Dire, ne pas dire

Bloc-notes

Il lui empêche de pour Il l’empêche de

Le 5 septembre 2019

Bloc-notes

Le verbe empêcher est, dans bien des cas, un synonyme d’interdire, même si avec empêcher l’obstacle est plus souvent d’ordre matériel ou physique, tandis qu’avec interdire il est plus d’ordre légal. Mais ces deux verbes ne se construisent pas de la même manière. Il interdit à Pierre de faire quelque chose, mais il empêche Rémy de le faire. Si on ne confond pas, en général, la construction directe et la construction indirecte quand le complément est un nom, il n’en va pas de même quand ce complément est un pronom singulier et l’on entend trop souvent il lui empêche de sortir, quand la grammaire et l’usage veulent il l’empêche de sortir (aux deux premières personnes du pluriel la similitude des formes directes et indirectes élimine ce problème puisque des phrases comme il nous interdit de lire et il nous empêche de jouer sont l’une et l’autre correctes).

On dit

On ne dit pas

Le bruit les empêche de travailler

Les agents lui ont interdit de passer, l’ont empêché de passer

Le bruit leur empêche de travailler

Les agents l’ont interdit de passer, lui ont empêché de passer

J’ai mis un bonnet rouge au vieux dictionnaire

Le 5 septembre 2019

Bloc-notes

« Michel Serres nous a quittés le 1er juin de cette année. Ses immenses qualités ont déjà été évoquées en divers lieux et l’heure n’est plus d’en faire son éloge, mais il nous plaît de rappeler qu’il fut dès le début un ardent soutien de la rubrique Dire, Ne pas dire, qu’il alimentait régulièrement de bloc-notes dans lesquels cet anglophile, qui enseigna plusieurs décennies aux États-Unis, usait de sa verve et de sa faconde pour pourfendre les anglicismes abusifs qui envahissent notre langue. Sa voix et son talent nous manquent aujourd’hui, mais il est toujours possible de relire ses chroniques et nous nous réjouissons de lui rendre hommage en republiant celle qu’il nous donna en décembre 2013 et qu’il avait intitulée J’ai mis un bonnet rouge au vieux dictionnaire. »

 

Je tiens d’abord à préciser que j’enseigne aux États-Unis depuis quarante-sept ans et que donc je ne suis pas, et de loin, un ennemi de la langue anglaise. Dont je respecte et admire les littérateurs, poètes, écrivains, savants et philosophes.

Mais il s’agit ici des langues en général.

Il existe six mille langues parlées dans le monde, dont plus de la moitié ne jouissent pas encore de l’écriture. Chiffre impressionnant, une langue meurt tous les quinze jours. Les experts pensent qu’en 2100, il n’en restera plus que six cents.

Cette question rejoint celle de la biodiversité. Les espèces vivantes meurent, nos langues suivent cette même destruction.

D’autre part, le monde a toujours ressenti le besoin d’une langue de communication. Dans l’Antiquité, le grec a servi de koinè, c’est-à-dire de langue commune aux marins, aux commerçants et aux savants. Synagogue est un mot grec et non hébreu ; pyramide est un mot grec et non égyptien.

Plus tard, le latin devient, et cela pour des millénaires, la langue universelle du droit, de la science et de la médecine – les travaux mathématiques de Riemann sont encore en latin, et même la thèse de Bergson. Cela dura jusqu’à Vatican II, où l’Église catholique fit retour aux langues vernaculaires ; de sorte qu’au Vatican, aujourd’hui, tout le monde parle anglais.

À l’âge classique, le français joua ce rôle, aujourd’hui l’anglais l’a remplacé. Qui sait si, demain, en raison de la densité ou du poids démographiques, le mandarin ou l’urdu ne prendront pas le relais ?

Mais j’écris le relais : a-i-s ! Tout le monde critique l’enseignement, qu’il faut réformer tant il est mauvais, dit-on, sans s’apercevoir que la fonction pédagogique est aujourd’hui assurée plus par les affiches, la publicité et les médias de tous ordres que par l’école. Comment voulez-vous qu’un instituteur enseigne à ses élèves comment écrire le mot relais, alors que les gosses le voient écrit tous les matins, en passant devant la gare : a-y ?

Et puisque nous sommes à la gare, disons un mot de la décision de la S.N.C.F. de mettre des cours d’anglais à la disposition de ses clients de première classe. Voilà une excellente idée ! Qui deviendra meilleure encore quand sera prise la décision complémentaire de mettre des cours de français à la disposition des voyageurs de seconde classe. Tant il reste vrai que la classe riche ou dominante se distingue des autres, par l’habit, la nourriture et les mœurs, mais aussi et surtout par la langue. Elle parlait latin quand le peuple parlait français : Molière se moque de ce tic chez les juristes et les médecins. Elle parla français quand le peuple rural parlait breton, gallo, alsacien, picard, basque, franco-provençal, catalan ou gascon. À la veille de la guerre que nous n’appellerons plus « guerre de 14 », 51 % des fantassins ne parlaient pas français, mais une langue régionale, de sorte qu’il fallut composer les régiments selon les provinces pour que les combattants se comprennent entre eux.

Rien n’a changé aujourd’hui. Les publicitaires, les financiers, tous leaders ou managers, ne veulent pas parler la langue du peuple. Ils parlent anglais, comme jadis ils parlaient latin ou grec.

Pendant que le français devient la langue des pauvres – la langue du peuple – la langue de la seconde classe.

Bonne idée donc de mettre des cours de français en seconde classe.

Alors, le peuple rira au comique de Molière, pleurera d’émotion aux poèmes de Verlaine, se passionnera aux récits de Maupassant, goûtera les chansons de Brel, le Belge, ou de Brassens le Sétois, bref, nagera dans la culture, pendant qu’en première classe, les riches apprendront le marketing, le merchandising, le leadership, bref, toutes les techniques à faire du fric, en trompant et tondant le plus souvent les voyageurs de la seconde classe.

Mais, comme les Bretons, ceux-ci peuvent aussi mettre le bonnet rouge. Victor Hugo l’avait même déjà dit : « J’ai mis, disait-il, un bonnet rouge au vieux dictionnaire. »

D’où mon idée, aussi simple que douce.

J’en appelle aux voyageurs de la seconde classe : qu’ils n’achètent jamais un produit désigné en anglais ; qu’ils n’obéissent jamais à toute publicité rédigée en anglais ; qu’ils n’entrent jamais dans « un shop », mais toujours dans une boutique ; qu’ils n’aillent jamais voir un film dont le titre n’est pas traduit…

…qu’ils fassent la grève douce de la langue.

 

Croyez-le bien : dès que baissera d’un point le chiffre d’affaires de ces parleurs d’un sabir qu’eux-mêmes ne maîtrisent pas, ils reviendront vite à notre langue qu’ils assassinent et mettent en danger.

 

Michel Serres
de l’Académie française

Spoiler ou Spolier ?

Le 4 juillet 2019

Bloc-notes

Amusement ou consternation ? Sans doute un peu des deux, non pas face à l’invasion routinière des mots anglais dans notre langue, la plupart du temps si inutile hélas, mais face à l’invasion des mots anglais artificiellement francisés pour les rendre à peu près présentables ou cohérents avec notre grammaire.

Ainsi des verbes anglais affublés de la terminaison -er. Comme « liker quelque chose » au lieu de dire qu’on l’apprécie, tout simplement.

On dit couramment « kiffer quelqu’un », mais pourquoi ne pas le « lover », pendant qu’on y est ? Cela serait un peu plus chic ou beaucoup plus british. Le lover avant de se lover tout contre lui, bien entendu, ce qui est certes une autre affaire et un autre verbe, se lover, parfaitement français pour sa part, muni de ses papiers d’identité, visé et délivré par les autorités dictionnariales compétentes. Un verbe pronominal dans ce sens-là, et qui veut dire, selon le mot bas-allemand qui lui fournit son étymologie, lofen ou lufen : tourner, se blottir, s’enrouler sur soi-même, comme le fait un serpent, voire contre son amant que l’on love ou, pardon, que l’on aime aussi, par la même occasion !

Autre verbe anglo-français qui connaît depuis peu une certaine vogue : « spoiler », de l’anglais to spoil.

L’autre jour, à la radio, une journaliste interrompait brutalement le critique d’un film qui en développait par trop l’intrigue : « Ah non, pas un mot de plus, vous n’allez tout de même pas me spoiler mon plaisir ! »

Une semaine plus tard, un journaliste, moins anglophone en apparence, parlait d’une projection « spoliée » par un coup de théâtre préalablement raconté. Ce qui, au fond, n’était pas si bête, le mot anglais et le mot français ayant partie liée, la pauvre petite lettre « i » hésitant, d’un pays à l’autre, à se glisser à droite ou à gauche du « l ».

En effet, le verbe anglais to spoil, qui veut dire, entre autres, gâcher ou gâter, fait écho directement au français dépouiller ou spolier, ou au latin d’origine despoliare qui peut prendre aussi le sens de dénuder.

Dénuder ou dépouiller quelqu’un de ses vêtements, n’est-ce pas ?

Difficile, il est vrai, de prétendre que l’on dépouille ou dénude un film quand on en dévoile la chute. Seuls les réalisateurs érotomanes dénudent au moindre prétexte leurs comédiennes et, en fait de chute, s’intéressent d’abord à leur chute de reins, mais ils ne « spoilent » pas pour autant à l’avance leurs scénarios.

L’indispensable Délégation générale à la langue française et aux langues de France a proposé un équivalent à « spoiler » : divulgâcher. Mieux, un grand dictionnaire d’usage vient de l’adopter.

J’applaudis à cette initiative.

Divulgâcher, autrement dit divulguer la fin d’un film et en gâcher par conséquent le plaisir.

Bon vent et bon voyage pour ce mot-valise (dit-on verbe-valise ?) ! Mais il me paraît bien long, quatre syllabes. Et je ne crois guère à son succès.

Pourquoi ne pas dire simplement : vous n’allez tout de même pas me gâcher la projection !

En matière de langue, le bref n’est jamais l’ennemi du bien.

Frédéric Vitoux
de l’Académie française

Scènes de genre

Le 6 juin 2019

Bloc-notes

Au fil du temps, nombre de féminins ont pris leur indépendance et ne rejoindront pas les supposés conjoints. La fourrière, où sont enfermés les animaux abandonnés et les véhicules encombrant la voie publique, s’est radicalement séparée du fourrier, chargé du cantonnement des troupes. La cantonnière, bande d’étoffe garnissant l’encadrement d’une porte, d’une fenêtre, du cantonnier, préposé à l’entretien des routes. La chauffeuse, chaise basse pour s’asseoir au coin du feu, a divorcé du chauffeur, elle préfère rester à la maison ! Côté métiers, il serait inconvenant d’apparier l’entraîneur sportif et l’entraîneuse des trottoirs. Le féminin de « marin » est débordé : bateaux, voiliers, navires, gens de mer, bords de mer, la « marine » en peinture, la couleur bleu foncé, bref, pas la moindre place. Quant au féminin de « matelot », il reconduit illico aux fourneaux. La matelote, « composée de plusieurs sortes de poissons d’eau douce, cuits à l’étuvée avec du vin et des aromates ».

Chicanons. Supposons qu’une femme veuille exercer le métier de plombier, elle se heurte à la plombière(s) : « entremets glacé à base de crème anglaise au lait d’amandes, additionné de fruits confits parfumés au kirsch », selon notre Dictionnaire, qui précise que le « s » provient de Plombières, station thermale des Vosges où cette glace a été inventée et servie à Napoléon III.

Les genres se font des scènes. Au regard du moissonneur, la moissonneuse n’est qu’une machine, la moissonneuse-batteuse. Les grands glaciers ignorent la modeste glacière. Le poudrier de nos sacs à main renie la poudrière et la poudre à canon. Enfin si l’Église catholique tarde à accepter les femmes, c’est encore un problème de grammaire : quel féminin trouver à curé, si la curée est une « pâture constituée par les bas morceaux de l’animal de chasse qu’on abandonne aux chiens après la prise » ? Et à aumônier, si l’aumônière est « une petite bourse complétant une robe de mariage ou de première communion » ?

Tout ça pour dire qu’il ne faut pas se presser, féminiser à outrance, tout abréger en langage enfançon… genre, j’te fais un p’tit coucou, bisous, bye.

Florence Delay
de l’Académie française

La Française République

Le 2 mai 2019

Bloc-notes

La grande majorité des importateurs d’anglicismes sont des gens honnêtes ; les agents publicitaires en particulier ne cachent pas leur jeu. Air France est in the air, les voitures Citroën sont inspired by you, Opel, qui nous disait autrefois, fièrement et avec l’accent à l’appui : Wir leben Autos, nous offre maintenant de bonnes occasions pendant les German days. Certaines entreprises françaises défilant dans nos messageries nous invitent, d’une manière parfaitement transparente quoique paradoxale, à des French days. On peut accuser tous ceux qui parlent ainsi de faire des trous dans la langue française, mais non pas de vouloir nous tromper.

Il en est autrement dans le monde universitaire. On dirait qu’il a été charmé par l’ingéniosité de ce que j’ai appelé (à propos d’autres usages impropres) les anglicismes furtifs, qui s’insinuent dans la langue sans se faire remarquer. Il avait commencé par des expressions un peu voyantes : Toulouse Business School, Burgundy Business School, mais dans Aix-Marseille Université, par exemple, tous les termes sont français ; de quoi pourrait-on se plaindre ? De l’ordre des mots, hélas, qui est anglais, comme dans Cambridge University. L’enseignement supérieur n’est pas le seul coupable. On trouve également, avec en première position le nom employé comme adjectif : Nantes Métropole, RATP Sécurité, une série d’enquêtes télévisées qui s’appelle Cash Investigations, et la présentation de la France, avec à la fois franchise et fausseté, comme la start-up nation. Si cette coutume devait s’étendre, en donnant Beauvais Aéroport ou Sud Autoroute, une des deux institutions qui forment le Parlement pourrait devenir la Nationale Assemblée, et le nom du pays se transformer, avec un tour de passe-passe, en la Française République.

C’est très peu probable ? Soit, mais qui aurait prédit que la Sorbonne, plus ancienne qu’aucune université anglaise, se laisserait rebaptiser Sorbonne Université ? Et que les Presses de l’Université Paris-Sorbonne deviendraient, en faisant un vif demi-tour afin d’aligner les mots dans l’autre sens, Sorbonne Université Presses ? Et pourquoi ? Ni Cambridge University Press ni Oxford University Press n’ont demandé à servir de modèle.

Au Moyen Âge, à peu près 80 % des adjectifs étaient antéposés, au xviie siècle 50 %, au xxe seulement 35 %. Les Français ont voulu cette évolution, sans trop y penser, ce déplacement de l’adjectif après le nom qui a progressivement éloigné le français de l’anglais. Ont-ils changé d’avis ?

 

Sir Michael Edwards
 de l’Académie française

La langue n’est pas, comme le rugby, un combat

Le 4 avril 2019

Bloc-notes

L’aspiration des femmes à être reconnues, à accéder à toutes les professions, à toutes les fonctions, est une affaire politique et sociologique. « Révolutionner » le français, pouvoir dire la procureure ou la rectrice, ne les aidera pas à être plus nombreuses à occuper ces postes.

Plutôt que la réaction à une revendication, à un lobby, la féminisation des noms de métiers et de fonctions est une question de langue. La présence exclusive des hommes dans certaines fonctions a fait que la langue française n’a pas eu à féminiser toute une gamme de substantifs. L’accession des femmes à ces fonctions permet maintenant de combler ce manque. Selon les règles, selon le bon usage, qui est également le bel usage.

Le débat sur quelle forme féminine donner à plusieurs mots continuera sans doute longtemps, avant que l’oreille décide. Et l’oreille doit se laisser éduquer. J’avoue ne pas aimer des mots comme professeure et écrivaine, que je suis tenté de dire laids. Mais pourquoi ? Je ne répugne pas à dire demeure, heure ou, parmi les mots ayant une forme masculine, antérieure, extérieure, supérieure, majeure, j’en passe et des meilleures. Semaine ne m’offusque pas, ni domaine, ni hautaine, urbaine, républicaine, prochaine, ni une cinquantaine d’autres. Ne serait-ce pas une simple question de familiarité ? L’oreille ne reconnaît pas professeure et écrivaine, qui semblent par conséquent étrangers au français. Elle entend vaine à la fin d’écrivaine, alors que vain reste, si je puis dire, silencieux à la fin d’écrivain – parce que le mot nous est connu.

Je me dis que si ces formes féminines s’imposent, on s’habituera à les utiliser et on se demandera pourquoi, en 2019, elles paraissaient choquantes.

Sir Michael Edwards
de l’Académie française

Zéro, un et deux

Le 11 mars 2019

Bloc-notes

Zéro, un et deux

La résistance à la féminisation provient principalement d’hommes qui prônent la théorie du neutre et la distinction entre titre et fonction.

Mot d’origine latine, neutre désigne un mot sans genre : ni féminin, ni masculin. Je ne connais aucun terme dans ma langue dont on puisse dire qu’il appartient à cette tierce classe. Invention récente, issue de fortes têtes notoirement hostiles à la féminité, la théorie dite du neutre prétend que le masculin joue, en langue française, le rôle de ce neutre dont elle est privée. Neutre alors n’est pas pris dans le sens usuel, mais à son inverse : bivalent, il vaut ici pour les deux genres et peut ainsi prendre à loisir la place et la fonction du féminin.

À ma connaissance, cette théorie n’apparaît dans aucune grammaire ni quelque traité de linguistique. Enfant, je ne l’ai point apprise ni, devenu adulte et, partant, plus savant, rencontrée quelque part.

Bien documentée au contraire par grammairiens et linguistes, aussi ancienne et vénérable que la science hellénistique, il existe, en français, une sorte d’équivalent à ce prétendu neutre. Terme d’origine grecque, en effet, signifiant « commun », épicène désigne les deux genres en même temps ; il inverse plutôt le vrai neutre ou remplace son contresens. Une femme ou un homme disent équivalemment je, tu, toi, moi, nous et vous, pronoms épicènes, comme le sont les articles au pluriel des ou les. De même les prénoms Camille, Claude ou Dominique. Substantifs, maintenant : si vous ignorez le sexe du nouveau-né chez votre voisine, vous lui demandez : comment va votre enfant ? Le voilà plus tard adulte, devenu fonctionnaire, géographe ou cinéaste, entouré de collègues. Êtes-vous Corse ou Basque, Moscovite, Malgache ou Canaque ?

Dans un premier compte, les mots en question se présentent rarement, croit-on. Non, car de nombreux substantifs se réfèrent aux animaux, vivants sexués. Sauf ceux que nous élevons ou chassons, proches donc de nous et que nous déclinons en vache et taureau, porc et truie, sanglier ou laie… sans compter le tigre et la tigresse, nous disons communément une pie mâle ou un hérisson femelle. Dans le second cas, le masculin, en effet, désigne aussi un être féminin, mais dans le premier, le féminin désigne un mâle. Dans ce cas, il faudrait dire que le féminin joue le rôle de neutre et, d’une certaine manière, l’emporte sur le masculin. Voici le score équilibré !

La notion d’épicène peut donc calmer dix conflits picrocholins, idéologiques pour la plupart. Irénique ou pacifiste… deux adjectifs épicènes… notre dictionnaire équivaut alors et depuis toujours à un traité d’armistice.

Ladite théorie du neutre n’a pas cinquante ans ; toujours vivace, l’épicénat, si j’ose ainsi dire, approche les deux millénaires et s’applique à maintes langues, dont la nôtre.

Nouvel argument : il existerait des verbes neutres : il neige, il grêle. Au début du xxe siècle, Lucien Tesnière, linguiste français, classait parmi les zérovalents ces verbes climatiques, parce que leur sujet ne se réfère à aucun principe actif. Plutôt attentif au genre, je préfèrerais les nommer monovalents, puisque l’on ne dit ni ne dira jamais : elle gèle ou elle pleut.

Zérovalent, neutre signifie sans genre ; monovalent, pour qualifier les verbes, s’applique à un seul genre ; épicène enfin aux deux. Zéro, un, deux, tout est clair.

À cet inventaire sommaire, j’ajouterais volontiers l’invention d’une classe entière de mots épicènes : les termes en -eur sont, indifféremment, masculins ou féminins – une saveur, un honneur – mais on pourrait dire épicène leur ensemble comme tel, alors bivalent.

D’où le branle intéressant du féminin pour les masculins de cette classe ; au moins quatre degrés de liberté : actrice, prieure, glaneuse, demanderesse… Cette hésitation vient de ce que l’on n’en a pas vraiment besoin. Une expérience quasi décisive le confirme : lorsque les femmes arrivèrent peu à peu et rares dans la profession médicale, le terme doctoresse pointa dans l’usage. À mesure que leur nombre crût, il perdit de son importance et le mot docteur revient désormais souvent. Aucun inconvénient de dire et d’écrire docteur à Béatrice Dupont. Chère professeur, les mots en –eur sont aussi féminins.

Second débat. Qu’il faille distinguer entre le titre et la fonction, partage qui donne à celles qui s’élèvent dans l’échelle sociale un titre au masculin, cela fait rire aux larmes, puisque, en forme de ballon de rugby, ledit principe s’annule vers les hautes dignités : reine, papesse, impératrice… ainsi qu’au voisinage du peuple : infirmière, factrice… alors que, gonflé en son ventre mou, il faudrait lui obéir en disant : Madame le Secrétaire perpétuel ou Madame le Professeur d’Oncologie… Comment ne pas deviner, sous ces préceptes pseudo- grammaticaux, les idéologies au nom desquelles combattent des pugnaces, gourmands de combats. Les affrontements alimentent les idéologies et nourrissent, en retour, les conflits. Pour entrer en science, il faut quitter ce cercle enchanté ; certes cela ne suffit pas, mais reste nécessaire.

Car cette bataille rappelle plaisamment les vieux mythes où les mâles volent aux femmes même la fonction, éminemment maternelle, d’engendrement : Jupiter accouche d’Athéna par la cuisse ; par la côte, Adam donne naissance à Ève… Entre la féminisation et ce type de rapt, choisissez ! Grâce à la reine dont j’admire la couronne et à l’institutrice qui m’a tout appris, j’ai choisi. Je dis donc à ma Perpétuelle Madame la secrétaire – encore un mot épicène – et la Professeur.

Oublions donc neutre et titres.

Mythe de nouveau. Reine des Amazones, Hippolyte, à cheval avec ses compagnes d’armes, rencontre Thésée, le héros labyrinthique, pour tenter de signer un traité et que s’apaise enfin la guerre entre les sexes. Étincelante de magnificence, une toile de Carpaccio m’enseigna l’évènement. J’appris alors de lui que la seule règle reste, en toutes occasions, de respecter la splendeur, là celle de l’image, ici celle de la langue et, en dessous d’elle, sa musique ; tendez l’oreille à tout féminin nouveau, riez des cacophonies, suivez l’harmonie.

Au conflit pérenne dont souffrent les femmes et les hommes depuis le commencement du monde, l’on peut, à loisir, préférer l’amour et, pour le déclarer, la grammaire et la beauté.

 

Michel SERRES
de l’Académie française

La guerre du propre contre le commun

Le 8 février 2019

Bloc-notes

Sauf le nôtre, nos dictionnaires usuels séparent les noms propres toponymes, patronymes des communs. Envahissement, les premiers s’emparent des seconds.

Selon une vénérable tradition française, nous n’achetons plus depuis longtemps du vin, mais du bordeaux, du graves, toponymes, mieux, du Smith Haut Lafitte, patronyme. De même, les marchés n’offrent pas du fromage, mais du livarot, saint-nectaire ou roquefort, toponymes. Cet usage ancien se retrouva, plus récemment, dans la vente des automobiles, qui ne présente plus des voitures, mais des Renault, Citroën ou Toyota. Dans ce domaine les noms propres ont supprimé les noms communs.

Dans des magasins géants, la grande distribution précipita le phénomène. En ces lieux, vous ne trouverez plus des mouchoirs, mais des Kleenex, de la sauce tomate, mais du Ketchup. Il peut même arriver que le nom du produit manque sur l’emballage, chose qui gêne parfois les courses, surtout lorsqu’on arrive pour la première fois en pays étranger dont on connaît les langues, non les concurrences commerciales. Les marques prennent toute la place de sorte que l’on ne sait plus ce que l’on achète. Ainsi des noms propres chassent-ils les noms communs.

Cette guerre devient une dérive massive des langues. Preuve : les copies de nos élèves, les romans contemporains regorgent de marques. Comment qualifier cette substitution ?

J’ai passé ma jeunesse dans des pensionnats. À la rentrée des classes, ma mère cousait sur mon linge mes initiales au fil rouge. Coutume qui permettait, passé la buanderie publique, de reconnaître chemises et chaussettes, mes propriétés. Ce linge est à moi parce qu’il est marqué. J’use de ce mot à dessein. Une marque désigne une propriété. Les mots sont-ils des marques sur les choses sans nom ?

Lorsque j’achète une voiture, nulle trace de mon nom ne figure sur la carrosserie ; au contraire Renault ou Toyota y est gravé en grandes lettres. Donc le véhicule est moins à moi, l’acheteur, qu’il ne reste au constructeur, qui profite même de cette aubaine car, gratuitement, j’afficherai partout sa publicité. D’une certaine manière, il me vole.

La marque, c’est le vol. Un vol dont l’acheteur est certes victime, mais il s’agit surtout, à mes yeux, d’un viol de la langue. À leur profit, les noms propres volent les noms communs, dont les termes parlent d’eux-mêmes : ceux-ci désignent le bien commun ; ceux-là se réfèrent à la propriété. Une marque pose donc la question du droit de propriété et la résout en s’appropriant une chose commune.

Autant il est facile de trouver l’origine du mot marque et sa fonction linguistique dans le droit de propriété, autant la date de son apparition historique sur le marché reste, à ma connaissance, inconnue.

Sauf que, feuilletant un vieux grimoire de l’époque hellénistique, je découvris que les putains d’Alexandrie sculptaient en négatif leur nom et leur adresse sous les semelles de leurs sandales et les imprimaient ainsi en marchant sur le sable de la plage. Marchant, elles marquaient.

Leurs clients les suivaient à la trace. La publicité, rien de plus rationnel, fut inventée par les filles publiques. Comment nommer le titulaire d’une marque ? Un fils, en droite ligne, de ces putains alexandrines.

Michel Serres
de l’Académie française

Un précurseur de Dire, ne pas dire

Le 10 janvier 2019

Bloc-notes

Le père Bouhours, jésuite, professeur de lettres et grammairien, doit sa célébrité à l’étrange et touchante docilité de Racine, qui lui envoyait ses tragédies en le suppliant de lui marquer les fautes qu’il pouvait avoir faites contre la langue. Auteur lui-même, le père Bouhours publia en 1671 les Entretiens d’Ariste et d’Eugène, dont le premier porte sur la langue française. Les deux fictifs amis commencent par se féliciter de l’excellence d’une langue qui l’emporte sur l’italienne comme sur l’espagnole (les deux autres grandes langues de l’époque, la première jugée « molle et efféminée », la seconde « pompeuse et enflée ») parce qu’elle est la seule « qui sache bien peindre d’après nature et qui exprime les choses précisément comme elles sont ». Que soient donc bannies les tournures trop affectées ou les périodes trop longues ! Voilà résumé l’idéal classique, avec ce que nos appellerions aujourd’hui ses limites (recherche de la pureté, de la clarté, de la netteté, aux dépens de « l’écriture », proscription du rare, du baroque, etc.).

Pourtant, rien de borné dans cet esprit : il reconnaît qu’une langue est en perpétuelle évolution et ne saurait être figée dans la sclérose de règles promptement obsolètes. « L’usage, qui est le roi ou le tyran des langues vivantes, est en France le maître du monde le plus impérieux et le plus bizarre. Il abolit souvent de bons mots sans raison ; il en établit quelquefois de mauvais contre la raison même ; il autorise jusqu’à des solécismes. » Suit ce commentaire, pour le coup bizarre : « En un mot la langue française tient beaucoup de la légèreté de l’humeur française ; et c’est un reproche que les étrangers nous font avec beaucoup de justice. Il n’en est pas de même de la langue italienne et de la langue espagnole. Elles se sentent en quelque manière de la constance et du flegme de leurs nations ; elles ne savent ce que c’est que de changer. »

Stendhal (mais ni Mallarmé ni Proust évidemment) aurait souscrit à cette maxime : « Pour plaire, il ne faut point avoir trop envie de plaire, et pour parler bien français, il ne faut point vouloir trop bien parler. Le beau langage ressemble à une eau pure et nette qui n’a point de goût, qui coule de source, qui va où sa pente naturelle le porte, et non pas à ces eaux artificielles qu’on fait venir avec violence dans les jardins des grands et qui y font mille différentes figures. »

Le principal intérêt de ce texte est ailleurs. Il nous renseigne sur l’état de la langue à la fin du xviie siècle, sur l’apparition de mots inconnus jusque-là ou utilisés différemment, sur le vieillissement de certains autres. Ainsi ont disparu le sommeil charme-souci, le ciel porte-flambeaux, le vent chasse-nue, l’abeille suce-fleurs. De cette série n’ont survécu que crève-cœur et boutefeu. Le père Bouhours nous informe que de nombreux termes proviennent de la vènerie et de la fauconnerie : suivre les traces, être aux abois, prendre l’essor, leurre, leurrer, prendre le change, réclamer [rappeler un oiseau de proie pour le faire revenir sur le poing]. Niais se dit d’un faucon qui n’a point encore volé et a été pris au nid. Débonnaire est tiré de bonne et d’aire, et signifie de bon lieu, de bonne naissance. Mais là, des érudits l’ont prouvé, l’étymologie fantaisiste révèle un baroque malgré lui.

La liste des mots nouveaux ou qui ont changé de sens à son époque forme le gros de l’entretien. On apprend que détruire, gâter, empoisonner, envenimer, briller, donner, employés auparavant uniquement au sens propre, sont devenus métaphoriques. La médisance empoisonne, cet enfant est trop gâté, cet homme brille dans la conversation, cet autre donne dans le galimatias. Toutes ces tournures sont récemment apparues. De même, on s’embarque maintenant dans une affaire, dans une entreprise. (Mais l’expression citée : une affaire embarquée, a fait long feu.) Parmi les mots à la mode, l’auteur relève : façon. On fait des façons, on agit sans façons. Mais une grande façonnière, dont il note également l’apparition, pour se moquer d’une dame qui en fait trop, de façons, n’a pas survécu. Habile a changé complètement de signification : on ne le dit plus d’un docte et savant personnage, mais d’un individu adroit, qui sait s’y prendre.

Le père jésuite déplore la laïcisation du mot fête. « La fête de Versailles ; donner une fête. Ce mot est devenu profane. Voilà jusqu’où va le caprice et la tyrannie de l’usage. Il ne se contente pas de choquer souvent les règles de la grammaire et de la raison ; il ose même violer quelquefois celles de la piété. » La multiplication de trop est assez de son goût : il aime je ne suis pas trop d’avis – ce qui permet d’imaginer qu’il aurait prêté une oreille indulgente aux c’est trop beau, c’est trop bon des jeunes du xxie siècle.

Autre trait moderne : il n’est pas hostile à l’accord de proximité. Quand deux substantifs de différent genre se rencontrent, comme joies et goûts, temps et manière, ce n’est pas une faute que de faire rapporter l’adjectif au dernier substantif. Le temps et la manière en laquelle, ou un secours et une consolation parfaite sont des tournures aussi acceptables que les joies et les goûts spirituels.

Enfin, le père Bouhours peut être considéré comme le précurseur et le conseiller occulte de notre Dire, ne pas dire. Il indique nettement, en plusieurs endroits, quelle est la tournure fautive et quelle est la correcte. On ne dit pas je vous demande excuse mais je vous demande pardon ; ni une personne défait l’autre mais une personne efface l’autre ; ni je me fais des affaires mais je me cause de l’embarras ; ni des empêchements réels mais des empêchements véritables ; ni un ami essentiel mais un ami solide ; ni hautesse, mais, selon le cas, hauteur ou altesse. Un œil insatiable de voir est aussi ridicule que les affections immortifiées de notre cœur.

Pourquoi l’expression l’impuissance où je suis d’être consolé par personne est-elle fautive ? Parce que être dans l’impuissance s’accommode bien à un verbe actif, mais non pas à un verbe passif. « On dit : je suis dans l’impuissance de vous assister, mais non : je suis dans l’impuissance d’être assisté. » Dire : vous vous aimez trop par un amour déréglé, c’est oublier que si on s’aime trop, on s’aime avec dérèglement. « Ainsi par un amour déréglé est inutile après trop. »

« Dire : tous mes désirs soupirent vers vous n’est pas bien ; il faut dire : soupirent après vous ou pour vous. » Parmi toutes les erreurs relevées dans une récente traduction de L’Imitation de Jésus-Christ, celle-ci est à réprouver sans conteste : Je ne trouve du repos en aucune créature, mais en vous seul, ô mon Dieu. « Cette construction n’est pas régulière. Je ne trouve du repos ne se rapporte pas bien à mais en vous seul. Il fallait dire : mais j’en trouve en vous seul. Les verbes ne doivent point être sous-entendus en ces rencontres ; ils doivent être toujours exprimés et on ne doit point craindre de répéter le même mot. » Comme Pascal, le père Bouhours estime que « la répétition ne choque point, quand elle contribue à la régularité de la construction, à la netteté du style, à la précision de la pensée ». Stendhal, encore, aurait souri d’aise, lui qui ne se gênait pas pour mettre quatre fois l’adjectif affreux dans une seule page de La Chartreuse de Parme.

Le livre fourmille de préceptes et de conseils savoureux, qui montrent un homme soucieux de préserver le bon langage, mais sans s’opposer aux nécessaires mutations. Gide, pour se moquer de lui, imagine que dans un dialogue avec Racine ce sourcilleux critique reproche à l’auteur de Phèdre le redoublement de sonorités dans le vers :

Vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée.

Le poète répond qu’il a longtemps cherché le moyen d’éviter ce défaut, qui l’a d’abord chagriné, lui aussi, et même tourmenté. Mais, agacé par l’insistance du père, il finit par avouer qu’il a écrit ce vers précisément pour cette répétition. « C’est cette répétition qui me plaît. » Et Bouhours de rester bouche bée. Beaucoup d’écrivains, aujourd’hui, s’ils l’avaient lu, voudraient river son clou à ce censeur : mais aucun de ceux qui réclament le droit de manipuler plus librement la langue et de se passer des fantaisies n’est Racine.

Dominique Fernandez
de l'Académie française

De la dictée

Le 13 décembre 2018

Bloc-notes

Ceux qui fréquentent les Salons et foires du livre peuvent en témoigner : la pratique solennelle de la dictée, cet exercice scolaire si souvent brocardé, y est instaurée un peu partout. L’Académie se voit souvent sollicitée de présider à ces séances qui font l’objet d’une cérémonie très attendue, à laquelle participent des adultes de tout âge. La dictée tant décriée dans les années 1960-1970 a fait son grand retour et le ministre de l’Éducation nationale a décidé qu’elle reprendrait toute sa place à l’école primaire.

Il entre beaucoup de nostalgie dans les applaudissements qui saluent ces initiatives. La dictée est le symbole non seulement d’une école qui n’existe plus mais d’un temps disparu qu’on pare à distance de toutes les vertus. Sans doute. Mais on ne s’interroge cependant pas assez sur le sens et la valeur d’un exercice où l’on ne veut voir qu’un rituel scolaire périmé.

Le mécanisme en est simple : mais la dictée est une opération d’une portée considérable. Dans un aller-retour entre l’écrit et l’oral, un texte écrit devient ou redevient un texte oral, puis il est restitué sous la forme la plus proche possible de l’original ; tout écart est considéré comme une faute. On a beaucoup glosé sur le choix du mot ; pourquoi faute, et non erreur, comme en calcul ? Le mot « faute » ne révèle-t-il pas une dimension morale sous-jacente, et une révérence excessive pour la langue ? Peut-être. Le choix du mot est pourtant juste : une faute est un manquement à la règle, une erreur le fruit d’une ignorance ou d’une étourderie.

La difficulté de l’exercice vient de ce que cette (re)transcription est un codage, largement arbitraire, du fait de l’inadéquation entre l’orthographe et la prononciation. Au début du siècle dernier, le linguiste Ferdinand Brunot, dans une lettre ouverte au ministre de l’Instruction publique, plaidait ainsi en faveur d’une réforme : « L’orthographe est le fléau de l’école », écrivait-il. C’est un handicap pour l’ensemble des élèves, et surtout pour les moins favorisés. S’appuyant sur les travaux de la phonétique expérimentale, l’objectif de Ferdinand Brunot était de réduire autant que faire se peut l’écart entre signe graphique et chose signifiée. Objectif en grande partie inatteignable, mais qui peut tout de même susciter (et il l’a fait) d’utiles simplifications. Resterait cependant une question : de quelle prononciation faut-il s’inspirer ? « La première règle que les maîtres doivent s’imposer, s’ils veulent imposer les autres aux enfants, c’est de respecter le langage réel, la vérité du langage. » Mais tous les mots sont-ils prononcés de la même façon dans les divers lieux où l’on parle le français ? Évidemment, non. Très habilement, Ferdinand Brunot se réfère conjointement à la langue en usage (cultivé) du début du xxe siècle, et à une approche logique du système. C’est une démarche « pré-structuraliste », notent en 2006 Jean-François P. Bonnot et Louis-Jean Boë dans leur article « L’utopie de la notation exacte de la parole à l’aube du xxe siècle ».

Pendant longtemps, cet exercice essentiellement scolaire a servi à déterminer le niveau d’orthographe et de grammaire des élèves. C’est une vision trop réductrice. La dictée est la mise en pratique d’un certain nombre de capacités essentielles à la connaissance d’une langue. En exerçant la faculté de transcrire l’oral en écrit, on en exerce bien d’autres. Se soumettre à l’exercice de la dictée oblige à analyser la chaîne sonore continue, à y découper des unités séparées par des blancs, à identifier correctement les unités qui composent la phrase et le discours, et à saisir leurs rapports.

Apprendre l’« ortho-graphe », c’est donc apprendre quelles sont les formes graphiques reconnues comme « justes » à une époque donnée, mais c’est aussi accéder à la compréhension des énoncés. Passer de l’écrit à l’oral, puis de l’oral à l’écrit, c’est accepter les règles souvent arbitraires de cette transcription, mais c’est aussi et peut-être surtout prendre conscience des modes d’organisation fondamentaux de la pensée. C’est apprendre le rôle et la signification de cette trace graphique des inflexions syntaxiques de l’écrit, donc de la pensée : la ponctuation. La ponctuation ne se contente pas de restituer les marques de la langue orale, l’intonation, les pauses. Elle rend visibles les degrés de subordination entre les différents éléments du discours. Elle souligne les liens logiques, liens de sens, entre ces éléments. La « dictée » est donc un exercice d’apprentissage lexical, grammatical, syntaxique et sémantique. Or justement, les grand-messes de dictées publiques conduisent à un constat préoccupant : « écrire sous la dictée » est devenu un exercice difficile. Un certain nombre (non négligeable) de participants échoue non seulement à produire une graphie correcte, lexicale et/ou grammaticale, mais dans la transcription elle-même de la « chaîne vocale » en éléments discontinus, repérables et organisés. C’est donc la compréhension d’un énoncé qui n’est pas réalisée.

La « dictée » a donc toute sa place dans un apprentissage rigoureux de la logique discursive. La supprimer serait se priver d’un exercice fondamental pour l’esprit : la saisie logique de la langue. La pratique orale seule n’y parvient pas car l’intonation ou la mimique peuvent suppléer à une logique défaillante. Et elle ne s’améliore vraiment que par cet aller-retour entre l’oral et l’écrit. La dictée est en même temps l’occasion de fréquenter des textes écrits plus complexes et plus riches dans leur vocabulaire et leur structure que ne l’est la pratique orale quotidienne.

De très nombreuses langues sont des langues uniquement orales : tout au plus deux cents sont écrites sur plus de sept mille cent langues existantes. Une langue dotée d’une représentation écrite est d’abord et demeure une langue orale, une langue parlée. Toute l’histoire de la linguistique est donc marquée par le questionnement sur leurs rapports : l’écrit est-il la mise aux normes de l’oral ? L’oral et l’écrit fonctionnent-ils en synergie ou se développent-ils séparément ? Notre culture et notre école ont admis (et mis en pratique) qu’apprendre correctement une langue, c’est apprendre à passer aisément de l’oral à l’écrit (et inversement). Apprendre à lire doit aussitôt associer les sons à des signes écrits. La « dictée » poursuit donc l’établissement de cette démarche associative. Mais quelle qu’en soit la forme, aujourd’hui diversifiée, la dictée ne peut avoir de sens, de rôle, de fonction et donc de bénéfice, que si elle s’accompagne de deux autres pratiques, nécessaires elles aussi pour élargir la pratique de la langue, l’assouplir, l’ouvrir à des usages plus anciens et plus riches. Ces deux autres pratiques sont la lecture assidue, et la mémorisation de textes. Dictée, lecture et mémorisation reprennent dans leur logique et leur articulation la démarche constitutive de tout apprentissage d’une langue.

Si l’écriture est un système de codage largement arbitraire, il faut aussi ne jamais oublier, comme le souligne Stanislas Dehaene, que la lecture n’est pas une activité naturelle. Les capacités requises pour la parole émergent sans formation systématique. Tandis que lire doit s’apprendre. Et une fois acquis les mécanismes de lecture, une pratique régulière, quotidienne, est indispensable à leur consolidation.

En assouplissant le passage oral/écrit et réciproquement, la « dictée », selon des modes nouveaux qui la dégagent d’une sacralité excessive, y participe dès le temps des premiers apprentissages.

 

Danièle Sallenave
de l’Académie française

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