Dire, ne pas dire

Extensions de sens abusives

Focus

Le 04 décembre 2015

Extensions de sens abusives

Le nom focus appartient au vocabulaire de l’optique depuis le xviie siècle et a désigné, conformément à l’étymologie, le foyer d’une lentille ou d’un miroir, le latin focus signifiant en effet « feu », puis « foyer ». Par extension focus désigne également aujourd’hui, toujours dans la langue de l’optique, et par l’intermédiaire de l’anglais to focus, « mettre au point », le système de mise au point d’un appareil photo (dans ce sens, on parle aussi de longueur focale). On évitera d’étendre ses sens au-delà de son domaine d’origine et de l’employer figurément pour désigner, de manière un peu vague, un gros plan ou un centre d’intérêt.

on dit

on ne dit pas

Faire un gros plan sur un sujet

Nous allons mettre ce point en lumière

Faire un focus sur un sujet

Nous allons mettre le focus sur ce point

 

Littéralement

Le 04 décembre 2015

Extensions de sens abusives

L’adverbe littéralement signifie « conformément à la lettre ». Il a d’abord été employé dans des tournures verbales comme copier littéralement, citer littéralement. Il a ensuite été utilisé pour modifier des adjectifs et signifier que leur sens était à prendre au pied de la lettre : Il a été, littéralement, estomaqué. Il est préférable de ne pas ajouter à ces sens celui de « très » ou de quelque autre forme à valeur superlative, et l’on évitera donc des formes emphatiques comme Je suis littéralement mort de fatigue.

Assertif au sens d’Assuré

Le 05 novembre 2015

Extensions de sens abusives

L’adjectif assertif appartient au domaine de la logique et de la linguistique ; il signifie dans un cas « qui exprime une vérité de fait », (un jugement assertif) et dans l’autre « qui exprime une assertion », (une proposition assertive). On se gardera bien d’ajouter à ces sens ceux de « péremptoire, cassant » ou d’« assuré », qu’il n’a pas, mais qui sont des emprunts fautifs à l’anglais assertive.

On dit

On ne dit pas

Parler d’un ton péremptoire

Avoir un caractère très affirmé

Parler d’un ton assertif

Avoir un caractère très assertif

Faire au sens de Visiter

Le 05 novembre 2015

Extensions de sens abusives

Le verbe faire est victime de sa plasticité. Il tend à devenir un verbe passe-partout. L’employer ainsi amène à se priver de formes aux sens beaucoup plus restreints, mais aussi beaucoup plus précis, et à user d’une langue dont on semble s’appliquer à gommer toutes les nuances. Parmi les verbes qui disparaissent au profit de faire, il y a visiter : Nous avons fait le Mexique cet été. Est-ce à cause de la polysémie flatteuse de ce verbe qui nous élève du rang de touriste à celui d’architecte, voire de bâtisseur que cette substitution a autant de succès ? Ou est-ce parce le voyage devient aujourd’hui une forme d’obligation sociale, dont on ne s’acquitterait plus par plaisir, mais pour tenir un rang, et parce que, après tout, ce qui est fait n’est plus à faire ? C’est sans doute ce qui explique qu’on ne se contente pas de « faire », on indique une vitesse, on « fait » dans un temps donné : les châteaux de la Loire en trois jours et l’Espagne en deux semaines. On rappellera donc que si le proverbe dit que Rome ne s’est pas faite en un jour, c’est par allusion à la lente extension de cette ville et non au commentaire de quelque touriste qui aurait eu besoin de plus de vingt-quatre heures pour visiter la Ville éternelle.

Attardé au sens de retardataire

Le 01 octobre 2015

Extensions de sens abusives

Attardé peut être adjectif : il qualifie alors quelqu’un qui se trouve à une heure tardive en quelque endroit (Des passants attardés se hâtaient de rentrer) ou, figurément, ce qui est d’un autre temps, qui est démodé (Des conceptions attardées). Employé comme nom, il prend un sens différent et désigne une personne dont le développement intellectuel a été entravé. On se gardera donc bien de le confondre, en ce sens et dans la langue du sport, avec des mots ou expressions comme retardataire, qui a pris du retard, etc.

On dit

On ne dit pas

Le peloton des retardataires

Le retour des coureurs qui avaient été distancés

Le peloton des attardés

Le retour des attardés

 
 

Urgence au sens d’imminence

Le 01 octobre 2015

Extensions de sens abusives

Les mots urgence et urgent s’emploient pour évoquer ce qui requiert une action, une décision très rapide : on parlera par exemple de l’urgence d’une mesure, d’une intervention. On se gardera donc bien de les confondre avec les mots imminence et imminent, qui servent à évoquer ce qui menace de survenir très prochainement. On ne parlera donc pas, comme le faisait il y a peu une chaîne d’informations en continu, de « l’urgence du réchauffement climatique », mais bien de « l’imminence du réchauffement climatique ».

On dit

On ne dit pas

L’imminence d’une guerre, d’une crise

La catastrophe est imminente

L’urgence d’une guerre, d’une crise

La catastrophe est urgente

 

Adversité

Le 07 septembre 2015

Extensions de sens abusives

Les noms adversaire et adversité ont la même origine, le latin advertere, « tourner vers ou contre », mais leur sens différent grandement. Adversité désigne le sort contraire, la fortune adverse et, par extension, les malheurs provoqués par cette mauvaise fortune. L’adversaire est la personne opposée à une autre dans un procès, une lutte, une compétition. Il convient de ne pas confondre ces deux termes et de faire d’adversité une forme de singulier collectif qui désignerait l’ensemble des adversaires.

on dit

on ne dit pas

Nous n’avons pas pu mettre notre jeu en place, les adversaires étaient trop forts

Affronter des adversaires redoutables

Nous n’avons pas pu mettre notre jeu en place, l’adversité était trop forte

Affronter une adversité redoutable

 

Solutions alternatives

Le 07 septembre 2015

Extensions de sens abusives

L’adjectif alternatif signifie « qui se produit selon une alternance » ; on parlera ainsi de feux de circulation alternatifs ou de présidence alternative. Il se dit encore de ce qui a lieu régulièrement dans un sens puis dans un autre : c’est le sens qu’a cet adjectif dans les expressions courant alternatif et mouvement alternatif des marées. Il signifie enfin « qui présente un choix entre deux possibilités ». Ce dernier sens se rencontre surtout en logique dans la locution proposition alternative, proposition énonçant deux assertions qui s’excluent mutuellement (« Il faut vivre en ermite ou accepter les autres »). On se gardera bien d’étendre ce dernier sens et de faire d’alternatif un synonyme aux allures pompeuses de l’adjectif autre ou de la locution adjectivale de remplacement. Quant à l’alternative, ce peut être la succession de deux états différents revenant tour à tour : Des alternatives de pluie et de soleil, mais ce nom ne désigne pas la clé d’un problème : Il n’y a qu’une alternative ne signifie pas que seule une solution s’offre à nous, mais que nous ne pouvons choisir qu’entre deux possibilités.

on dit

on ne dit pas

Il n’y a pas d’autre plan

Une solution de remplacement

Y a-t-il une autre possibilité ?

Il n’y a pas de plan alternatif

Une solution alternative

Y a-t-il une autre alternative ?

 

Stigmatiser

Le 08 juillet 2015

Extensions de sens abusives

En 1972 déjà, dans son Encyclopédie du bon français dans l’usage contemporain, Dupré écrivait au sujet du verbe stigmatiser : « Il est lourd, prétentieux et trop employé. » Une quarantaine d’années plus tard, la remarque est toujours pertinente. Stigmatiser s’est d’abord employé au participe passé pour qualifier une personne qui portait des marques, des cicatrices, ou encore qui avait été marquée au fer chaud en punition de quelque crime. Employé nominalement, ce participe passé a ensuite désigné des mystiques dont le corps se couvrait à intervalles réguliers – aux mains, aux pieds et au côté – de plaies semblables à celles du Christ crucifié. Au figuré, il signifie « marquer d’infamie », et, par affaiblissement, « condamner, fustiger ». C’est de ce dernier sens que l’on abuse aujourd’hui, quand stigmatiser, surtout utilisé à la forme passive, se substitue à « critiquer » ou « blâmer ».

 

on dit

on ne dit pas

Il a été critiqué pour sa conduite

On l’a repris pour ses erreurs

Montrer du doigt, mettre au ban une population

Il a été stigmatisé pour sa conduite

On l’a stigmatisé pour ses erreurs

Stigmatiser une population

 

Un jeune, le jeune, les jeunes

Le 08 juillet 2015

Extensions de sens abusives

L’adjectif jeune est très riche sémantiquement et peut qualifier un grand nombre d’êtres ou d’objets. Cette richesse devrait empêcher qu’on l’emploie substantivement pour parler de la classe d’âge constituée par les adolescents et les jeunes gens, considérée et invoquée à tort comme une catégorie sociologique. On essaiera, quand on parlera d’individus, de se souvenir que les êtres sont uniques et différents, et l’on se gardera bien d’abuser du générique, même si cet abus est à la source de sentences définitives qui font la richesse de l’ethnographie de comptoir, qui nous apprend, entre autres, que les Anglaises sont rousses, l’Allemand est travailleur, l’Écossais est avare, l’Espagnol est fier, l’Italien charmeur et insouciant, l’Auvergnat est près de ses sous et que le jeune est grégaire et se lave peu.

 

on dit

on ne dit pas

Certains jeunes n’aiment pas lire

Le jeune n’aime pas lire

 

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