Dire, ne pas dire

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Lettre d’un Québécois à notre confrère Dany Laferrière

Le 02 février 2017

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Lettre d’un Québécois à notre confrère Dany Laferrière.

Les « faux British » parisiens

 

Monsieur Laferrière,

Tout d’abord, je dois vous dire toute l’admiration que vous m’inspirez, à titre de Québécois d’adoption, d’abord pour vos qualités d’auteur et pour votre nomination à cette vénérable institution légendaire qu’est l’Académie française.

C’est d’ailleurs à ce titre que je m’adresse à vous par la présente.

En septembre dernier, j’ai effectué un séjour de trois semaines à Paris. Fabuleux ! Sauf que, c’est bien connu et on me l’avait bien dit, le choc fut brutal à un seul chapitre, l’utilisation plus qu’abusive, dans les rues de Paris, de l’anglais, tant dans la conversation que dans l’affichage.

Effectivement, les Français, les Parisiens du moins, ne traduisent rien : ils fréquentent les « drive-in », regardent « The Voice » à la télévision, adorent le cinéma où l’on arrête des « serials killers », ils relèvent des « challenges », communiquent grâce à leurs « smartphones », se « googlent » allègrement, utilisent le « room service » quand ils vont à l’hôtel, le jeune écolier amène sa « lunch box » à l’école, etc. Pourtant, les équivalents en français existent bel et bien.

Nous les utilisons chez nous. Je sais, nous n’avons pas de leçons à donner ne serait-ce que pour le vocabulaire automobile que nous utilisons. M’enfin !

Au chapitre de l’affichage, c’est encore pire. Vous trouverez, en « pièces jointes », 67 photos que j’ai prises dans la seule première semaine de mon séjour dans la Ville lumière. Ces clichés ne montrent que ce qui m’a sauté aux yeux. Je ne cherchais pas indûment. Un ami anglophone qui nous accompagnait nous a avoué se sentir ainsi parfaitement à l’aise, presque chez-lui… En fait, l’affichage en anglais qu’on retrouve à Paris ne passerait jamais au Québec, même pas dans le « west island » de Montréal.

Et je tais le fait que les vendeurs itinérants de souvenirs sur les sites touristiques, de nombreux serveurs dans les bars, terrasses et restaurants et autant de préposés dans les boutiques et les grands magasins s’adressent très souvent à nous en anglais avant de nous lancer l’éternel et traditionnel « oh ! Des amis canadiens ! J’adore votre accent ! » Grrrrrrrrrr ! S’ils savaient le nombre de points qu’ils perdent en ne s’adressant à pas moi dans notre langue !

Cette situation m’a amené à traiter les Parisiens de « faux British », du titre d’un spectacle – que je n’ai pas vu faute de temps – à l’affiche à Paris pendant mon séjour.

Cette situation a provoqué, chez moi, un certain nombre de « montées de lait ». Au Québec, nous avons dû adopter la Loi 101 pour protéger notre langue parce que menacée de toutes parts par nos voisins anglophones à l’est, à l’ouest, et au sud de la province. À Paris, j’ai senti que la menace venait des Français eux-mêmes, des Parisiens, pour ce que j’en ai vu. Sidérant ! Désolant ! Décourageant ! D’autant plus que certains Parisiens m’ont avoué pécher ainsi par snobisme alors que d’autres me disaient vouloir plaire le plus possible aux touristes étrangers, pour ne pas dire américains… C’est un non-sens. Lorsqu’on veut attirer des étrangers chez soi, on leur montre ce qui nous différencie, pas ce qu’ils peuvent retrouver chez eux. Les Américains affichent-ils en mandarin pour plaire aux touristes chinois ? !... Bien sûr que non !

Je me suis ainsi aussi senti en quelque sorte « méprisé ». Je m’explique. Alors que nous au Québec, nous devons livrer une bataille de tous les instants pour protéger notre langue, on dirait que la capitale de la francophonie, drapée dans sa longue liste de monuments édifiés à la mémoire des grands auteurs de son histoire, le siège de l’Académie française, s’en fiche royalement ; c’est à croire que les Français sont à la veille d’adopter une loi faisant de l’anglais une deuxième ou, pire, leur seule langue officielle. C’est à pleurer juste à penser que, le jour où la langue française disparaîtra de cette planète comme langue vivante, on dira que les premiers responsables de cette catastrophe habitaient l’Hexagone.

C’est pourquoi je m’adresse à l’académicien que vous êtes pour que vous tentiez de faire quelque chose, ne serait-ce que lancer un mouvement, un groupe de pression qui pourrait lutter pour la sauvegarde de la langue française… en France. Un tel engagement ne manquerait pas soutenir les efforts que les défenseurs de la langue de nos ancêtres au Québec déploient depuis des décennies. Je ne peux pas croire que tous les Français soient insouciants au point de refuser qu’on apporte quelques correctifs à cette lacune.

Mais, peut-être, êtes-vous déjà à l’œuvre… Si tel est le cas, prière de donner davantage de publicité à vos actions. Ça ne pourrait que nous être bénéfique.

Je vous prie d’agréer, Monsieur Laferrière, l’expression de mes sentiments les meilleurs.

Claude-Gilles Gagné

Éloge de la lecture

Le 05 janvier 2017

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laferriere.jpgÉloge de la lecture.

La lecture, comme l’écriture, est un long et mystérieux processus de décryptage des paysages, des visages, des sensations et des sentiments. On en fait des récits afin de trouver une cohérence à notre aventure. Permettez que je raconte ici la fable du lecteur. Le nouveau-né, comme tout immigré, débarque un jour dans un monde inconnu, les sens en éveil afin de comprendre les lois et les rituels qui régissent ce territoire où la vie l’a précédé. En effet, on l’attendait. Une femme se présente comme étant sa mère, et un homme caché derrière la femme, se déclare être son père. Ils entreprennent tout de suite de lui parler dans un langage étrange qu’il lui faudra comprendre assez rapidement s’il espère survivre. C’est la langue maternelle. L’enfant saura vite que cette langue faite d’onomatopées, de salives, de baisers et de sons gutturaux n’est parlée que dans un cadre intime. C’est la manière maternelle d’exprimer des sentiments si forts qu’aucune grammaire ne pourrait mettre en forme. Les mots des premières années ne se trouvent dans aucun dictionnaire, mais étrangement toutes les mères du monde procèdent ainsi. C’est la langue universelle de l’amour.

L’aventure du livre commence par l’oreille.  Sa mère lui fait la lecture. Des histoires pleines de magies et de mystères. Cette lecture est souvent la dernière activité du soir. L’enfant se retrouve au lit, un oreiller bien calé derrière le dos. Il écoute la douce voix maternelle, juste avant qu’il ne parte, seul, dans l’univers enchanté de la nuit. Il arrive qu’il y a un lien entre les rêves colorés qui le font sourire dans son sommeil, et l’univers mouvementé du Chat botté ou de Cendrillon. Je n’ai pas connu cette forme intime de lecture qui réunit, dans un doux rituel, la mère et l’enfant, près de la lampe du soir, parce que la surpopulation dans les maisons, dans cette partie du monde, le tiers-monde, empêche une pareille intimité.

J’ai connu les contes chantés qu’il fallait écouter, en cercle, autour d’une vieille dame. Ces histoires s’inscrivent dans la tradition orale. La différence est grande entre une fable qu’une mère lit à son enfant et une histoire que tous les enfants du quartier écoutent. On ne peut pas arrêter la vieille dame pour lui faire reprendre un passage particulier. C’est elle qui décide de l’enchaînement des récits. Est-ce pourquoi il y a deux types de lecteurs : un qui croit qu’il pourra toujours intervenir dans le cours d’un récit et un autre pour qui un récit est sacré, et il est interdit de toucher à son déroulement.

Dans mon cas, c’est la rareté des livres à la maison qui rendait le récit sacré. On les dénichait dans des endroits insolites. Je me revois en train d’errer dans la maison, pris d’une fringale d’alphabets, pour tomber sur une niche de livres. C’est là que j’ai découvert le monde excitant de Dumas, dans un coin sombre de la grande armoire de ma grand-mère. Je me suis réfugié, sous le lit, pour suivre au galop d’Artagnan sur les routes de France. La lecture permet de prendre la route avec des gens qu’on vient à peine de rencontrer, sans penser à leur demander où ils allaient ni ce qu’ils comptaient faire une fois arrivés à destination. On me croyait dans la chambre alors que je me trouvais dans un autre pays et parfois, dans un autre siècle. Le prix pour traverser le miroir, c’est le silence et la concentration. Pas un bruit dans la maison car le jeune barbare qui courait partout, saccageant tout sur son passage, est en train de lire. On le découvre dans un coin de la maison, penché sur la page, le visage illuminé. La différence entre un livre de papier et cet objet électronique d’aujourd’hui, c’est la source de la lumière. Dans un cas la lumière vient de l’objet électronique; dans l’autre cas c’est l’esprit du lecteur qui éclaire la page. La lumière artificielle des jeux électroniques finira par aveugler l’enfant tandis que la lumière naturelle qui éclaire la fable ne pourra qu’élargir son univers.

Permettez-moi de rester encore dans l’univers de l’enfance puisque c’est là que tout se joue. J’aimais parfois me promener dans la maison encore endormie. L’impression de circuler dans un monde cotonneux. Des corps bougeant sous les draps. Une de mes tantes avait l’habitude de parler dans son sommeil, ce qui m’effrayait. Le monde horizontal de la nuit, si différent de la vie verticale ordonnée par le soleil. J’entre, sur la pointe des pieds, dans la chambre de mon grand-père. Son dos rond me signale qu’il est en train de lire. C’était la première fois que je voyais quelqu’un lire en silence. Je lis tout bas, pour moi seul, mais on peut m’entendre. C’est ainsi qu’on me repère quand vient l’heure du repas. Mais là c’était le silence total. Mon grand-père avalait les mots, comme s’il cherchait à les stocker dans son corps. J’avais l’impression de le déranger dans son repas. Vingt ans plus tard, j’ai découvert la même scène de lecture silencieuse dans Les Confessions de saint Augustin. Je crois qu’il y a trois catégories de livres : ceux qu’il faut lire à haute voix, ceux qu’on a envie de murmurer, et ceux, enfin, qu’il faut lire sans bouger les lèvres. Peut-être que ces trois catégories se retrouvent aussi chez les écrivains.

L’autre évènement qui s’est déroulé durant mon enfance de lecteur toujours affamé, implique ma grand-mère. On avait l’habitude de faire le tour du quartier le dimanche après-midi. Un jour, à la rue des Vignes, j’ai vu un homme assis sur sa galerie, derrière une grande table couverte de livres et d’objets liés à la lecture : loupe, coupe-papier, colle, crayon, marque-page. Il lisait en public tout en donnant l’impression qu’il s’adonnait à une activée privée. En passant devant sa maison, ma grand-mère me glissait que c’était le notaire Loné, un grand lecteur. J’avais déjà entendu dire de quelqu’un qu’il était un grand écrivain : Voltaire, Shakespeare, Hugo, Goethe, Lope de Vega, Cervantès, Mark Twain, mais c’était la première fois que je me trouvais en face d’un grand lecteur. Un grand lecteur c’est quelqu’un qui lit beaucoup sans chercher à devenir un écrivain. Il arrive qu’il le devienne malgré lui, dans le but secret de faire connaître ses écrivains favoris, et Borges en est l’exemple parfait. Un grand lecteur, parle des livres sur un ton courtois, sachant qu’il vient après l’écrivain. Le mauvais lecteur, c’est celui dont le commentaire sur un livre précède parfois sa lecture. Celui aussi qui juge l’écrivain plutôt que le livre, oubliant qu’il arrive parfois que des salauds écrivent de meilleurs livres que des gentils. On ne peut pas savoir ce qu’est un livre avant de l’avoir lu. Et son sujet n’est pas suffisant pour déterminer sa qualité, car il y a aussi le style.

Me voilà à Port-au-Prince pour mes études secondaires. Je passe de la lecture libre à la littérature. L’école tente de mettre de l’ordre dans le bric-à-brac de ma petite bibliothèque personnelle. Je ne lis plus, j’étudie. On m’indique quoi lire et je dois en rendre compte. De plus, comme je ne suis pas assez riche pour acheter les livres, on se contente de photocopier des extraits déterminants. Je saurai plus tard que les passages les plus frappants ne sont pas forcément les plus importants. Le livre n’est pas le journal où il faut attirer du lecteur avec des scoops. Gogol dit qu’un écrivain doit savoir comment son personnage principal noue sa cravate. C’est dans la manière de traiter le quotidien que l’écrivain touche à la condition humaine.

Je suis passé au journalisme, vers dix-huit ans, pour me retrouver tout de suite en danger, car on ne peut pas raconter le quotidien d’une dictature sans se retrouver un jour face au Moloch. On a retrouvé mon meilleur ami, journaliste lui aussi, le crâne défoncé. J’ai quitté le pays précipitamment pour Montréal, donc l’inquiétude et l’urgence pour la tranquillité dans une baignoire rose avec une pile de livres à portée de main. Je suis passé des classiques aux contemporains : Bukowski, Tanizaki, Boulgakov, Baldwin, Gunther Grass, Amado, Neruda, Cortazar, Marquez, Vargas Llosa, surtout les écrivains sud-américains, Borges en tête. Un été passé dans la baignoire, ronde comme le ventre maternel, à lire et relire. Je restais si longtemps dans la baignoire qu’il m’a poussé des nageoires. Et pour mieux découvrir mon nouveau pays je lisais des poètes comme Gaston Miron, des intellectuels comme Pierre Vadeboncoeur ou Hubert Aquin, des romanciers comme Réjean Ducharme, Marie-Claire Blais, Anne Hébert ou Victor-Lévy Beaulieu. Ils m’ont amorti le choc culturel. En quittant la baignoire, j’étais un peu plus de cette ville, et déjà prêt à commencer ma nouvelle vie d’ouvrier puis d’écrivain.

Dany Laferrière
de l’Académie française

Éloge de l’alphabet

Le 01 décembre 2016

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laferriere22.jpgÉloge de l’alphabet.

Je voudrais faire, ici, un éloge de l’alphabet. Je ne parle pas de littérature, mais du simple fait de pouvoir exprimer des sentiments personnels en jouant avec ces vingt-six lucioles qui éclairent la page parfois ingrate. On n’a aucune idée de la puissance de ces lettres en apparence si fragiles et si discrètes qu’on ne se soucie plus de leur existence après un apprentissage pourtant dur. Elles nous consolent des malheurs du monde, nous allègent parfois de ces angoisses qui se transforment en cauchemars, car il suffit de se réveiller en sueur au milieu de la nuit pour griffonner une liste de choses à faire le lendemain pour se sentir immédiatement soulagé. On n’a qu’à penser que depuis des millénaires ces lettres de l’alphabet, dont le nombre et la forme varient selon les régions du monde, racontent nos émotions, traduisent nos pensées, nous permettent d’exprimer à distance des sentiments que nous n’oserions pas formuler en présence de l’autre. Mieux encore, ces lettres imposent un silence gorgé de fraîcheur dans ce monde parfois si bruyant. On n’a qu’à imaginer le vacarme assourdissant qu’on entendrait si, en ce moment même, un bon nombre de gens n’étaient en train d’écrire ou de lire. Deux opérations qui exigent un silence fécond ou fructueux, c’est selon. Ces lettres nous sont utiles dans notre vie quotidienne et nous pouvons les contraindre à des tâches dégradantes où les mots sont tronqués et les phrases vides de tout sens, elles seront toujours pimpantes comme des fleurs du matin. Même quand il y a des fautes à chaque mot dans une phrase, la lettre reste intouchable. Ces petites lettres de l’alphabet sont plus indémodables qu’une robe du soir. La première fois que je les ai vues autrement que sur une page de livre ou au tableau noir de ma première année d’école, c’était sur le visage ridé de ma grand-mère. Je prenais plaisir à les retrouver en m’approchant au plus près. Ces petites rides en se croisant forment des lettres finement ciselées. Certaines en majuscule comme le A ou le E, d’autres en majuscule et minuscule comme le V, le X ou le T. Le W était rare, mais je l’ai repéré sur sa nuque. Jamais visage n’a été lu aussi attentivement. Moi qui passe ma vie à lire et à écrire, il m’arrive de voir, sur une page, apparaître le visage si doux de ma grand-mère qu’il me pousse à manipuler les lettres avec douceur. Alors me monte au nez l’odeur du café qu’elle buvait pendant que je menais ces miraculeuses chasses à l’alphabet.

Je n’ai jamais pu dissocier la lecture de l’écriture, ni le voyage qu’elles facilitent. On lit pour quitter le monde dans lequel on se trouve et on fait de même en écrivant. Ce nouveau lieu fait partie des rares endroits du monde où l’on n’exige ni passeport ni visa pour y vivre. C’est un lieu universel qui n’appartient qu’aux lecteurs et aux écrivains, c’est-à-dire à ceux qui sont capables de suivre une idée ou un inconnu sans s’inquiéter du temps qu’il fait ni de la destination finale. Ceux qui ne savent pas lire, mais qui aiment rêver, se nourrissent de ces contes populaires qui sont parfois plus puissants que le texte écrit, car polis par les voix qui les ont portés jusqu’à nous. De toute façon ces récits du soir ne sont pas différents des romans qu’on trouve dans les librairies.

Pour écrire ce discours j’ai tenté de remonter, comme un saumon le fait, jusqu’à la source originelle, les premières saveurs de l’écriture. C’était des lettres d’amour. Il faut deux choses pour écrire : une urgence et un secret. L’amour, le plus fort des sentiments, reste aussi le plus interdit dans une grande partie du monde. De plus l’expression de l’amour refuse les nuances. Il faut aller aux mots les plus purs, les plus nus. Plus la lettre est belle moins elle porte, car tout ce qu’on veut entendre de l’autre c’est Je t’aime. Si l’on pouvait écrire un livre qui porte en son sein un tel feu on serait poète. C’est si vrai que nos premières lettres d’amour sont souvent des lettres copiées de ces poètes. Je n’arrive pas à me rappeler quand j’ai quitté le visage de l’être aimé pour observer le paysage autour de moi. Tous ces gens qui m’entouraient et que je n’avais pas remarqués tant mon obsession de Vava était totale. Des tantes, des cousins, des voisins, et même des inconnus, semblent du brouillard de l’indifférence. Je les voyais enfin, et j’ai voulu tout de suite les croquer. Tant de caractères différents. Quelle profusion pour le jeune peintre d’Alphabetville. Aujourd’hui encore la balance n’a pas changé : d’un côté le visage l’être aimé et de l’autre le reste du monde. Qui pèsera plus lourd ? Seules les minuscules lettres de l’alphabet connaissent la fin de l’histoire. Elles continuent à frétiller en cherchant à former des mots, des phrases, des pages et des livres que nous nous évertuons d’écrire ou de lire.

 

Dany Laferrière
de l’Académie française

L’orthographe : histoire d’une longue querelle (3)

Le 03 novembre 2016

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sallenave.jpg3. Au xviiie siècle

 

En 1771, Voltaire, militant pour une simplification de l’orthographe, posait que l’écriture étant « la peinture de la voix », elle se devait de lui être ressemblante. Plus facile à dire qu’à faire : probablement impossible et passablement dangereux. Rien n’interdirait en effet d’appliquer à Voltaire, aujourd’hui, sous couleur de respecter sa consigne, les pratiques en usage pour les textos, ce qui donnerait « Je c o ci di kandid kil fo kulti v notre jard1. » Ce qui aurait pour inconvénients, entre autres, l’étrangeté absolue d’une langue venue de nulle part, et l’impossibilité de distinguer par exemple entre le verbe « sais » et le possessif « ses ». Voir là-dessus les judicieuses remarques du site « Sauvez les lettres » d’août 2007.

Voltaire entendait autre chose, comme en témoignent les grands changements qui ont lieu avec l’entrée des Philosophes à l’Académie : une simplification raisonnable. Dans l’édition de 1762 de son Dictionnaire, des lettres inutiles sont supprimées : le h d’autheur et d’authorité. Des consonnes muettes disparaissent, le d d’adjouster, d’adveu et le b de debvoir. Reste cependant quelques inutilités dans sculpteur et baptême. Voltaire fait adopter l’orthographe ai au lieu de oi (françois, anglois), et fait corriger les formes verbales j’estois, je feroi, je finirois, etc.

Mais peu de temps après survient ce que les manuels appellent « la tourmente révolutionnaire », qui n’est pas sans avoir de grands effets et sur la langue et sur la manière de l’écrire. La préface de la 5e édition du Dictionnaire de l’Académie en témoigne.

En réalité, la 5e édition était terminée depuis 1793, mais l’Académie ayant été dissoute par la Convention nationale le 8 août 1793, la publication effective du Dictionnaire avait été reportée. En 1795, un Institut national des sciences et des arts est créé par le Directoire et réparti en trois classes, dont celle de la Littérature et des Beaux-Arts. La nouvelle édition du Dictionnaire, incluant le « Supplément contenant les mots nouveaux en usage depuis la Révolution », est publiée en 1798, mais non par des membres de l’Académie : par « des Hommes-de-Lettres, que l’Académie Françoise auroit reçus parmi ses Membres, et que la Révolution a comptés parmi ses partisans les plus éclairés ».

La préface de cette édition fixe au Dictionnaire une mission : celle de définir les mots que requiert la « Nation » – le mot est ancien, mais employé ici dans un sens nouveau, et pour cela doté d’une majuscule. C’est désormais la Nation qui « sanctionne ces définitions en les adoptant, et ne s’en écarte point dans l’usage des mots ». Le Dictionnaire a une fonction législative, car « les lois de la parole » sont « plus importantes peut-être que les lois même de l’organisation sociale ». Et seuls disposent de cette « espèce d’autorité législative » des hommes qui ont à la fois « l’autorité des lumières auprès des esprits éclairés, et l’autorité de certaines distinctions littéraires auprès de la Nation entière ». De nouvelles simplifications orthographiques sont introduites, ainsi qu’un glossaire des termes révolutionnaires : mais l’essentiel n’est pas là. C’est une nouvelle langue qui émerge, la 5e édition est à la transition des mondes, elle incarne le passage entre le langage de l’Ancien Régime et celui de la nouvelle République.

Dès lors, ce qui est clair et vaut jusqu’à nos jours, c’est un glissement vers le politique. En matière d’usage, l’autorité, c’est la Nation, le peuple éclairé, et non plus la « meilleure partie de la ville et de la cour ». À cela s’ajoutera, très rapidement, une autre mission, fixée, celle-là, par les progrès et l’extension du système éducatif : l’école, avec ses besoins propres, et ses propres demandes.

En 1788, le grammairien Domergue a déjà proposé une réforme de l’Académie, afin qu’elle s’augmente d’une « classe de théoriciens » et d’une « classe de grammairiens » s’ajoutant à celles des « écrivains » et des « amateurs ». En 1791, il fonde et préside la « Société des amateurs de la langue françoise », qui va se consacrer à cette « régénération de la langue » que l’époque impose, avec un « Dictionnaire vraiment philosophique de notre idiome ». Et il poursuit par-delà les épisodes révolutionnaires, adressant à Napoléon en 1805 une lettre sur la réforme de l’orthographe (Napoléon aurait eu grand besoin de réformer la sienne).

Le mouvement s’amplifie à partir de la Restauration, c’est une pluie de propositions visant à la simplification de l’orthographe. 1827-1828 : une « Société pour la propagation de la réforme orthographique » reçoit 33 000 lettres d’adhésion. Paraît ensuite un Appel aux Français (1829), où on lit que « L’éqriture n’a été invantée qe […] pour pindre la parole ». (Voltaire, tes mânes en ont-elles frémi ?) Son auteur L.-C. Marle, grammairien né à Tournus en 1795, était cependant plus prudent qu’il n’y paraît ici : il avait commencé par proposer des réformes de détail, comme la suppression des consonnes doubles, de certaines lettres étymologiques. Car, disait-il avec une sagesse qu’il conviendrait d’imiter, « il ne faut renvoyer personne à l’école ; il faut que celui qui savait lire avant la réforme sache lire après la réforme à quelque degré qu’elle soit arrivée ».

Les évènements de 1830 mettent fin à toute initiative de réforme. Mais dès 1833, Guizot, promoteur des premières lois sur l’enseignement primaire, prend une première mesure qui institue l’orthographe comme épreuve du brevet des maîtres. La loi Guizot, note André Chervel dans son article « L’école républicaine et la réforme de l’orthographe (1879-1891) », « correspond aux exigences nouvelles apparues dans les profondeurs de la société française ». Il s’opère en effet « dans tout le pays une transformation décisive, encore mal connue, du monde de l’instruction primaire : les maîtres d’école se lancent dans l’étude de l’orthographe. »

L’Académie se voit ainsi, deux ans plus tard, avec sa 6e édition, investie « d’une responsabilité qu’elle n’avait jamais eue […] : car les imprimeurs, en particulier, font de l’orthographe du Dictionnaire de 1835 l’étalon suprême du français écrit ». Or, selon Nina Catach, c’est « une erreur dont encore à l’heure actuelle, nous payons doublement les frais, par le mauvais choix de l’étalon, et par le principe même d’un étalon en la matière ». En effet, les lettres dites grecques, qui avaient été réduites au xviiie siècle, sont réintroduites dans cette 6e édition. Par exemple : anthropophage, diphthongue, rhythme. Et d’importantes modifications ont lieu en matière d’orthographe grammaticale : adoption des lettres « ramistes » (cf. « Une longue querelle », 2), de la graphie « voltairienne » en ai (« avais », au lieu de « avois »), rajout du t dans les pluriels en ant (« enfants » au lieu d’« enfans »).

La question de la simplification de l’orthographe est dès lors une question récurrente : en 1837, Émile Littré propose des régularisations et simplifications. Combattu avec passion par Mgr Dupanloup pour son positivisme athée, Littré est élu à l’Académie en 1871. Dans son propre dictionnaire, composé entre 1863 et 1873, il souligne les inconséquences de l’orthographe française et propose des changements : les académiciens ne soutiennent pas ses propositions de réforme. La 7e édition du Dictionnaire de l’Académie (1877-1878) n’introduit que quelques tolérances.

Or ces questions vont de nouveau se poser lorsque Jules Ferry arrive au ministère de l’Instruction publique, le 4 février 1879. Le 10 février il nomme Ferdinand Buisson à la Direction de l’Instruction primaire. « C’est au cours de ces années décisives, note André Chervel dans l’article déjà cité, « que se joue le sort de l’orthographe dans l’enseignement primaire et sans doute aussi dans l’opinion publique. Le nouvel enseignement du français qu’on préconise pour l’école primaire implique qu’on impose des bornes strictes à l’enseignement de l’orthographe ».

C’est au fond dans cette redoutable question de la norme en matière de langue, que la place et le rôle de l’Académie sont en cause, et en jeu ; et il est clair que pour André Chervel ils sont abusifs. Et brouillent la perception qu’on a communément de l’école de Jules Ferry : pour André Chervel, Jules Ferry ne souhaite pas qu’elle soit centrée sur l’orthographe. « La rénovation pédagogique ne peut en effet s’imposer dans les écoles que si l’orthographe et la grammaire s’y font plus petites. » Ce qu’annonce, en 1880, la lettre de Jules Ferry aux inspecteurs primaires et aux directeurs d’écoles normales : « Aussi, Messieurs, ce que nous vous demandons à tous, c’est de nous faire des hommes avant de nous faire des grammairiens ! [...] Oui, vous avez compris qu’il faut réduire dans les programmes la part des matières qui y tiennent une part excessive ; vous avez compris qu’aux anciens procédés, qui consument tant de temps en vain, à la vieille méthode grammaticale, à la dictée – à l’abus de la dictée – il faut substituer un enseignement plus libre, plus vivant et plus substantiel [...]. C’est une bonne chose, assurément, et même une chose essentielle, pour les maîtres-adjoints, que d’apprendre l’orthographe. Mais il y a deux parts à faire dans ce savoir éminemment français : qu’on soit mis au courant des règles fondamentales ; mais épargnons ce temps si précieux qu’on dépense trop souvent dans les vétilles de l’orthographe, dans les règles de la dictée qui font de cet exercice une manière de tour de force et une espèce de casse-tête chinois. »

André Chervel poursuit : « Pendant dix-sept ans, F. Buisson mènera pied à pied la lutte pour tenter de desserrer l’emprise de l’orthographe sur l’instruction primaire et pour venir à bout des résistances. Pour cela, il lui faudra réduire la place de cet enseignement dans les programmes, mais surtout limiter l’effet pervers de la dictée du certificat et du brevet sur les pratiques des maîtres à tous les niveaux. Devant les résistances rencontrées, et en désespoir de cause, il enverra, le 27 avril 1891, une circulaire de tolérances orthographiques, mesure littéralement inouïe pour un ministère chargé par la loi non de modifier l’orthographe mais de l’enseigner. »

Mais selon lui, ce sont les écoles normales, novatrices sur bien d’autres points, qui vont constituer un « noyau dur de la résistance à toute réforme de l’orthographe au tournant du xxe siècle ». Il faudrait se demander les raisons de ce soutien paradoxal à l’Académie. Car il y a peut-être là une convergence qui vaudrait qu’on y réfléchisse un moment. En tout cas l’Académie tient bon : elle ne réagit pas lorsqu’elle reçoit en 1889 une pétition émanant de la « Société de réforme orthographique » portant les signatures de 7 000 personnes. La pétition demandait, en vue de « simplifier l’orthographe », la suppression des accents muets (où, là, gîte, qu’il fût), celle de quelques signes muets (rythme, fils, faon), et qu’on uniformise dixième et dizaine, genoux et fous. Pas davantage lorsque Léon Clédat, docteur ès lettres, suggère de simplifier les règles de l’accord du participe passé, de façon, il est vrai, un peu compliquée !

Mais le mouvement est en marche, et de nouveau le conflit menace entre elle et l’instruction publique : en 1900, deux membres du Conseil supérieur de l’instruction publique, Henri Bernès, agrégé des lettres et Paul Clarin, agrégé de grammaire, demandent à former une commission composée de deux membres de chaque degré scolaire – enseignement primaire, secondaire et supérieur – pour « préparer la simplification de la syntaxe française dans les écoles primaires et secondaires ». Le 1er août 1900, les décisions de la commission sont publiées dans le Journal officiel sous le titre d’« Arrêté relatif à la simplification de la syntaxe française ». Il s’agit de tolérer des graphies qui s’éloignent de la norme, c’est-à-dire de ne pas les compter comme des fautes. L’Académie proteste par la voix de Ferdinand Brunetière : « C’est la première fois que le gouvernement s’occupe de régenter la langue française et qu’il tient si peu de compte de ce qu’on peut regarder comme un droit de l’Académie. »

À suivre.

Danièle Sallenave
de l’Académie française

L’orthographe : histoire d’une longue querelle (2)

Le 06 octobre 2016

Bloc-notes

Danièle Sallenave2. Au xviiie siècle

 

On l’a dit précédemment : la 1re édition du Dictionnaire de l’Académie (1694) était plutôt conservatrice, étymologisante ; mais Corneille, académicien depuis 1647, répandra l’usage des « lettres ramistes ». Du nom de Pierre de La Ramée, dit Ramus, auteur d’une « Gramere » où il se montre partisan d’un phonétisme généralisé, qui pose la distinction I / J et U / V. Corneille y ajoute la distinction entre « l’e simple, l’é aigu et l’è grave »).

Au début du xviiie siècle, une question s’invite régulièrement : comment rendre dans l’écrit la langue parlée ? Elle aboutit en 1709 à la tentative de proposer une écriture phonétique. Claude Buffier était l’auteur d’une Grammaire française, qui fut lue dans les réunions de l’Académie française avant sa publication.

C’est une question qui se dit dans des termes voisins chez tous ceux que préoccupent l’établissement d’une « orthographe » – tantôt avec « ph » et tantôt avec un « f » : 1716, traité de l’abbé Girard, L’Ortografe française sans équivoques et dans ses principes naturels. Il faut « fuir l’équivoque, se reposer sur la nature ». L’Académie est moins explicite, mais se demande tout de même : « Qu’est-ce qui doit dicter la graphie des mots ? » La raison, c’est-à-dire l’origine, l’étymologie, ou l’usage, qui tend à imposer ce que suggère la langue telle qu’on la parle ?

L’Académie procède avec une sage lenteur et ne donne une 2e édition qu’en 1718. Sa préface, dans la deuxième partie, expose ses recommandations en matière d’orthographe. Il est intéressant d’en suivre et d’en commenter le détail. Elle continue de suivre « en beaucoup de mots l’ancienne maniere d’escrire, mais sans prendre aucun parti dans la dispute qui dure depuis si long-temps sur cette matiere ». (Nous respectons ici la graphie d’origine.) Pourquoi ne « prendre aucun parti » ? C’est pour demeurer fidèle à une loi, qu’elle a posée dès ses débuts et qui s’imposera jusqu’à nos jours : tenir compte de l’usage. L’ancienne manière d’écrire était certes fondée « en raison » (étymologique) ; mais l’usage introduit « peu à peu » des manières nouvelles, et, « en matière de langue », usage est plus fort que raison. Ce qui n’entraîne aucune précipitation : il faut observer ce que le temps va entériner parmi les nouveautés que l’usage introduit. Hâtons-nous avec lenteur. Il ne faut pas trop se presser de rejeter l’ancien usage, mais ne pas non plus « faire de trop grands efforts pour le retenir ». Ainsi, dans la préface de la 4e édition (1762), l’Académie donnera de l’usage une définition à laquelle elle s’est tenue jusqu’à ce jour : il faut se soumettre « non pas à l’usage qui commence, mais à l’usage généralement établi ».

Dans sa 2e édition, l’Académie était encore soumise à la doctrine « étymologisante », mais elle ne souhaite pas, en cette matière, se faire l’écho des « partisans rigides » de son application stricte – et c’est heureux, nous l’avons déjà noté, car l’étymologie est alors loin d’être une science exacte ! Ce serait le point de départ de bien « des disputes inutiles » : car ce qui compte est la vraie signification d’un mot ; or, celle-ci « ne despend que de l’usage » (orthographe du temps). Conclusion : ne pas retenir les lettres que l’usage a bannies, mais ne pas « en bannir par avance celles qu’il y tolère encore ».

D’où quelques conclusions de bon sens et si justes qu’on souhaiterait qu’elles inspirent les réformateurs d’aujourd’hui. Nos yeux et nos oreilles, dit la préface, sont tellement habitués à certains « arangements de lettres » (orthographe du temps, un seul r), et aux sons qui leur sont attachés, « qu’on perdrait son temps à vouloir en imposer d’autres ».

L’usage est l’effet de l’ignorance ? Sans doute, mais la commodité qui en résulte doit avoir droit de cité. Elle est faite d’un « consentement tacite » dont les causes, pour être inconnues, n’en sont pas moins réelles. Et les exemples que donne la préface nous éclairent sur un point souvent controversé : de quand date, par exemple, le décalage entre la graphie et la prononciation dans les terminaisons en « oient » devenues, plus tard « aient » ? Réponse : du début du xviiie siècle. « Nous avons cessé, dit la préface, de les prononcer comme les prononçoient nos peres, quoique nous les escrivions encore comme eux ».

Un an plus tard, en 1701, les Jésuites, établis à Trévoux dans la principauté de Dombes alors indépendante, prennent l’initiative de publier un dictionnaire rival de celui de Furetière. Ils essaient de tarir ainsi l’importante source de revenus que sa publication est pour les protestants de Hollande.

Ce qui fait la différence avec le dictionnaire de Furetière, note Michel Le Guern dans un article de 1983, c’est la présentation typographique des entrées. L’orthographe française est en pleine évolution : faut-il garder l’orthographe traditionnelle, celle de Furetière, ou opter pour l’orthographe nouvelle, et supprimer les lettres qu’on ne prononce plus (ce que fait Richelet) ? Le parti des Jésuites est ingénieux : les lettres rejetées sont écrites en minuscules, et le reste du mot en majuscules. Ainsi « collation » est noté COLLATION pour les acceptions juridiques et COlLATION quand il s’agit d’un léger repas.

En 1719, les Jésuites de Trévoux publieront en complément un Plan d’une orthographe suivie pour les imprimeurs, avec des simplifications et un usage généralisé des accents.

1740-1762 : 3e et 4e éditions du Dictionnaire de l’Académie. Toutes deux font état de nombreuses et importantes simplifications orthographiques. Et la préface de la 3e s’engage sur la voie délicate de la prononciation : « Nous ne laissons pas de marquer quelles sont les diverses prononciations des vingt-trois lettres de l’Alphabet François », et même de certains mots, lorsqu’elle est éloignée de la manière de les écrire. On apprendra ainsi, avec surprise et plaisir « qu’on doit prononcer “Cangrène”, quoiqu’on écrive Gangrène ». Rien de nouveau, au demeurant, la règle qui s’impose demeure celle de l’usage, toujours plus fort que la raison « en matière de Langue ». Inutile de le contrarier, « il auroit bientôt transgressé ces loix » (qu’on écrit alors avec un « x »). Du reste, qui ne suivrait pas l’usage « aurait l’air antique ». Et il faut faire la part de l’éducation, de l’âge, et du respect qu’on a pour les maîtres qui nous ont donné nos premières leçons. D’où les flottements, et le refus d’une unification forcée. On gardera donc certaines lettres inutiles dans quelques mots, après les avoir chassées de quelques autres. Mais pourquoi, par exemple, dans Méchanique, « l’H inutile » est maintenue, alors qu’on l’a ôtée de Monacal ? L’usage en a ainsi décidé : il n’est pas question d’envisager un seul et unique « locuteur » ; « et la modernité n’est pas toujours là où on pense : au couvent et non à l’atelier »…

La 3e édition du Dictionnaire s’était employée à réduire considérablement le nombre des lettres (prétendument) étymologiques ; l’emploi des accents est systématisé, et régularisé :

6 177 mots voient leur graphie changée. La 4e (1762) mène à son tour, en théorie et en pratique, une réflexion systématique sur la question de la graphie des mots. Question plus urgente que jamais du fait de l’introduction de mots nouveaux, appartenant « soit à la Langue commune, soit aux arts & aux sciences ». Elle pose cependant tout de suite les limites de son action : elle « n’ignore pas les défauts de notre orthographe » ; mais elle se refuse à « assujettir la Langue à une orthographe systématique ». Elle accepte (enfin !) l’introduction, demandée depuis longtemps « par les gens de lettres », des « lettres ramistes » et sépare « la voyelle I de la consonne J », et « la voyelle U de la consonne V ». Le nombre « des lettres de l’Alphabet François » passe alors à vingt-cinq. (Elles sont vingt-six aujourd’hui, ce qui exige une petite parenthèse.) « Dernière venue » selon Grévisse, le W sera la dernière lettre introduite en français. Les mots commençant par W font leur apparition dans la 5e édition du Dictionnaire de l’Académie (1798), mais non la lettre elle-même. En 1877, « tramway » entre dans le Dictionnaire de l’Académie mais le W est toujours considéré comme une lettre « appartenant à l’alphabet de plusieurs peuples du Nord et qu’on emploie en français pour écrire un certain nombre de mots empruntés aux langues de ces peuples ». Ce n’est pas « une lettre de plus dans notre alphabet. De même en 1935, 8e édition, la dernière à ce jour : le W n’est toujours pas considéré comme une lettre de l’alphabet français....

L’abbé d’Olivet, en rédigeant la préface de la 4e édition, s’était posé un problème qui surgira lors de toute réforme de l’orthographe, et avec peut-être des conclusions différentes de celles de cet abbé. Pour lui, un décalage s’introduit entre écrire et lire, si la prononciation d’un terme ne retentit pas sur la manière de l’écrire. Un jour on cesse « de prononcer le B dans “Obmettre”, & le D dans “Adjoûter” » (qui correspondaient à la graphie des deux prépositions latines ob et ad). Il faut alors absolument les supprimer « en écrivant » sinon on se retrouverait devant un mot incompréhensible ! Il faut que la prononciation donne « sa loi à l’orthographe ».

On pourrait objecter à l’abbé qu’inversement toute réforme dans l’orthographe d’un mot risque de frapper à mort les textes anciens, puisque écrits selon une autre graphie. Génération après génération, cette question se pose. Simplifier l’orthographe, ou la rendre plus proche de la prononciation, c’est rendre inintelligibles les textes du passé.

Mais revenons à cette 4e édition qui reprend et complète un nettoyage général de la langue entrepris avec la 3e et lui donne un aspect « moderne » : suppression des lettres doubles, retrait des lettres B, D, H, S, quand elles sont inutiles. Remplacement de la lettre S par un accent « circonflèxe » (le mot porte encore un accent grave qui va disparaître). Le Y ne subsiste que quand il garde la trace de l’étymologie – loin d’être la maîtresse, celle-ci n’est cependant pas oubliée. Depuis la 3e (1740), on écrit désormais Foi, Loi, Roi, en leur retirant leur inutile Y (qui du reste n’était qu’une enjolivure graphique de fin d’un mot ; l’histoire du Y est passionnante). Mais il est maintenu dans Royaume, Moyen, Voyez, car il « tient la place du double I ». Et dans Physique, Synode, pour marquer l’étymologie.

Le dernier tiers du xviiie siècle engage Nicolas Beauzée (grammairien qui sera élu à l’Académie française en 1772) dans la voie des « Propositions pour une orthographe moderne » (1767), soutenues par ses travaux sur la phonétique – d’une qualité scientifique tout à fait nouvelle, exceptionnelle. Ses travaux le conduisent à une foule d’observations de premier ordre, dont profitera sa Grammaire générale ou Exposition raisonnée des éléments nécessaires du langage pour servir de fondement à l’étude de toutes les langues. La prononciation est la source et la base de l’orthographe : mais nul n’était allé aussi loin avant lui dans son analyse. (Cela dit, le respect de la prononciation ne veut cependant pas dire respect des accents : un Picard, qui dit « un cat », n’a pas le droit d’écrire ainsi le nom du félin domestique.)

De ce fait, l’orthographe est toujours insuffisante et comme en retard sur la prononciation. Ce qui ne peut justifier l’introduction de nouvelles consonnes ou de nouvelles voyelles ; mais on souhaite parfois que l’orthographe ne reste pas trop en arrière : ainsi à propos du mot feuillage, trop souvent prononcé « feuïage » (c’est ce que nous faisons aujourd’hui) aux dépens de la mouillure (« feuliage »).

L’écart cependant ne peut être comblé : l’orthographe est le témoin, et le conservatoire, des anciennes manières de dire. Nous écrivons de la même façon « Anglois », que nous prononçons « Anglès », et « Danois ». Mais nous ne disons pas « Danès » : parce que nous sommes moins souvent en relation avec eux.

Profonde réflexion, qui remet définitivement à leur place les tentatives récurrentes de faire coïncider la graphie et la prononciation. Comme quelques années plus tard (1771), celle de Voltaire, qui milite pour une simplification de l’orthographe, au motif que : « L’écriture est la peinture de la voix, plus elle est ressemblante, mieux elle est. »

Nous nous proposons d’y revenir dans un prochain épisode de notre feuilleton : « L’orthographe, histoire d’une longue querelle ».

Danièle Sallenave
de l’Académie française

​L’orthographe : Histoire d’une longue querelle

Le 01 septembre 2016

Bloc-notes

sallenave.jpg1. Du Moyen Âge à la première édition du Dictionnaire de l’Académie

 

La querelle de l’orthographe, qui occupe régulièrement l’actualité, redonne vie à des arguments qui ne datent pas d’aujourd’hui. Elle est de fait aussi ancienne que les premières tentatives pour instaurer une graphie commune d’une langue dont l’usage ne s’imposera que par une décision politique, le français.

Pour nous, depuis la Renaissance, l’« orthographe » ou « droite graphie », ce n’est pas seulement la façon d’écrire les mots ; c’est l’ensemble des règles et des usages considérés comme une norme pour transcrire les mots d’une langue parlée. Mais auparavant, au Moyen Âge, aux xiie-xiiie siècles, l’écriture n’est qu’une sorte d’aide-mémoire, plus ou moins instable, dans une civilisation essentiellement orale. Et ses bases sont essentiellement phonologiques, avec des insuffisances et des contradictions.

Tout change d’abord avec l’invention de l’imprimerie ; un mouvement de simplification est lancé par les imprimeurs au xvie siècle et appuyé par des auteurs comme Ronsard : il échoue en grande partie parce que les plus novateurs sont soupçonnés de protestantisme, et forcés de s’expatrier, notamment en Hollande. Mais sur quoi repose l’idée d’une « simplification » ? Sur celle d’une fidélité à la prononciation des mots. Or l’idée même qu’il faut écrire les mots « comme ils se prononcent » est extrêmement ambiguë, l’écriture étant une convention qui suppose des codes pour la transcription des sons de la voix en signes graphiques. Elle introduit donc nécessairement un arbitraire.

Les membres de la Pléiade vont s’affronter vivement sur ce sujet. Guillaume Des Autels qui fait partie de la première Brigade, mouvement dont la Pléiade tire ses origines, s’oppose vigoureusement aux propositions de Louis Meigret qui, dans Traite touchant le commun usage de l’escriture françoise (1542), s’inscrivait dans le courant de fidélité à la prononciation. En fait, le premier à avoir soutenu qu’on devait « écrire comme on parle » fut Jacques Peletier du Mans, suivi donc par Louis Meigret, qui attaque vivement les partisans d’une orthographe étymologique : il les nomme les « Latins » et leur oppose ceux dont il fait partie, qu’il nomme les « Modernes » et qui défendent une orthographe phonologique. Cette querelle révèle des arrière-plans politiques et sociaux : Marot, Meigret et les réformés se préoccupent des difficultés que peut rencontrer un peuple qui n’a pas accès au latin ni au grec, et sont donc favorables à une modernisation de l’orthographe. Quant à Rabelais, il crée son propre système graphique, intitulé, en 1552, censure antique. « La graphie doit rendre compte de l’origine du mot (ecclise, medicin, dipner) et être à même de noter les corruptions phonétiques qu’il a subies », souligne Mireille Huchon.

Au fond, le tableau est déjà posé et il ne variera guère : la manière d’écrire les mots doit ou bien tenir compte de leur origine ou bien tenter de les transcrire phonétiquement.

D’où, aux extrêmes, d’un côté le phonétisme absolu (chez Louis Meigret), de l’autre, la latinisation et parfois même l’hellénisation chez Robert Estienne. C’est à cette deuxième tendance qu’on doit d’avoir écrit « sçavoir » avec un ç, parce qu’on rattachait le verbe au latin scire et non à sapere. Et c’est à la sagesse de l’Académie qu’on doit la graphie actuelle, enregistrée en 1740, dans la 3e édition de son Dictionnaire.

L’opposition reviendra régulièrement, jusqu’à nos jours, et on revendique périodiquement de simplifier l’orthographe pour en fixer les règles selon la façon dont les mot sont prononcés, tâche impossible disait au xixe siècle le linguiste Darmesteter : les « fonétistes » sont des ingrats et des barbares. Mais n’anticipons pas : revenons au moment où la question de l’orthographe prend un tour décisif. C’est au milieu du xvie siècle, avec les progrès de la centralisation politique, et l’arrivée au pouvoir de François ler. Car, à ce moment-là, la France en réalité est bilingue : la grande masse de la population parle un français vernaculaire, tandis que les actes administratifs sont rédigés en latin. L’extension de l’usage du français est indispensable à l’établissement et au progrès de l’administration et de la justice royales dans le pays. Une ordonnance promulguée déjà sous le règne de Charles VII, en 1454 au château de Montils-lès-Tours, puis surtout l’ordonnance de Villers-Cotterêts, signée par François Ier en août 1539, lui donnent une assise juridique. La reconnaissance du français langue du roi et langue du droit, comme langue officielle, se trouve appuyée, sur le plan littéraire, par la Défense et illustration de la langue française, que Joachim du Bellay publie dix ans plus tard, en 1549.

La langue cependant n’est pas encore considérée comme fixée : d’où, en 1635, la volonté manifestée par le cardinal de Richelieu de donner un caractère officiel à une assemblée de lettrés qui se voit confier une mission d’intérêt national : « Après que l’Académie Françoise eut esté establie par les Lettres Patentes du feu Roy, le Cardinal de Richelieu qui par les mesmes Lettres avoit esté nommé Protecteur & Chef de cette Compagnie, luy proposa de travailler premierement à un Dictionnaire de la Langue Françoise, & ensuite à une Grammaire, à une Rhetorique & à une Poëtique. Elle a satisfait à la premiere de ces obligations par la composition du Dictionnaire qu’elle donne presentement au Public, en attendant qu’elle s’acquitte des autres. »

Cette mission est donc inscrite dans les statuts mêmes de l’Académie : « Fixer la langue française, lui donner des règles, la rendre pure et compréhensible par tous. » La première édition du Dictionnaire date de 1694. Les choix des Académiciens sont clairs, leur souci est de préserver l’information étymologique dans leur Dictionnaire. Préface : « L’Académie s’est attachée à l’ancienne Orthographe receuë parmi tous les gens de lettres, parce qu’elle ayde à faire connoistre l’Origine des mots. C’est pourquoy elle a creu ne devoir pas authoriser le retranchement que des Particuliers, & principalement les Imprimeurs ont fait de quelques lettres, à la place desquelles ils ont introduit certaines figures qu’ils ont inventées, parce que ce retranchement oste tous les vestiges de l’Analogie & des rapports qui sont entre les mots qui viennent du Latin ou de quelque autre Langue. Ainsi elle a écrit les mots Corps, Temps, avec un P, & les mots Teste, Honneste avec une S, pour faire voir qu’ils viennent du Latin Tempus, Corpus, Testa, Honestus. »

Dans les années qui précèdent, l’Académie française s’était déjà vu soumettre diverses propositions ou tentatives pour ce que Ménage, en 1639, nomme « la reformation de la langue françoise ». Car ces questions agitent la ville et la cour : vers 1660 est de nouveau apparue, comme à la Renaissance, l’idée d’une « ortographe simplifiée », soutenue par les Précieuses. On leur doit ainsi le remplacement d’« autheur » par « auteur », de « respondre » par « répondre » : le Dictionnaire de l’Académie française du reste les a suivies sur ce point.

En 1673, l’Académie française demande donc à l’un de ses membres, François Eudes de Mézeray, d’établir des règles pour l’orthographe française. Eudes de Mézeray était entré à l’Académie en 1643, succédant à Voiture. C’était un original qui travaillait à la chandelle en plein midi et laissa une Histoire de France dont Saint-Beuve loue les qualités. Pour Mézeray, l’Académie doit préférer « l’ancienne orthographe, qui distingue les gens de Lettres d’avec les Ignorants et les simples femmes ». Avec cette formule de Mézeray, l’Académie définit alors une position qui sera le point de départ d’une durable accusation de « conservatisme ».

Mais, pour certains, la publication du Dictionnaire est marquée par d’intolérables retards : en 1680, Richelet, qui ne considère d’ailleurs nullement Mézeray comme un « historien fort estimable », publie son Dictionnaire françois avec un système complet d’orthographe simplifiée.

Richelet s’était occupé personnellement de rédiger les définitions. Le travail fut rapidement terminé, au bout d’un peu plus d’un an, et Richelet se rend à Genève pour y faire imprimer son Dictionnaire chez Jean Herman Widerhold. L’ouvrage ne peut entrer en France que clandestinement. Le Dictionnaire françois contenant les mots et les choses connaît un succès rapide et Richelet ne fut pas autrement inquiété par les autorités, sans doute grâce à la protection que lui procurait son amitié avec Patru. Premier dictionnaire entièrement écrit en français, le Dictionnaire françois contenant les mots et les choses de Richelet met en relief les entrées par différentes techniques typographiques, ce qui en fait le premier dictionnaire à distinguer clairement les divers sens d’un mot. Il reprend la tradition des imprimeurs hollandais en inscrivant les trois premières lettres de chaque mot en haut des pages en suivant l’ordre alphabétique.

Dans le même temps, et lui aussi agacé par les lenteurs de l’Académie, à laquelle il reproche également de ne pas suffisamment prendre en compte les termes scientifiques, techniques et artistiques, Furetière obtient du roi de publier son Dictionnaire, commencé dès le début des années 1650 : le Discours préliminaire de la dernière édition du Dictionnaire de l’Académie françoise reprochera à Furetière, mort en 1688, d’avoir profité du travail de ses confrères. Cette affaire fait grand bruit : Furetière est exclu mais non remplacé. Furetière demeure cependant très proche des académiciens dans le choix d’une orthographe « étymologisante », avec toutes les faiblesses d’une science encore très imprécise.

Sur cette question de l’étymologisme, on pourra se reporter, entre autres, à un article de la Revue contemporaine (juillet et août 1852), dont l’auteur, un certain Francis Wey, partisan, en pleine période romantique, des choix de Furetière, note que celui-ci n’est connu que par « ce qu’en disent ses ennemis ». Francis Wey, que Charles Bruneau n’aimait guère, n’était pas lui-même un étymologiste bien fiable, puisqu’il pensait que « donjon » venait de « domus junctae » et « ma moitié » de « mea mulier ».

(à suivre)

Danièle Sallenave
de l’Académie française

Que dire en 1872 ?

Le 12 juillet 2016

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Michael EdwardsQue dire en 1872 ?

Feuilleter de vieilles grammaires apporte un plaisir teinté d’inquiétude et de nostalgie. Mon épouse a trouvé parmi les livres accumulés dans sa famille une Nouvelle Grammaire française de 1872, de M. Noël, inspecteur général de l’université et M. Chapsal, professeur de grammaire générale. Cet ouvrage « mis au rang des livres classiques, adopté pour les Écoles primaires supérieures et les Écoles militaires » présente, sur les trois pages du dernier chapitre : « Locutions vicieuses », deux colonnes de mots et d’expressions intitulées à gauche : Ne dites pas et à droite : Dites. Mais oui, c’est le précurseur modeste de notre Dire, ne pas dire ! La formule « Ne dites pas, dites » revient souvent dans le corps de l’ouvrage, avant tout dans un chapitre d’« Observations particulières » sur de nombreux autres mots comportant des difficultés (« ne dites donc pas : J’ai gagné mieux de cent francs [...] ; mais dites : plus de cent francs »).

Dans les deux colonnes du vice et de la vertu, l’on rencontre des confusions comiques : apparution et disparution, par exemple, ou voix de centaure pour voix de stentor ; certains mots allongés non dénués de charme : généranium, rébarbaratif ; des formations exubérantes ou illogiques ayant le goût piquant de l’anarchie : dépersuader, il ne décesse de parler. Quelques mots sembleraient venir de la campagne : un mésentendu, ajamber un ruisseau, et beaucoup d’altérations sont dues vraisemblablement au fait que des gens peu lettrés étaient obligés de se fier à leur oreille : franchipane, linceuil, palfermier, trésauriser.

Ces listes de proscriptions et de prescriptions invitent néanmoins à réfléchir. Si quelques-unes des fautes signalées persistent encore et sont toujours à corriger : la clef est après la porte, et qu’au moins deux d’entre elles figurent dans Dire, ne pas dire : la maison à mon père, une affaire conséquente pour importante, le temps a très souvent désavoué MM. Noël et Chapsal, en convertissant un abus en un bon usage. Ils enjoignent d’éviter chipoteur et d’employer chipotier ; c’est chipoteur qui a prévalu. Ils dédaignent embrouillamini en faveur de brouillamini ; le premier, selon le Dictionnaire de l’Académie française, est la forme plus usitée, le deuxième, pour le Petit Robert, est « vieilli ». Ils rejettent il brouillasse et préconisent il bruine ; nous les utilisons tous les deux. Ils combattent cet homme est fortuné, au motif sans doute qu’il est simple et de bonne langue de dire : cet homme est riche ; l’Académie reconnaît pourtant cette nouvelle acception de l’adjectif (une .famille fortunée). Nos auteurs n’ont pas plus de bonheur avec des expressions développées. « Ne dites pas, ordonnent-ils : Changez-vous, vous êtes tout trempé, mais dites : Changez de vêtements, vous êtes tout trempé. » Nous pouvons comprendre leur objection : ce n’est pas elle-même que la personne changera. Cependant, le Grand Robert non seulement affirme que se changer peut signifier changer de vêtements depuis 1787, mais offre en exemple : vous êtes bien mouillé, changez-vous. Ils interdisent comme de juste, au profit de comme de raison ou comme il est juste ; nous l’autorisons. Ils n’aiment pas faire une chose à la perfection, préférant faire une chose en perfection ; à la perfection s’est imposé, et si l’Académie reconnaît que l’on dit également en perfection, le Grand Robert le trouve « vieux ». Ils ne veulent pas que l’on dise acheter, vendre bon marché, mais à bon marché ; l’Académie leur donne raison dans la mesure où elle mentionne seulement la forme à bon marché, mais le Petit Robert, en reprenant précisément la locution « vicieuse » acheter, vendre bon marché, signale une forme encore courante.

Il ne s’agit pas de critiquer des grammairiens qui avaient à cœur d’apprendre aux élèves mieux que le bon usage – le meilleur usage possible du français. Une de leurs objections : fortuné ne devrait pas signifier riche, paraît d’autant plus judicieuse qu’elle écarterait un grave dérapage mental. La réussite de la nouvelle acception du mot, qui date elle aussi de 1787, en dit long, bien évidemment, sur notre système de valeurs, et plus particulièrement sur nos admirations, nos émerveillements. Il nous semble naturel de supposer qu’un homme fortuné, c’est-à-dire « favorisé par la fortune, par le sort », a nécessairement beaucoup d’argent, de possessions. Remy de Gourmont, né en 1858, se résignait ainsi à ce glissement du mot : « Fortuné prend le sens de riche : il suit l’évolution de fortune et les grammairiens n’y peuvent rien. » Les conseils que l’Histoire n’a pas suivis devraient nous faire hésiter. D’autres se trouvent parmi les « observations particulières » : disputer n’étant pas pronominal, « dites donc : Ils ont longtemps disputé, et non : Ils se sont longtemps disputés » ; « il ne faut pas dire : Je vous éviterai cette peine ; dites : Je vous épargnerai cette peine ».

Nous disons, là aussi, ce que naguère il ne fallait pas dire. Lesquelles de nos recommandations d’aujourd’hui paraîtront désuètes demain ?

L’intérêt de cet ouvrage ne se limite pas à la rubrique Ne dites pas / Dites. Il constitue d’abord une grammaire bien-pensante. Les exemples choisis orientent insidieusement les élèves dans une direction voulue : L’enfer, comme le ciel, prouve un Dieu juste et bon (pour indiquer que le verbe s’accorde seulement avec le premier sujet) ; Honorons Dieu, de qui nous tenons tout (pour montrer une phrase avec deux propositions) ; Dieu nous a donné la raison, afin que nous discernions le bien d’avec le mal (emploi du présent du subjonctif après un passé composé). Des leçons de morale se faufilent partout. Quand utilise-t-on le pluriel après un des ? L’intempérance est un des vices qui détruisent la santé. Quel est le rôle de et ? Cet enfant est instruit et modeste. Et ainsi de suite. Cette moralisation de la grammaire, dont les auteurs se félicitent dans leur préface, devient inquiétante au moment où, ayant défini le cas où amour, masculin, devient féminin au pluriel : « quand il signifie l’attachement d’un sexe pour l’autre », ils offrent coup sur coup, en se pinçant le nez, les exemples suivants : un amour insensé, un violent amour, de folles amours ! Quelles idéologies nos grammaires actuelles véhiculent-elles ?

Le livre sert ensuite à montrer d’autres aspects du français en évolution. Aussi tard qu’en 1872, nos auteurs affirment que les substantifs et les adjectifs terminés par ant ou ent et pourvus d’au moins deux syllabes conservent ou perdent le t au pluriel : enfants ou enfans, prudents ou prudens. L’Académie, à laquelle, pourtant, ils se réfèrent constamment, avait déjà adopté l’orthographe moderne. Ils nous apprennent également que l’usage de l’époque permettait un pluriel en als ou en aux pour les adjectifs colossal, doctoral, ducal, frugal, alors que nous ne connaissons pour ces mots qu’un pluriel en aux. La différence la plus surprenante – pour moi, anglophone d’origine, glissant ainsi dans l’instabilité du français – concerne la prononciation. Quelques exemples : e est muet dans petiller, le premier g de gangrène se prononce comme un c, g ne s’entend pas dans legs, ni i dans poignard, ni p dans cep de vigne. On prononce Michel Montaigne (sic) Michel Montagne, le z de Suez sonne comme s...

Et voici de quoi s’étonner encore davantage. La phrase suivante est marquée fautive : Peut-être ils pourront réussir, mais pourquoi ? À cause du pléonasme vicieux peut-être -pourront. La phrase correcte serait : Peut-être ils réussiront ! Elle ne passe pour nous que sous la forme : Peut-être réussiront-ils (l’Académie tenant Peut-être qu’ils réussiront pour familier). On entend souvent à la radio des phrases du genre Peut-être le gouvernement cédera, Peut-être il ne fera rien ; ceux qui les perpètrent semblent reproduire, inconsciemment ou non, l’anglais : Perhaps the government will yield. Ils retrouvent, non seulement le français classique (« Peut-être il obtiendra la guérison commune », La Fontaine), mais le bon usage du xixe siècle.

Cette grammaire nous enseigne ce qu’apparemment nous savons déjà : le français change continuellement, ainsi que l’anglais et toutes les langues vivantes. Cependant, la leçon transforme en une connaissance pratique de la modification incessante d’une langue, un savoir purement théorique. Nous oublions facilement un tel savoir devant un néologisme ou devant toute autre nouveauté linguistique, que nous risquons de rejeter en raison même de son allure inhabituelle.

La grammaire en 1872 peut enfin nous rendre nostalgique d’un état antérieur du français, par endroits plus riche. Quelle diversité dans l’emploi du subjonctif ! Les élèves des écoles primaires supérieures et des écoles militaires apprenaient qu’en dehors de la « règle » de la séquence des temps, on pouvait, on devait écrire : Je ne présume pas que vous m’eussiez écrit, quand même vous l’auriez pu, Je ne crois pas qu’il réussît sans vous, Je ne suppose pas qu’il eût réussi sans votre protection, et même Je ne croirai pas que vous étudiassiez demain, si l’on ne vous y contraignait. Le dernier exemple paraît outré ? Fait sourire ? Oui, mais écoutons les nuances de pensée que ces temps du subjonctif rendent possibles. Et les sons perdus du français d’alors ! Nous reconnaissons la différence de longueur du a dans âme et amazone, de e dans bête et bétail, de o dans mot et mode, de eu dans jeûne et jeune, quoique ces variations harmoniques s’estompent toujours davantage. La jeunesse d’il y a moins d’un siècle et demi devait se rappeler en plus que i était long dans épître et bref dans petite, que u était long dans flûte et bref dans culbute, et que ou était long dans croûte et bref dans doute. Nous aimons à juste titre la musique du français ; voilà des notes que nous ne jouons plus.

 

Michael Edwards
de l’Académie française

L’apostrophe

Le 02 juin 2016

Bloc-notes

Xavier DarcosL’apostrophe

Le diable se niche dans les détails, comme on sait. Le plus minuscule des écarts à la norme trahit parfois une déviation fâcheuse. Voyez comme la confusion règne désormais dans un usage incontrôlé de l’apostrophe. Ce signe typographique, comme l’indique la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), est « une virgule que l’on met un peu au-dessus du mot » pour indiquer une élision vocalique, le plus souvent la voyelle finale de l’article, comme dans l’oiseau, l’hôpital ou l’idée. Le parler populaire en abuse fautivement, avec des expressions orales comme t’es nul ou pauv’crétin (version polie). Passons.

Mais voici qu’on trouve çà et là cette horreur : « à quelle heure vient’il ? » ou, pire, « quand se montrera t’il ». Dans le premier cas, le simple tiret s’impose. Dans le second cas la lettre t, destinée à éviter le hiatus, doit s’écrire en deux tirets (-t-). Elle n’a qu’une fonction euphonique, comme dans y a-t-il ? On croise aussi des incongruités, du genre « que répond-t-il ? » Pourtant, il saute aux yeux qu’on placera un « -t- » entre un verbe se terminant par une voyelle et un pronom tel que « il », « elle » ou « on » (pense-t-on), mais qu’on n’aura aucune raison d’y recourir quand le verbe se termine par un -t ou un -d (dit-on). Seuls les verbes « vaincre » et « convaincre » admettent les tournures du type convainc-t-il ? car le -c final n’est pas prononcé, mais leur usage n’est pas si fréquent.

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Car ces flottements, et c’est là que je voulais en venir, finissent par tout mélanger. Voyez cette affiche d’un film récent qui a eu du succès, sans que personne ne trouve rien à redire à son titre doublement erroné ! Inversement, ne reconnaissant plus le pronom réfléchi du verbe s’en aller, on finit par écrire « va-t-en » ce qui doit s’écrire va-t’en. Ce n’est plus une affaire marginale : confondre la personne (te) avec une petite consonne qui fluidifie la langue, c’est grave. Écririez-vous « je-t-aime » ? Vous seriez éconduit.

Xavier DARCOS
de l'Académie française

​L’ordre, l’invitation, la prière

Le 04 mai 2016

Bloc-notes

bona.jpg​L’ordre, l’invitation, la prière

« Va vite t’habiller ! », dit ma fille un matin à son fils, âgé de six ans. L’enfant aime qu’on l’aide à enfiler ses chaussettes, à boutonner sa chemise – exercices de haute voltige – et en a pris l’habitude. Aussi ajoute-t-elle, par souci de clarté, pour mieux faire appel à son esprit d’initiative, « tout seul ! »

« Habille-toi tout seul ! »

Mon petit-fils fond en larmes. La voix de sa mère est douce. Mais cette injonction, son urgence l’affolent. C’est que le « tout seul » le renvoie à sa solitude. Il a peur. Il éprouve aussi du chagrin : sa mère l’abandonne soudain à un univers inconnu, où il sera privé d’elle. Comment peut-elle avoir cette cruauté ? Il y a tout cela dans les pleurs de Camille, entraînés par l’emploi hâtif du mode impératif.

Un « Habille-toi ! » aurait été moins dramatique. Quoique, à six ans, on possède déjà à la fois le sens de la hiérarchie et le désir de ne pas s’y conformer. L’autorité agace à tous les âges. Et commence d’agacer dès le berceau.

Ma fille préfère opter désormais pour une expression modulée, toujours aussi pressante : « Habille-toi par toi-même », dit-elle à l’enfant rêveur.

Miracle : ni pleurs, ni révolte. Camille accepte d’enfiler ses chaussettes « par lui-même », fier et même assez heureux de déployer son savoir-faire. Sa mère lui a bien signifié de s’habiller, mais comme dans un jeu où il faut, sans prendre trop de risques, prouver ses capacités. En s’habillant « par lui-même », Camille aide sa mère : il lui rend service. Elle n’aura plus qu’à le féliciter, l’exploit accompli.

 

L’impératif est un mode simple, qui par cette simplicité même peut se révéler brutal. « Va, cours, vole, et nous venge » est l’exemple le plus souvent cité dans les ouvrages de grammaire.

Réduit au verbe, conjugué à trois personnes uniquement (2e du singulier, 1re et 2e du pluriel), il se caractérise par l’absence du pronom personnel, ce qui lui donne cette allure ramassée, minimale, du guerrier prêt à attaquer. Avec pour lance, l’inévitable, l’indispensable point d’exclamation, dont il est suivi.

C’est le mode de l’ordre, du commandement, de l’autorité. On peut cependant le nuancer, de plusieurs manières, dont la subtilité donne le vertige.

La première manière, à l’oral, est le ton de la voix. Il n’est pas besoin d’être de la Comédie-Française pour en jouer : en chacun de nous, c’est un moyen spontané, parfaitement naturel, de se faire comprendre. L’impératif se décline, pourrait-on dire, sur tous les tons. Impérieux, il peut se faire aimable, voire caressant ou suppliant. Essayez « par vous-même » ! La voix renforce, module ou adoucit l’injonction. De l’ordre, on peut ainsi passer, en usant du même mode, à l’invitation, à la prière, à la supplique, voire à l’exhortation.

À l’écrit, la variation des gammes demande des changements de syntaxe ou des rajouts : l’intonation doit être relayée par des outils. C’est plus lent, plus lourd, mais on peut tempérer un impératif. Le rendre plus civilisé, plus courtois.

Avec une formule de politesse, il perd son agressivité : « Habille-toi, s’il te plaît » ou « je t’en prie ».

On peut aussi lui juxtaposer une phrase et obtenir la gamme des nuances attendues : « Habille-toi, sinon tu seras en retard à l’école » (avertissement), « ..., ou tu n’auras pas de chocolat au goûter » (menace), enfin « ..., et je serai contente » ou « tu me feras plaisir », que j’ai entendus tant de fois (véritable plaidoyer de la mère, en mal d’arguments).

On peut même changer de temps, pour mieux marquer l’antériorité de l’accomplissement espéré. « Sois habillé, quand je viendrai te chercher » : on tient alors le résultat pour acquis.

 

Il y a mieux cependant que ces longs discours. Tel le recours à la forme interrogative : elle permet de déguiser un impératif. « Veux-tu bien aller t’habiller ? » n’est qu’une manière adoucie – un peu hypocrite, car l’ordre demeure sous-jacent –, de commander de le faire. Le point d’interrogation a ici le plein sens d’un point d’exclamation – dans ce cas, ils sont interchangeables.

 

Plus pervers selon moi, l’emploi du conditionnel, dit de politesse, dans la forme (faussement) interrogative. « Voudrais-tu t’habiller ?! » ou, plus suave, « Pourrais-tu t’habiller ?! » qui expriment la même intention profonde, un brin exaspérée :

« Qu’il s’habille, enfin! »

Mais dans ce cas, on a changé de mode. On est passé au subjonctif ! Lequel vient admirablement relayer l’impératif, pour lui permettre d’installer cette distance que l’impératif ignore : la troisième personne du singulier.

De guerre lasse, on peut en finir avec un : « Que ne s’habille-t-il ! » où la tournure négative de l’injonction renforce l’expression du sentiment. On est épuisé, on n’en peut plus. Il y a un soupir, un découragement dans cet impératif de regret.

 

Subtilités françaises.

L’impératif, quoi qu’il en soit, ouvre une fenêtre sur le futur. L’ordre, modulé ou non, est immédiat. L’acte qu’il commande survient, lui, dans un temps décalé. C’est un jeu entre toi et moi, entre nous et vous - un jeu que soutient un rapport de forces.

Ma fille le sait bien, puisque chaque matin, ayant opté pour son « Habille-toi par toi-même ! », qui semble plaire à Camille, elle ajoute un  invariable « Je t’aime », profession de foi qui n’a pas besoin de point d’exclamation et se conjugue à l’indicatif le plus simple.

 

Dominique BONA
de l’Académie française

Touches noires

Le 07 avril 2016

Bloc-notes

fernandez.jpgTouches noires

« C’est dur, M’sieur... » « Oui, jeunes gens, c’est dur » confirmait à ses élèves un de mes amis. Il enseigne les lettres dans une classe de seconde, option musique. Les adolescents peinaient sur l’orthographe, grommelaient, se rebiffaient. « Mais, reprenait-il, est-ce que le piano aussi, ce n’est pas dur ? » « Oh oui ! » « Que diriez-vous si on décidait de supprimer sur le clavier les touches noires, afin que ce soit moins dur ? » « Ah non ! » Ce fut un cri d’horreur. « M’sieur, dit le plus poète des garçons, l’âme du piano est dans l’alternance des majeures et des mineures. Sans les touches noires, quelle différence y aurait-il entre jouer du piano et tapoter sur une casserole ? » « Eh bien, jeunes gens, c’est la même chose pour l’orthographe. Que pensez-vous de la réforme prévue ? » Ils se regardèrent, ils ne savaient pas, ils n’en pensaient rien. « La réforme prévue consiste à supprimer d’un certain nombre de mots les touches noires, celles qui vous embêtent. » « Par exemple ? » « Par exemple les accents circonflexes. On écrirait (il écrivit au tableau noir) : fenètre, hopital, soyez des notres. » Tous, à l’unanimité, votèrent pour la conservation des accents circonflexes. Et pour le ph de nénuphar, dont les feuilles rondes qui s’étalent sur l’eau seraient infiniment moins séduisantes avec le f de farine. Le plus touchant, me confiait cet ami, c’est qu’ils étaient très mauvais en orthographe, que l’orthographe leur faisait perdre des points pour leurs copies et rater des examens, qu’ils la maudissaient, cette mégère, mais qu’au fond d’eux-mêmes, ils sentaient que vouloir la réformer et l’amadouer pour la rendre plus facile et plus douce était une marque de mépris à leur égard. S’ils venaient à l’école, c’était précisément pour secouer la poussière de leurs chaussures, être forcés de vaincre leur laisser-aller ; et la mission du professeur, c’était de les aider à remonter la pente, au lieu de les enfoncer dans leur ignorance. Si on les abandonnait à leur misère, à quoi bon venir en classe ? Les croyait-on trop nuls pour refuser tout effort ? « D’ailleurs, poursuivait mon ami, tout heureux de leur réaction, l’effort que vous avez à fournir n’est pas si grand qu’il vous semble. Au lieu de supprimer les accents circonflexes, on ferait mieux de vous en expliquer l’origine et la nécessité. » « La nécessité ? Quelle nécessité ? Ne sont-ils pas purement arbitraires ? » répliqua le fort en maths. « Pas du tout. Ils remplacent un s latin qui a disparu au cours des siècles. La plupart des mots à accent circonflexe ont des dérivés ou des doublons qui ont conservé ce s. Ainsi, quand vous écrivez fenêtre, pensez à défénestrer. Ancêtre, ancestral. Hôpital, hospitalisation. Paître, pâtre, pasteur. Maître, magistral. Nôtre dérive du latin nostrum, naître du latin nascere. Il y a quelques anomalies, c’est vrai, mais rares : ainsi on ne s’explique pas pourquoi le substantif s’écrit grâce et l’adjectif gracieux. Mais la réforme, ici, consisterait à chapeauter l’adjectif. Imaginez-vous le mot grace rimant avec crasse, sans le a long qui en fait tout le charme ? » Le garçon poète écrivit sur son cahier « grâcieux » et sourit au professeur. « Quelquefois, reprit celui-ci, l’accent circonflexe sert à éviter une confusion : l’honneur dû, mû par l’intérêt. Un fruit mûr. Une pomme sure n’est pas sûre. Châtrer se retrouve dans castrer, etc. » Ce dernier exemple fit rire les garçons. Et tous de s’écrier : « Mais alors, l’orthographe, c’est moins dur que le piano ! » Pour les égayer davantage, leur professeur leur cita une plaisanterie, désormais classique, inventée pour faire honte au ministère. Incommodée d’une ripaille trop abondante, la cougar décide de « se faire un petit jeune (jeûne) ». Lorsqu’ils se furent bien esclaffés, mon ami tira de sa poche un folio, le premier des quatre tomes des Choses vues de Victor Hugo. Il voulait les grandir dans l’idée qu’ils se feraient d’eux-mêmes. Oui, l’illustre poète, dont même les plus ignares avaient lu quelques vers, à défaut d’escalader le massif des Misérables, avait été, quelque cent soixante-dix ans avant eux, du même avis exactement que le leur. Réformer l’orthographe rendrait moins « dur » le travail d’écriture, certes, mais en rabaissant ce travail et en humiliant le scripteur jugé incapable d’aspirer à une activité plus intéressante que de tapoter sur une casserole. En 1843, donc, le 23 novembre, séance à l’Académie française. Charles Nodier – horresco referens, quelle mouche tsé-tsé avait embrumé la cervelle de ce bon écrivain ? – déclare : « L’Académie, cédant à l’usage, a supprimé universellement la consonne double dans les verbes où cette consonne suppléait euphoniquement le d du radical ad. » Réaction immédiate de Hugo : « J’avoue ma profonde ignorance. Je ne me doutais pas que l’usage eût fait cette suppression et que l’Académie l’eût sanctionnée. Ainsi on ne devrait plus écrire atteindre, approuver, appeler, appréhender, etc. mais ateindre, aprouver, apeler, apréhender, etc. Si l’Académie et l’usage décrètent une pareille orthographe, je déclare que je n’obéirai ni à l’usage ni à l’Académie. » Enthousiasme des élèves, qui découvraient un Victor Hugo sans la pompe dont on l’entoure, un Victor Hugo auquel on avait coupé la barbe, le « grand homme » descendu de sa statue, un type jeune, insolent. Et qui ferma le bec à un autre académicien, Victor Cousin, lequel avait parlé de la « décadence » de la langue française. « La décadence de la langue française, dit Victor Cousin, a commencé en 1789. » Hugo, du tac au tac : « À quelle heure, s’il vous plaît ? » Et voilà comment, d’une seule phrase, on enterre une réforme stupide. La langue est un organisme vivant, qu’on n’ampute pas plus qu’on ne couperait l’orteil pour faire entrer le pied plus facilement dans la chaussure.

 

Dominique Fernandez
de l’Académie française

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