent genre se rencontrent, comme joies et goûts, temps et manière, ce n’est pas une faute que de faire rapporter l’adjectif au dernier substantif. Le temps et la manière en laquelle, ou un secours et une consolation parfaite sont des tournures aussi acceptables que les joies et les goûts spirituels.

Enfin, le père Bouhours peut être considéré comme le précurseur et le conseiller occulte de notre Dire, ne pas dire. Il indique nettement, en plusieurs endroits, quelle est la tournure fautive et quelle est la correcte. On ne dit pas je vous demande excuse mais je vous demande pardon ; ni une personne défait l’autre mais une personne efface l’autre ; ni je me fais des affaires mais je me cause de l’embarras ; ni des empêchements réels mais des empêchements véritables ; ni un ami essentiel mais un ami solide ; ni hautesse, mais, selon le cas, hauteur ou altesse. Un œil insatiable de voir est aussi ridicule que les affections immortifiées de notre cœur.

Pourquoi l’expression l’impuissance où je suis d’être consolé par personne est-elle fautive ? Parce que être dans l’impuissance s’accommode bien à un verbe actif, mais non pas à un verbe passif. « On dit : je suis dans l’impuissance de vous assister, mais non : je suis dans l’impuissance d’être assisté. » Dire : vous vous aimez trop par un amour déréglé, c’est oublier que si on s’aime trop, on s’aime avec dérèglement. « Ainsi par un amour déréglé est inutile après trop. »

« Dire : tous mes désirs soupirent vers vous n’est pas bien ; il faut dire : soupirent après vous ou pour vous. » Parmi toutes les erreurs relevées dans une récente traduction de L’Imitation de Jésus-Christ, celle-ci est à réprouver sans conteste : Je ne trouve du repos en aucune créature, mais en vous seul, ô mon Dieu. « Cette construction n’est pas régulière. Je ne trouve du repos ne se rapporte pas bien à mais en vous seul. Il fallait dire : mais j’en trouve en vous seul. Les verbes ne doivent point être sous-entendus en ces rencontres ; ils doivent être toujours exprimés et on ne doit point craindre de répéter le même mot. » Comme Pascal, le père Bouhours estime que « la répétition ne choque point, quand elle contribue à la régularité de la construction, à la netteté du style, à la précision de la pensée ». Stendhal, encore, aurait souri d’aise, lui qui ne se gênait pas pour mettre quatre fois l’adjectif affreux dans une seule page de La Chartreuse de Parme.

Le livre fourmille de préceptes et de conseils savoureux, qui montrent un homme soucieux de préserver le bon langage, mais sans s’opposer aux nécessaires mutations. Gide, pour se moquer de lui, imagine que dans un dialogue avec Racine ce sourcilleux critique reproche à l’auteur de Phèdre le redoublement de sonorités dans le vers :

Vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée.

Le poète répond qu’il a longtemps cherché le moyen d’éviter ce défaut, qui l’a d’abord chagriné, lui aussi, et même tourmenté. Mais, agacé par l’insistance du père, il finit par avouer qu’il a écrit ce vers précisément pour cette répétition. « C’est cette répétition qui me plaît. » Et Bouhours de rester bouche bée. Beaucoup d’écrivains, aujourd’hui, s’ils l’avaient lu, voudraient river son clou à ce censeur : mais aucun de ceux qui réclament le droit de manipuler plus librement la langue et de se passer des fantaisies n’est Racine.

Dominique Fernandez
de l'Académie française

De la dictée

Le 13 décembre 2018

Bloc-notes

Ceux qui fréquentent les Salons et foires du livre peuvent en témoigner : la pratique solennelle de la dictée, cet exercice scolaire si souvent brocardé, y est instaurée un peu partout. L’Académie se voit souvent sollicitée de présider à ces séances qui font l’objet d’une cérémonie très attendue, à laquelle participent des adultes de tout âge. La dictée tant décriée dans les années 1960-1970 a fait son grand retour et le ministre de l’Éducation nationale a décidé qu’elle reprendrait toute sa place à l’école primaire.

Il entre beaucoup de nostalgie dans les applaudissements qui saluent ces initiatives. La dictée est le symbole non seulement d’une école qui n’existe plus mais d’un temps disparu qu’on pare à distance de toutes les vertus. Sans doute. Mais on ne s’interroge cependant pas assez sur le sens et la valeur d’un exercice où l’on ne veut voir qu’un rituel scolaire périmé.

Le mécanisme en est simple : mais la dictée est une opération d’une portée considérable. Dans un aller-retour entre l’écrit et l’oral, un texte écrit devient ou redevient un texte oral, puis il est restitué sous la forme la plus proche possible de l’original ; tout écart est considéré comme une faute. On a beaucoup glosé sur le choix du mot ; pourquoi faute, et non erreur, comme en calcul ? Le mot « faute » ne révèle-t-il pas une dimension morale sous-jacente, et une révérence excessive pour la langue ? Peut-être. Le choix du mot est pourtant juste : une faute est un manquement à la règle, une erreur le fruit d’une ignorance ou d’une étourderie.

La difficulté de l’exercice vient de ce que cette (re)transcription est un codage, largement arbitraire, du fait de l’inadéquation entre l’orthographe et la prononciation. Au début du siècle dernier, le linguiste Ferdinand Brunot, dans une lettre ouverte au ministre de l’Instruction publique, plaidait ainsi en faveur d’une réforme : « L’orthographe est le fléau de l’école », écrivait-il. C’est un handicap pour l’ensemble des élèves, et surtout pour les moins favorisés. S’appuyant sur les travaux de la phonétique expérimentale, l’objectif de Ferdinand Brunot était de réduire autant que faire se peut l’écart entre signe graphique et chose signifiée. Objectif en grande partie inatteignable, mais qui peut tout de même susciter (et il l’a fait) d’utiles simplifications. Resterait cependant une question : de quelle prononciation faut-il s’inspirer ? « La première règle que les maîtres doivent s’imposer, s’ils veulent imposer les autres aux enfants, c’est de respecter le langage réel, la vérité du langage. » Mais tous les mots sont-ils prononcés de la même façon dans les divers lieux où l’on parle le français ? Évidemment, non. Très habilement, Ferdinand Brunot se réfère conjointement à la langue en usage (cultivé) du début du xxe siècle, et à une approche logique du système. C’est une démarche « pré-structuraliste », notent en 2006 Jean-François P. Bonnot et Louis-Jean Boë dans leur article « L’utopie de la notation exacte de la parole à l’aube du xxe siècle ».

Pendant longtemps, cet exercice essentiellement scolaire a servi à déterminer le niveau d’orthographe et de grammaire des élèves. C’est une vision trop réductrice. La dictée est la mise en pratique d’un certain nombre de capacités essentielles à la connaissance d’une langue. En exerçant la faculté de transcrire l’oral en écrit, on en exerce bien d’autres. Se soumettre à l’exercice de la dictée oblige à analyser la chaîne sonore continue, à y découper des unités séparées par des blancs, à identifier correctement les unités qui composent la phrase et le discours, et à saisir leurs rapports.

Apprendre l’« ortho-graphe », c’est donc apprendre quelles sont les formes graphiques reconnues comme « justes » à une époque donnée, mais c’est aussi accéder à la compréhension des énoncés. Passer de l’écrit à l’oral, puis de l’oral à l’écrit, c’est accepter les règles souvent arbitraires de cette transcription, mais c’est aussi et peut-être surtout prendre conscience des modes d’organisation fondamentaux de la pensée. C’est apprendre le rôle et la signification de cette trace graphique des inflexions syntaxiques de l’écrit, donc de la pensée : la ponctuation. La ponctuation ne se contente pas de restituer les marques de la langue orale, l’intonation, les pauses. Elle rend visibles les degrés de subordination entre les différents éléments du discours. Elle souligne les liens logiques, liens de sens, entre ces éléments. La « dictée » est donc un exercice d’apprentissage lexical, grammatical, syntaxique et sémantique. Or justement, les grand-messes de dictées publiques conduisent à un constat préoccupant : « écrire sous la dictée » est devenu un exercice difficile. Un certain nombre (non négligeable) de participants échoue non seulement à produire une graphie correcte, lexicale et/ou grammaticale, mais dans la transcription elle-même de la « chaîne vocale » en éléments discontinus, repérables et organisés. C’est donc la compréhension d’un énoncé qui n’est pas réalisée.

La « dictée » a donc toute sa place dans un apprentissage rigoureux de la logique discursive. La supprimer serait se priver d’un exercice fondamental pour l’esprit : la saisie logique de la langue. La pratique orale seule n’y parvient pas car l’intonation ou la mimique peuvent suppléer à une logique défaillante. Et elle ne s’améliore vraiment que par cet aller-retour entre l’oral et l’écrit. La dictée est en même temps l’occasion de fréquenter des textes écrits plus complexes et plus riches dans leur vocabulaire et leur structure que ne l’est la pratique orale quotidienne.

De très nombreuses langues sont des langues uniquement orales : tout au plus deux cents sont écrites sur plus de sept mille cent langues existantes. Une langue dotée d’une représentation écrite est d’abord et demeure une langue orale, une langue parlée. Toute l’histoire de la linguistique est donc marquée par le questionnement sur leurs rapports : l’écrit est-il la mise aux normes de l’oral ? L’oral et l’écrit fonctionnent-ils en synergie ou se développent-ils séparément ? Notre culture et notre école ont admis (et mis en pratique) qu’apprendre correctement une langue, c’est apprendre à passer aisément de l’oral à l’écrit (et inversement). Apprendre à lire doit aussitôt associer les sons à des signes écrits. La « dictée » poursuit donc l’établissement de cette démarche associative. Mais quelle qu’en soit la forme, aujourd’hui diversifiée, la dictée ne peut avoir de sens, de rôle, de fonction et donc de bénéfice, que si elle s’accompagne de deux autres pratiques, nécessaires elles aussi pour élargir la pratique de la langue, l’assouplir, l’ouvrir à des usages plus anciens et plus riches. Ces deux autres pratiques sont la lecture assidue, et la mémorisation de textes. Dictée, lecture et mémorisation reprennent dans leur logique et leur articulation la démarche constitutive de tout apprentissage d’une langue.

Si l’écriture est un système de codage largement arbitraire, il faut aussi ne jamais oublier, comme le souligne Stanislas Dehaene, que la lecture n’est pas une activité naturelle. Les capacités requises pour la parole émergent sans formation systématique. Tandis que lire doit s’apprendre. Et une fois acquis les mécanismes de lecture, une pratique régulière, quotidienne, est indispensable à leur consolidation.

En assouplissant le passage oral/écrit et réciproquement, la « dictée », selon des modes nouveaux qui la dégagent d’une sacralité excessive, y participe dès le temps des premiers apprentissages.

 

Danièle Sallenave
de l’Académie française

Tête-à-tête est une expression anglaise

Le 8 novembre 2018

Bloc-notes

Nous savons que beaucoup de mots anglais sont d’origine française. Savons-nous aussi que certains d’entre eux ont gardé leur orthographe, pourtant étrangère au génie de la langue anglaise, et même leur prononciation, que les Anglais écorchent légèrement mais dont ils conservent la singularité ? Ce ne sont pas, pour la plupart, des mots doctes ou techniques : ils incluent carte blanche, coup, coup de main, dossier, entourage, entrepreneur, lingerie, nouveau riche, pot-pourri. Si le substantif rendezvous a perdu son trait d’union, il a donné naissance à un verbe, to rendezvous. Le vocabulaire spécialisé du ballet se déploie en entrechat, jeté, pas de deux et bien d’autres, celui de l’escrime en appel, coulé, touché, celui de la cuisine en petits fours, purée, soufflé, sans que personne exige que l’on cherche fiévreusement des équivalents anglais.

Même phénomène avec certaines œuvres musicales allemandes. La Sonate pour piano opus 106 de Beethoven, Hammerklavier, s’appelle ainsi également en anglais ; même sa Grande Fugue pour quatuor à cordes est connue sous le titre Grosse Fuge.

Des mots comme jeté ou coulé témoignent d’un respect encore plus marqué pour leur origine française, puisque en traversant la Manche ils n’ont pas été privés de leur accent. Ils sont loin d’être seuls : parmi d’autres immigrés on trouve coup de grâce, entrée, entrepôt, tête-à-tête, qui exhibent eux aussi leurs diacritiques inconnus à l’anglais. Certains de ces termes sont tout à fait courants : un Anglais peut donner, dans un café, le résumé d’un coup d’État.

Les Français ne procèdent pas de cette façon. Ils préfèrent franciser les emprunts aux langues étrangères, afin que ces présences barbares respectent la morphologie du français et qu’elles s’ajustent à son harmonie. Ils se trouvent dépaysés par des prononciations qui paraissent incorrectes – football, par exemple, ou surf –, et les règles de l’œil et de l’oreille les incitent à changer un supporter en supporteur. Ils ne semblent pas prendre plaisir à articuler des sons qui ne se trouvent pas dans le répertoire de leur langue, tout en s’habituant aux bruits louches de match ou de parking.

Ce qui n’empêche pas une armée de mots anglais d’envahir la France sous nos yeux, avec le même succès foudroyant que Henry V mais sans la moindre mauvaise intention – ni le moindre effort – de la part des anglophones. Faut-il penser que l’accueil enthousiaste de low cost, outlet store, discount, lifting, fitness et de tant d’autres qui ont un look anglais étrange mais apparemment attirant, infirme la différence que j’ai supposée entre les deux positions nationales ? Je ne le crois pas. Les mots français que j’ai cités ont été adoptés en Angleterre pendant une longue période allant du xve au xixe siècle, chacun d’eux au moment où on l’estimait intéressant et utile. Les mots anglais contre lesquels on se heurte maintenant arrivent, par contagion ou par snobisme, de la langue devenue l’idiome commun pour la planète, et ne sont peut-être que des touristes temporaires. Surtout, ils rencontrent une certaine résistance. On s’évertue à les remplacer par des mots français, alors que les Anglais se plaisent à parler, par exemple, d’une jeune fille au pair ou d’une femme fatale.

Ces deux attitudes devant la langue maternelle correspondent à des choix sociétaux également divergents. L’anglais pratique une sorte de communautarisme, où non seulement la minorité des mots français a le droit de s’exprimer comme elle veut, mais les Anglais apprécient, chez eux, des mots étrangers qui enrichissent les sens et les sons de leur langue. Le français se révèle, au fond et malgré tant d’emprunts, une langue se voulant une et indivisible, refusant le communautarisme au nom de l’intégrité de son territoire. On peut aimer, ou critiquer, l’un ou l’autre point de vue ; on peut décider ce qui est mieux pour sa propre langue, son propre pays. Cependant, n’étant au-dessus ni des langues ni des peuples, on ne peut pas juger. On peut seulement apprendre.

 

Sir Michael Edwards
 l’Académie française

La petite fille et le sabot

Le 4 octobre 2018

Bloc-notes

« S’il te plaît, dessine-moi un sabot ! » La petite fille n’avait jamais entendu le mot. À cinq ans, elle ne connaissait pas la chose. Quand je lui dis que le sabot était une chaussure en bois qu’on portait autrefois à la campagne, elle regarda ses sandales d’été, dorées, légères, et crut que je me moquais d’elle : comment pouvait-on marcher avec des chaussures en bois ?

Je lui lisais la comtesse de Ségur, où tout lui était mystère. Les bonnes et les cochers, les cotillons et les ombrelles, les encriers et les vases de nuit, les rossées et les espiègleries. Je devais expliquer, commenter, traduire. Têtue, elle n’abandonnait pas. Il lui fallait suivre les aventures : les « bons enfants » lui plaisaient, elle les voyait gambader dans l’histoire, elle les entendait rire et aurait bien voulu entrer dans leur jeu. Mais le vocabulaire était un obstacle.

Ce sabot, surtout, l’intriguait. « Des gamins étaient montés dans les marronniers ; avec leurs sabots et des bâtons, ils faisaient tomber une pluie de marrons. » Étaient-ils en hêtre ou en peuplier, ces sabots, fourrés de foin ou de fougère, en bois brut ou décorés et peints, avec des clous sous la semelle ? Je me documentais pour elle. Nous avons dessiné des types de chaussures, des souliers d’hommes, des mules, des chaussons, des savates, et même une pantoufle de vair – encore un mot mystérieux ! Je n’osais pas lui dire que les « gamins » de la comtesse de Ségur portaient probablement des « chausses », qui sont l’ancêtre du pantalon. Vêtus de chausses et chaussés de sabots, les petits paysans du Perche n’avaient pas l’habitude de pareil « festin ».

La curiosité sémantique de la petite fille m’émerveillait.

Je mesurais pourtant le fossé qui nous séparait, elle et moi, de cette lecture familière de mon enfance. Alors, je n’avais pas eu besoin de faire appel à un adulte pour une traduction simultanée de la comtesse de Ségur. Comme pour ma mère et ma grand-mère avant moi, les mots allaient de soi. Ils forment désormais, dans certains textes, un obstacle infranchissable. Un mur de pierre ou de glace.

Il en va de même des Fables de La Fontaine, qu’on a récemment distribuées dans les écoles, devenues au fil des ans tels les vieux grimoires qui font rêver Harry Potter ; devant elles, les enfants ressentent un charme, une magie. Ils écoutent, ravis et médusés, mais n’y comprennent « goutte ». De nouvelles éditions proposent un glossaire, ou bien des notes en bas de page, pour leur offrir une aide. Mais c’est pour eux comme de lire une langue étrangère, mal maîtrisée – la fatigue finit par avoir raison des meilleures volontés.

Françoise Sagan l’avait compris avant tout le monde : elle a réécrit La Cigale et la Fourmi, pour les enfants d’aujourd’hui ! Car comment dessiner « la bise venue », « le grain pour subsister » et le « crier famine » ?

Dominique Bona
de l’Académie française

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