Dire, ne pas dire

Extensions de sens abusives

Adresser au sens d’aborder

Le 06 janvier 2014

Extensions de sens abusives

Le nom anglais address a, entre autres sens, celui d’« abord ». A man of good address désigne un homme à l’abord distingué. Le sens correspondant du verbe to address est celui d’« aborder (une personne) ». Par extension, ce verbe anglais admet un complément d’objet inanimé et s’emploie pour évoquer un sujet, un point qu’on vient à traiter. Bien que ce soit le français adresser qui se trouve être à l’origine du verbe anglais, il n’a jamais eu cette signification particulière, propre à l’anglais. On se gardera donc bien de confondre les sens des verbes anglais et français et l’on préfèrera le verbe aborder qui, lui, admet des compléments d’objet animés et inanimés, comme dans « aborder un passant », « aborder un rivage », « aborder un sujet difficile ».

On dit

On ne dit pas

Aborder un problème, une question

Adresser un problème, une question

Qui est le mien

Le 06 janvier 2014

Extensions de sens abusives

Nous avons regretté il y a peu l’effacement de oui au profit d’adverbes plus longs ou de périphrases de même sens. On constate aujourd’hui un phénomène du même ordre concernant l’adjectif possessif mon, qui tend à être remplacé par la relative « qui est le mien ». Ce tour n’a rien de condamnable en soi et peut correspondre à des choix stylistiques. On le trouve chez de très bons auteurs comme Verlaine, Loti, Bloy, Cendrars, Green, ou encore chez Jacques Brel qui chante Le plat pays qui est le mien. Les formes qui est le nôtre, qui est la nôtre renvoient fort bien à ce que, en tant qu’hommes, nous partageons tous : le monde qui est le nôtre, la condition qui est la nôtre, etc. Mais il existe aussi nombre de cas où cette périphrase n’ajoute rien au sens et où l’adjectif possessif mon serait tout à fait suffisant. Il serait sans doute possible d’éviter la prolifération, en particulier dans le discours politique, de formules dont le caractère emphatique masque mal la vacuité, comme l’engagement qui est le mien, les responsabilités qui sont les miennes, les valeurs qui sont les miennes.

Communauté

Le 05 décembre 2013

Extensions de sens abusives

Communauté désigne un groupe humain uni par un lien social. On parle ainsi de communauté familiale, de communauté villageoise ou, plus largement de communauté nationale ou internationale. Par extension, on utilise aussi ce terme pour évoquer ceux qui ont en commun une langue ou une religion ; ces extensions sont légitimes, mais l’on peut s’interroger sur l’étrange prolifération du mot communauté aujourd’hui, qui est de plus en plus souvent utilisé pour désigner tout agglomérat de personnes, quand bien même nombre de ces personnes ne souhaitent pas être définis par leur appartenance à tel ou tel groupe. Dans bien des cas le syntagme la communauté pourrait facilement et élégamment être remplacé par l’article défini les.

 

On dit

On ne dit pas

Les utilisateurs de…

Ceux qui fument le cigare, les amateurs de cigares

La communauté des utilisateurs de…

La communauté des fumeurs de cigares

 

Visuel au sens d’image

Le 05 décembre 2013

Extensions de sens abusives

Visuel est un adjectif vieux de presque cinq cents ans, mais ce n’est qu’à la fin du xixe siècle qu’on en fit un nom. Il fut employé par les psychologues Alfred Binet et Victor Henri pour désigner un individu chez qui le sens de la vue prédomine. Au début du xxe siècle, il est utilisé en sport pour désigner, au tir, le centre de la cible et, depuis les années 1970, ce même nom désigne, en informatique, le dispositif d’affichage sur un écran et, enfin, l’écran lui-même. Ces extensions, conformes au procédé d’enrichissement de notre langue sont parfaitement légitimes. Si visuel est entré et est accepté dans le monde de la communication pour désigner tout ce qui ressortit à la confection d’un support visuel, comme le choix des illustrations, de la couleur et de la police des textes, etc., on se gardera d’en abuser dans la langue courante, en particulier quand des termes précisant la nature du support visuel comme tableau, image, affiche, schéma, etc., seraient plus pertinents.

Lisible, lisibilité

Le 07 novembre 2013

Extensions de sens abusives

L’adjectif lisible signifie « aisé à lire, à déchiffrer » et « bien conçu, bien rédigé ». Par extension, il peut aussi signifier « facile à déceler » ; on dit ainsi : La tristesse était lisible sur son visage. Lisibilité, qui en est dérivé, a des extensions de sens parallèles. Mais on ne doit pas étendre ces sens jusqu’à des réalités abstraites, pour lesquelles on préfèrera des formes comme évident, clair, ou les noms qui en sont tirés.

 

On dit

On ne dit pas

Un programme qui manque de clarté

Une politique qui n’est pas intelligible

Un programme qui manque de lisibilité

Une politique qui n’est pas lisible

 

Qualitatif

Le 07 novembre 2013

Extensions de sens abusives

L’adjectif qualitatif signifie « qui concerne la qualité, la nature d’une chose et de ses éléments constitutifs » et s’oppose à quantitatif. Une étude qualitative est donc une étude portant sur la qualité d’un produit, d’un service, etc., et non une étude de haut niveau. On se gardera bien de confondre l’adjectif qualitatif avec la locution adjectivale de qualité ou des formes de même sens.

 

On dit

On ne dit pas

Du matériel de qualité

Nos compétences

Un bon hôtel

Du matériel qualitatif

Notre domaine qualitatif

Un hôtel qualitatif

 

Il est, c’est un

Le 03 octobre 2013

Extensions de sens abusives

Pour présenter une personne, la langue offre plusieurs possibilités, parmi lesquelles les tours Il est et C’est un. Le premier a une valeur de qualification et s’emploie donc sans article, le second une valeur de classification et s’emploie avec l’article. On écrit ainsi il est médecin mais c’est un médecin. Dans le premier cas le nom peut être remplacé par un adjectif, dans le second non. On se gardera bien de mêler ces deux formes.

On dit

On ne dit pas

Il est acteur, c’est un acteur

Il est un acteur

 

Improbable

Le 03 octobre 2013

Extensions de sens abusives

L’adjectif improbable nous vient du latin probare, « trouver bon, approuver », puis « démontrer, prouver », lui-même dérivé de probus, proprement « qui pousse droit », d’où « bon, honnête ». Improbable signifie « qui manque de vraisemblance, qui a peu de chances de se produire » ou, dans une langue plus littéraire, « qui a peu de chances d’exister ». Ce dernier sens se trouve, par exemple, chez Michelet qui, dans son Journal, parle de ville improbable ou chez Simenon qui, dans Les Vacances de Maigret, évoque des adresses improbables. Ne faisons pas ce mot un adjectif passe-partout, un tic de langage, qui serait utilisé systématiquement en lieu et place d’autres adjectifs comme étonnant, surprenant, imprévu. Les mots meurent de n’être pas employés, mais s’ils le sont à mauvais escient, ils perdent saveur et vigueur.

 

On dit

On ne dit pas

Un personnage hors du commun

Un dénouement inattendu

Un personnage improbable

Un dénouement improbable

 

Carrément pour oui

Le 29 août 2013

Extensions de sens abusives

Nous avons, en octobre 2011, dans la rubrique « Bonheurs et Surprises » de Dire, ne pas dire, regretté que Oui soit trop souvent remplacé par d’autres adverbes. Parmi ceux-ci figure Carrément. Il signifiait autrefois « en carré, à angle droit » ; en charpenterie, couper carrément était synonyme d’« équarrir ». On l’emploie aujourd’hui correctement de manière figurée pour signifier « de façon nette, claire et complète », ou pour marquer un étonnement admiratif : « Je lui ai dit qu’il n’en était pas question. – Oh ! là là ! Carrément ? » Mais on doit bien se garder d’en faire, erreur hélas trop fréquente, un simple équivalent de oui, volontiers, avec plaisir ou d’autres formes équivalentes.

 

On dit

On ne dit pas

Avez-vous aimé ce film ? Oui

Prendrons-nous un verre ? Volontiers

Avez-vous aimé ce film ? Carrément

Prendrons-nous un verre ? Carrément

 

Hexagone, hexagonal

Le 29 août 2013

Extensions de sens abusives

Regarder des cartes de la France à différentes époques de son histoire est plaisant et instructif. Du petit royaume des premiers Capétiens à l’Empire de 1811, qui compte cent trente départements et sept intendances, les changements sont nombreux, d’un territoire à peine plus grand que l’Île-de-France à un empire de 800 000 km2 qui s’étend des Bouches-de-l’Èbre aux Bouches-de-l’Elbe et du Finistère à Raguse, sans oublier la Croatie, Rome ou la Carinthie. Peut-être est-ce pour cette raison que le nom Hexagone pour désigner la France n’apparaît que dans les années 1930, comme pour l’assurer dans ses nouvelles frontières.

On se gardera d’employer ce nom trop simpliste, oublieux de la Corse et des territoires d’outre-mer, pour désigner la France, et plus encore de faire de l’adjectif hexagonal un synonyme de français.

 

On dit

On ne dit pas

Les frontières de la France

Des mentalités étroitement françaises

Les frontière de l’Hexagone

Des mentalités étroitement hexagonales

 

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