Dire, ne pas dire

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Scènes de genre

Le 6 juin 2019

Bloc-notes

Au fil du temps, nombre de féminins ont pris leur indépendance et ne rejoindront pas les supposés conjoints. La fourrière, où sont enfermés les animaux abandonnés et les véhicules encombrant la voie publique, s’est radicalement séparée du fourrier, chargé du cantonnement des troupes. La cantonnière, bande d’étoffe garnissant l’encadrement d’une porte, d’une fenêtre, du cantonnier, préposé à l’entretien des routes. La chauffeuse, chaise basse pour s’asseoir au coin du feu, a divorcé du chauffeur, elle préfère rester à la maison ! Côté métiers, il serait inconvenant d’apparier l’entraîneur sportif et l’entraîneuse des trottoirs. Le féminin de « marin » est débordé : bateaux, voiliers, navires, gens de mer, bords de mer, la « marine » en peinture, la couleur bleu foncé, bref, pas la moindre place. Quant au féminin de « matelot », il reconduit illico aux fourneaux. La matelote, « composée de plusieurs sortes de poissons d’eau douce, cuits à l’étuvée avec du vin et des aromates ».

Chicanons. Supposons qu’une femme veuille exercer le métier de plombier, elle se heurte à la plombière(s) : « entremets glacé à base de crème anglaise au lait d’amandes, additionné de fruits confits parfumés au kirsch », selon notre Dictionnaire, qui précise que le « s » provient de Plombières, station thermale des Vosges où cette glace a été inventée et servie à Napoléon III.

Les genres se font des scènes. Au regard du moissonneur, la moissonneuse n’est qu’une machine, la moissonneuse-batteuse. Les grands glaciers ignorent la modeste glacière. Le poudrier de nos sacs à main renie la poudrière et la poudre à canon. Enfin si l’Église catholique tarde à accepter les femmes, c’est encore un problème de grammaire : quel féminin trouver à curé, si la curée est une « pâture constituée par les bas morceaux de l’animal de chasse qu’on abandonne aux chiens après la prise » ? Et à aumônier, si l’aumônière est « une petite bourse complétant une robe de mariage ou de première communion » ?

Tout ça pour dire qu’il ne faut pas se presser, féminiser à outrance, tout abréger en langage enfançon… genre, j’te fais un p’tit coucou, bisous, bye.

Florence Delay
de l’Académie française

Salop ou Salaud ?

Le 6 juin 2019

Emplois fautifs

Étymologiquement, salope n’est pas le féminin de salaud. Celui-ci est dérivé de sale, alors que celui-là est composé à l’aide de sale et de hoppe, forme dialectale de huppe, un oiseau qui traîne la triste réputation d’être particulièrement malpropre (dans L’Iris de Suse, de Giono, le narrateur, parlant d’une huppe, dit qu’il l’a « surprise en train de gabouiller [patauger], dans des gadoues malodorantes »). Salope signifie donc d’abord « très sale », et on lisait dans l’édition de 1835 de notre Dictionnaire : « Cet enfant, cette petite fille est salope, est bien salope ». Ce sens s’est peu à peu modifié et salope est aujourd’hui un terme d’injure employé pour désigner une personne très vile et digne du plus profond mépris. Il est ainsi devenu un équivalent de salaud, qui a évolué de la même façon. Si la forme salaude existe, dans l’usage c’est bien salope qui sert de féminin à salaud. Il en va de même avec le dérivé salauderie, tombé en désuétude au profit de saloperie.

À l’inverse, de salope a été tiré un masculin, salop, que l’on rencontre en particulier chez des auteurs du xixe siècle, comme Flaubert, Maupassant ou Verlaine, mais qui reste d’un usage limité et souvent archaïsant. C’est bien, au masculin, salaud et, au féminin, salope qu’il faut employer, en précisant toutefois que le féminin salope peut avoir une forte connotation sexuelle.

Va-t-en pour Va-t’en

Le 6 juin 2019

Emplois fautifs

Des groupes comme va-t-on ?, danse-t-il ? etc. sont parfois écrits, de manière fautive, va-t’on ?, danse-t’il ? etc. Cette incorrection est liée au fait que l’on confond un t euphonique, qui doit être lié aux mots l’entourant par des traits d’union, et t’, forme élidée du pronom te. La faute inverse se rencontre également : on lit ainsi parfois va-t-en quand c’est va-t’en qu’il faudrait, puisque est ici employée la deuxième personne du singulier de l’impératif du verbe s’en aller, que t’ y est un véritable pronom, et en un pronom adverbial.

Il est vrai que l’on écrit un va-t-en guerre, (proprement il va en guerre) mais le cas est différent : dans ce nom soudé t est euphonique, ce qui évite le hiatus entre la forme va, troisième personne du singulier de l’indicatif présent du verbe aller, et en, qui, ici, est une préposition qui introduit le complément guerre.

Adventure game

Le 6 juin 2019

Néologismes & anglicismes

Pauvre tour Eiffel ! Elle est considérée comme un des emblèmes de Paris, voire de la France. On pourrait dès lors supposer qu’elle s’exprime en français. Las, après avoir été ornée naguère d’un triste made for sharing, voici que pour fêter son 130e anniversaire, on invite les jeunes Franciliens et Parisiens à un grand adventure game en son sein. Parler de « jeu de piste » n’aurait-il pas été possible ? Espérons tout de même que les francophones auront également l’autorisation de participer à ces festivités.

Un roman par au lieu d’Un roman de

Le 6 juin 2019

Néologismes & anglicismes

En français, le complément d’agent est généralement introduit par la préposition par : La chèvre a été mangée par le loup. Il est, rarement, introduit par de – ainsi, dans Les Confessions, Rousseau écrit : « … Je posais mon livre au pied d’un arbre […] au bout de quinze jours, je le retrouvais pourri ou rongé des fourmis et des limaçons » – et, beaucoup plus rarement encore, par la préposition à, le plus souvent contractée avec un article défini – on lit dans Vagabondages, de Marcel Aymé : « On riait, on riait, on ne voyait pas du tout que le décor était mangé aux mites. » On dira donc un livre écrit par Balzac, un film réalisé par Renoir, un tableau peint par Picasso. En revanche, en l’absence de participes, le nom de l’auteur n’est pas un complément d’agent mais un complément du nom ; il est alors introduit par la préposition de : un livre de Balzac, un film de Renoir, un tableau de Picasso. On se gardera bien de remplacer cette préposition par par, notamment lorsque l’on traduit des textes de l’anglais vers le français et que l’on est tenté d’imiter la structure de l’anglais. On traduit a novel by Faulkner par « un roman de Faulkner » et non par « un roman par Faulkner ».

On dit

On ne dit pas

Un film de Chaplin

Un tableau de Hooper

Un film par Chaplin

Un tableau par Hooper

Allumer l’eau

Le 6 juin 2019

Extensions de sens abusives

Le verbe allumer est polysémique. Il signifie d’abord « mettre le feu à une matière combustible » (Allumer un fagot). Par métonymie, on dit aussi allumer sa pipe ou allumer un fourneau. Ensuite, par extension et conformément à son étymologie (allumer vient du latin lumen, « lumière »), ce verbe signifie « enflammer pour produire de la lumière » (allumer une torche), puis « rendre lumineux en établissant un contact électrique » (allumer une lampe, un lustre) et enfin, familièrement, « faire fonctionner un appareil électrique » (allumer l’aspirateur). Comme on le voit, ces extensions sont liées à une idée de chaleur ou de lumière. On n’ajoutera donc pas à ces sens celui de « libérer le passage à ce qui était bloqué », ce qui permettra d’éviter le trop étrange « allumer l’eau ».

On dit

On ne dit pas

Ouvrir le robinet d’eau, faire couler l’eau ou ouvrir l’eau

Allumer l’eau

Il fait taxi, maçon

Le 6 juin 2019

Extensions de sens abusives

Le verbe faire a de très nombreux sens, parmi lesquels celui de « se conformer aux devoirs de sa charge, aux obligations, aux usages de sa condition ; posséder les qualités de son état ». On dira ainsi Ce jeune homme fera un excellent mari ou Il fait un piètre éducateur. On le voit, dans ce cas, l’état en question est précédé d’un article : un (excellent) mari, un (piètre) éducateur.

On veillera en revanche à ne pas employer faire au sens d’« être », ce qui amènerait à transformer ce nom en une sorte d’adjectif attribut.

On dit

On ne dit pas

Il travaille comme plombier

Plus tard il voudrait être acteur

Il fait plombier

Plus tard il voudrait faire acteur

Joué-lès-Tours

Le 6 juin 2019

Bonheurs & surprises

Un certain nombre de locutions prépositionnelles ou adverbiales, à valeur spatiale, sont formées à l’aide de noms, comme en face (de), côte à côte, de front. Dans certains cas, la forme du nom est une trace de l’ancien français et n’est pas toujours aisément reconnaissable ; c’est le cas de vis-à-vis, vis est une forme ancienne de « visage », mais plus encore avec la préposition lez, que l’on écrit parfois aussi lès et qui se rencontrait aussi jadis sous les formes les, lez, leez, leis, leiz, laz, let, letz, lé, lieis, lec.

En ancien français, lez, issu du latin latus, lateris, « côté », avait encore toute sa valeur de nom. On lit ainsi, dans La Chanson de Roland : l’espee del lez, « l’épée au côté », al seniestre les, « au côté gauche », ne savoit auquel lez aler, « il ne savait de quel côté aller ». On trouve aussi, chez d’autres auteurs, les a les ou les et les, « côte à côte ». Comme l’ancien français aimait à doubler un nom par un synonyme, on rencontre souvent l’expression lez et costé. Mais, tout en conservant sa valeur de nom, lez prit aussi très tôt une valeur prépositionnelle : estoit leiz la selve, « il était à côté de la forêt », les lui s’assist, « il s’assit à côté de lui ». Cette proposition s’est maintenue suffisamment longtemps dans la langue courante pour que le père Chifflet range, dans son Essay d’une parfaite Grammaire de la langue françoise où le lecteur trouvera, en bel ordre, tout ce qui est de plus nécessaire, de plus curieux, et de plus élégant, en la pureté, en l’orthographe, et en la prononciation de cette langue, paru en 1659, la locution lez Paris, parmi les « propositions décriées ». Trente-cinq ans plus tard on pouvait lire, dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française, à l’article lez, « A costé de, proche, tout contre. Ancienne façon de parler qui n’a plus guere d’usage qu’en quelques phrases, comme, Le Plessis lez Tours, &c. » En effet, la similitude avec la forme les de l’article défini pluriel et du pronom complément d’objet direct de la troisième personne du pluriel avait empêché la préposition et le nom lez ou lès de se maintenir, et ce, d’autant plus que le nom latin latus avait un homonyme, l’adjectif latus, « large », qui évolua en une autre forme similaire, lé. On lit ainsi dans La Chanson de Roland : « Granz ont les nés et lées les oreilles (« Ils ont le nez grand et les oreilles larges »), et dans un portrait qu’elle trace de Charles V, Christine de Pizan écrit : « De corsage estoit hault et bien formé, droit et lé par les espaules » (« Il avait le torse haut et bien formé et les épaules droites et larges »). Ces homonymies ont eu raison de l’emploi courant de lez, remplacé dans l’usage par des formes moins sujettes à confusion comme « côté » ou « large ». Mais ces risques, s’ils existent dans la langue courante, disparaissent quand il s’agit de toponymie et c’est à cette dernière que nous devons la survie de cette préposition, grâce à des villes comme Joué-lès-Tours, Villeneuve-lès-Avignon ou Montfort-la-Cane-lez-Saint-Malo.

Nom d’un (petit) chien !

Le 6 juin 2019

Bonheurs & surprises

Chez l’immense majorité des animaux un nom épicène désigne à la fois le mâle et la femelle, le jeune et l’adulte. Échappent au lot commun ceux que l’homme élève ou chasse. Dans ce cas, on tire généralement le nom de la femelle de celui du mâle : un chat, une chatte ; un lion, une lionne ; un éléphant, une éléphante ; un âne, une ânesse, même si certains ne suivent pas la règle, comme la vache et le taureau, le cheval et la jument ou le lièvre et la hase, etc. Mais, rappelons-le, il s’agit là d’exceptions ; très souvent, un seul nom sert à nommer les animaux auquel on ajoute, si le besoin s’en fait sentir, mâle ou femelle : une baleine mâle, un brochet femelle. C’était aussi le sort du nom crapaud, jusqu’à ce que Voltaire, à l’article Beau de son Dictionnaire philosophique portatif, se demande ce qu’était le beau pour un crapaud et écrive : « Il vous répondra que c’est sa crapaude, avec deux gros yeux ronds sortant de sa petite tête, une gueule large et plate, un ventre jaune, un dos brun. »

Ce qui vaut pour les sexes, mâle ou femelle, vaut aussi pour les âges, adulte ou jeune. Nombre des jeunes n’ont en effet pas de nom, et, quand ils en ont un, il est très rare qu’il y en ait un pour les jeunes mâles et un pour les jeunes femelles, comme c’est pourtant le cas avec chevreau et chevrette (ou, plus familièrement, biquet et biquette), agneau et agnelle, mais encore aiglon et aiglonne, faon et faonne (que l’on n’oubliera pas de prononcer « fane »). Balzac parle aussi d’une oursonne et certains vont jusqu’à distinguer la truitelle du truiton. Quant à l’oisonne, elle semble désigner une jeune fille sotte et prétentieuse plus qu’un oison femelle.

Mais à côté de ceux-là, un des animaux domestiques les plus communs n’a pas de nom distinctif pour les petits : Chiot désigne un petit chien d’un sexe ou d’un autre. Certes le nom populaire des latrines rendait difficile la création d’un féminin à partir de ce dernier. Mais cette absence étonne d’autant plus que le latin distinguait catulus de catula. Ces noms, toutefois, pouvaient aussi désigner d’autres jeunes carnivores et Jacques de Vitry, qui fut évêque de Saint-Jean-d’Acre, alla jusqu’à employer catulos, proprement donc « chiots », pour désigner les fruits des amours illégitimes de prêtres ou d’évêques durant les croisades : « De cibis delicatis pascebant catulos suos quos de turpibus concubinis, ipsi turpiores procrearant » (« Ils nourrissaient avec des mets raffinés les petits chiens qu’ils avaient engendrés avec d’infâmes concubines, eux qui étaient plus infâmes encore »). À côté de catulus, on avait tiré du latin canis un autre diminutif, canicula, à l’origine du nom « canicule », qui a d’abord désigné une chienne, puis la période allant du 24 juillet au 24 août, ainsi nommée parce que l’étoile du Chien, Sirius, s’y levait en même temps que le soleil, et du nom « chenille », parce que la tête de cet animal ressemble à celle d’un chien. Pour désigner un petit chien, le français utilisa d’abord chael, une forme issue de catulus, puis chiennet, un diminutif de chien, que l’on rencontre, par exemple, dans Le Testament de Villon : « Item, je donne a Jehan le Lou, […] Ung beau petit chiennet couchant… » De chien a été tiré un autre dérivé, chenet, mais ce nom, proprement « petit chien », désigna très vite l’ustensile de métal que l’on dispose dans le foyer d’une cheminée pour servir de support au bois et en faciliter la combustion et qui est souvent orné d’une tête de chien ; nos amis anglais l’appellent firedog, « chien de feu », mais aussi andiron, un parent, tant pour la forme que pour le sens et l’étymologie, de notre landier, (un nom formé par l’agglutination de « l’andier », andier étant lui-même issu du gaulois *andéros, « taureau »). Tous ces termes nous amènent à penser que c’est parce qu’ils figurent des animaux qu’on appelait ainsi ces ustensiles. Mais à cette explication peut s’en superposer une autre : cet instrument, l’italien l’appelle alare, un nom tiré du latin lares, « les lares », parce que ces génies tutélaires sont, comme les chiens, les protecteurs des foyers.