Dire, ne pas dire

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Bétonnisation pour Bétonnage

Le 2 avril 2020

Emplois fautifs

Il en va de nos manières de nous exprimer comme des couleurs ou des formes de nos vêtements, des coupes de cheveux ou de nos habitudes alimentaires : elles n’échappent pas aux phénomènes de mode. Depuis quelque temps déjà, les noms en -isation connaissent une vogue certaine, ce suffixe semblant lester le nom qu’il vient compléter d’un poids de sérieux bienvenu. C’est sans doute la raison qui explique la bonne santé d’un mot récemment apparu, bétonnisation, qui désigne l’action de bétonner et le résultat de cette action. Deux sens qu’avait pourtant déjà le mot bétonnage. Quand, à partir des années 1970, on a critiqué le bétonnage des côtes, ce qui était dénoncé n’était pas différent de ce qui l’est aujourd’hui quand on évoque la bétonnisation des terres agricoles. Ce nom, même s’il est plus long, n’ajoute rien à ce que dit bétonnage, il est donc préférable de s’en passer.

Il la répugne pour Il lui répugne

Le 2 avril 2020

Emplois fautifs

Les pronoms personnels compléments d’objet direct et compléments d’objet indirect ont la même forme aux premières et deuxièmes personnes : il m’embête, il t’aime, elle nous attend et elle vous préviendra pour les pronoms personnels C.O.D., et il me parle, je te dis, elles nous mentent et elle vous obéit pour les pronoms personnels C.O.I. Mais les formes de troisièmes personnes sont différentes : il l’embête, il l’aime, elle les attend et elle les préviendra pour les premiers, tandis que l’on a il lui parle, il lui dit, elles leur mentent et elle leur obéit pour les seconds. Ce fait amène trop souvent, par analogie, des erreurs pour certains verbes transitifs indirects qui sont construits comme des verbes transitifs directs. C’est, entre autres, le cas avec le verbe répugner, qui est un verbe intransitif. On dit Cela me, te, nous, vous répugne, mais on doit dire cela lui, leur répugne et non cela le, la, les répugne.

On dit

On ne dit pas

Son attitude lui répugne

De tels personnages leur répugnent

Ce plat lui répugne

Son attitude le, la répugne

De tels personnages les répugnent

Ce plat le, la répugne

Les #oints ou Les z’oints

Le 2 avril 2020

Emplois fautifs

On n’hésite guère sur la prononciation des mots d’usage courant, mais il en va tout autrement de ceux qui sont peu usités. Ainsi, nombreux sont ceux qui se demandent si oint se lie au mot qui le précède et si ce dernier, le cas échéant, s’élide devant lui. Rappelons donc que, de même que l’on dit l’onction et non la onction, et que des textes religieux évoquent l’oint du Seigneur et non le oint, on doit dire les z’oints (comme on dit les z’onctions) et non les#oints. Signalons aussi que dans le poème de Verlaine, La Mort de Philippe II, il faut lire « L’infant, certes, était coupable […] de conspirer […] / Et contre un Père, et contre un Maître, et contre un [n’]Oint ! » [et non contre un#Oint]. Il en va de même du verbe oindre : on dit pour l’oindre et ils s’oignent et non pour le oindre et ils se oignent.

Les hauts fonds et Les haut-parleurs

Le 2 avril 2020

Emplois fautifs

Un certain nombre d’adjectifs peuvent s’employer adverbialement et ils deviennent alors invariables : c’est le cas dans ouvrir grand les yeux, des tomates frais cueillies, une indemnité de six mille euros brut, une cloison qui sonne creux, des blés semés dru. (Il y a cependant quelques exceptions : pour des raisons d’euphonie ou selon d’anciens usages du français, quelques adjectifs, employés adverbialement devant un adjectif qu’ils modifient, s’accordent. C’est, par exemple, le cas de frais, bon ou grand : des roses fraîches écloses, les bras grands ouverts ; devant la maison aux fenêtres grandes ouvertes, la jeune fille apparut, court vêtue et fin prête) Il convient donc de bien analyser la valeur de ces adjectifs puisque de celle-ci, adjectivale ou adverbiale, dépend le fait que l’on fera ou non l’accord ; ainsi, on distinguera les hauts fonds, locution dans laquelle hauts a sa pleine valeur d’adjectif, des haut-parleurs, nom composé qui désigne un appareil destiné à amplifier la voix et non un orateur de grande taille, et dans lequel haut, qui joue le rôle d’un adverbe, n’a plus sa valeur d’adjectif.

On dit

On ne dit pas

Des tomates hachées fin

Une lettre écrite petit

Il a eu la jambe brisée net

Des tomates hachées fines

Une lettre écrite petite

Il a eu la jambe brisée nette

Choose France

Le 2 avril 2020

Néologismes & anglicismes

Que nos amis d’outre-Manche ou d’outre-Atlantique décident de faire la promotion de notre pays en écrivant Choose France est plutôt sympathique. Mais si ce slogan vient de France, on peut soupçonner ses auteurs d’une pointe de snobisme et regretter qu’ils semblent oublier que ce qui caractérise la France, c’est entre autres et essentiellement qu’on y parle français.

Cluster

Le 2 avril 2020

Néologismes & anglicismes

L’épidémie de coronavirus a touché notre pays, comme beaucoup d’autres. La presse et le gouvernement s’efforcent de donner toutes les informations utiles en évitant de créer des vagues de panique. Mais à côté du virus, et plus vite que lui, s’est répandu un anglicisme sur l’utilité duquel on peut légitimement s’interroger, le mot cluster. Les dictionnaires bilingues indiquent que ce mot a, entre autres sens (parmi lesquels celui de « bouquet »), ceux d’« amas », d’« agglomérat », de « groupe », auxquels on pourrait adjoindre des synonymes comme « agrégat » ou « foyer ». On recommandera donc vivement l’usage de l’une ou l’autre de ces formes si l’on veut s’adresser à des francophones, plutôt qu’un terme étranger, forcément moins bien compris.

Initier

Le 2 avril 2020

Extensions de sens abusives

On lisait dans la première édition de notre Dictionnaire, à l’article Initier : « Il ne se dit proprement qu’en parlant de la Religion des anciens payens; & signifie, Recevoir au nombre de ceux qui font profession de quelque culte particulier, admettre à la connoissance, & à la participation des ceremonies secretes d’une Religion. » À ce sens, et par extension, s’est ajouté celui d’« inculquer les rudiments d’une discipline ». Et même si l’ancien français inicion, aussi écrit inition, signifiait « commencement », on évitera d’ajouter le sens de « prendre l’initiative de », qui s’est développé récemment sous l’influence de l’anglais to initiate. Notre langue dispose de verbes et de locutions verbales susceptibles d’exprimer ces idées comme commencer, inaugurer, engager, entreprendre, lancer, être à l’origine de, prendre l’initiative de, etc. Ce sont eux qu’il convient d’employer.

On dit

On ne dit pas

C’est lui qui a lancé le débat

Elle est à l’origine de ce beau projet

C’est lui qui a initié le débat

Elle a initié ce beau projet

Les personnels

Le 2 avril 2020

Extensions de sens abusives

Personnel est un nom collectif : il désigne toujours un ensemble d’individus. Aucun dictionnaire, aucune grammaire n’en mentionne l’emploi au pluriel, sinon Le Bon Usage de Grevisse, qui le présente comme fâcheux. Il est donc fautif de dire l’ensemble des personnels pour l’ensemble du personnel ; les personnels militaires pour le personnel des armées ; les effets de telle décision sur les personnels pour les effets sur le personnel et plus encore de dire un personnel pour un membre du personnel. Ce nom, personnel, n’est acceptable au pluriel que si l’on veut désigner effectivement plusieurs catégories distinctes d’individus. On dira ainsi les personnels des différentes armes, c’est-à-dire la réunion du personnel de l’armée de terre, du personnel de la gendarmerie, de la marine, etc., ou encore les personnels civil et militaire des armées, c’est-à-dire le personnel civil et le personnel militaire.

Coupe sombre, Tirer les marrons du feu, Faire long feu

Le 2 avril 2020

Bonheurs & surprises

Les différentes expressions que nous employons sont le reflet de l’époque qui les a produites et plus nous nous éloignons de cette époque, plus nous risquons de ne plus comprendre leur véritable sens. Il en va ainsi des locutions Coupe sombre et Coupe claire, nées à une époque où beaucoup plus de gens travaillaient en forêt ou vivaient à proximité de celle-ci. Coupe sombre désignait l’abattage de quelques arbres seulement, ce qui faisait que le sous-bois restait obscur, sombre, tandis que coupe claire désignait l’abattage d’un grand nombre d’arbres, pratiqué afin de laisser passer la lumière (d’où l’adjectif claire) et de favoriser la pousse des jeunes plants. On utilisait même jadis l’expression coupe blanche pour désigner l’abattage systématique de tous les arbres, taillis et baliveaux d’une parcelle. Mais le sens premier de ces différents types de coupe a été perdu dans la culture et les connaissances communes et, aujourd’hui, de manière figurée et contrairement au sens propre, on emploie coupe sombre pour évoquer une suppression très importante : faire des coupes sombres a pris le sens de « pratiquer de larges coupures dans un texte, de fortes réductions de crédits ou d’emplois dans un service, une entreprise, etc. », alors que coupes claires désigne des réductions, des coupes de moindre importance.

L’expression Tirer les marrons du feu a, elle aussi, connu un changement de sens. On l’emploie aujourd’hui pour désigner le fait de savoir tourner à son avantage et à son profit, le plus souvent aux dépens d’autrui, quelque situation fort hasardeuse où il y avait de gros risques à courir et beaucoup à perdre. Pourtant, à l’origine, celui qui tire les marrons du feu est la dupe d’un autre, qui se joue de lui en le laissant affronter tous les périls avant de profiter de son dangereux travail. La Fontaine avait décrit cette situation dans Le Singe et le Chat : « … Bertrand [le singe] dit à Raton [le chat] : Frère, il faut aujourd’hui / Que tu fasses un coup de maître / Tire-moi ces marrons. Si Dieu m’avait fait naître / Propre à tirer marrons du feu, / Certes marrons verraient beau jeu. / Aussitôt fait que dit : Raton avec sa patte, / D’une manière délicate, / Écarte un peu la cendre, et retire les doigts, / Puis les reporte à plusieurs fois ; / Tire un marron, puis deux, et puis trois en escroque. /Et cependant Bertrand les croque. » Le procédé est fort ancien puisque La Fontaine en avait emprunté le sujet, et le titre, au Simius et Felis de Phèdre.

Voyons enfin Faire long feu. Cette expression nous vient du temps où les projectiles des armes à feu étaient expulsés par l’explosion d’une certaine quantité de poudre. Mais si cette dernière était mal tassée ou en trop faible quantité, au lieu d’exploser elle se consumait lentement et ne faisait pas partir le projectile. On disait que le coup avait fait long feu et cette expression signifiait donc, en parlant de quelque entreprise, « échouer ». On disait ainsi d’une plaisanterie qui ne faisait pas rire qu’elle avait fait long feu. À l’inverse ne pas faire long feu signifiait donc « réussir ». Mais, avec les progrès de l’armurerie, on a un peu oublié cette origine et on lie parfois aujourd’hui cette expression à feu de paille, pour évoquer ce qui ne dure pas. Ce qui ne fait pas long feu c’est, de nos jours, ce qui est très éphémère et semble céder à la première difficulté, parce que n’ayant pas les qualités pour persister, comme dans son projet n’a pas fait long feu, son argument n’a pas fait long feu, leur amitié n’a pas fait long feu.

Le book de la fouine

Le 2 avril 2020

Bonheurs & surprises

Le hêtre est, avec le chêne, un des plus beaux arbres de nos forêts et, comme lui, il a un nom qui ne vient pas du latin. Hêtre est en effet tiré de l’ancien bas francique *haistr, « arbuste », mot composé à l’aide de *haisi, « buisson, fourré », et d’un suffixe -tr servant à former des noms d’arbres. Mais en ancien français cet arbre ne s’appelait pas ainsi ; on l’appelait fou, une forme issue du latin fagus, de même sens. Longtemps d’ailleurs les forestiers ont distingué le fou, l’arbre adulte, du hêtre, qui désignait les jeunes troncs que l’on coupait régulièrement. Puis le second a pris le sens du premier et fou, en ce sens et sous cette forme, a disparu. Mais il est resté, dans notre langue et dans d’autres, de nombreuses traces de ce mot ou de son ancêtre. De fagus a en effet été tiré l’adjectif faginus, dont le féminin fagina est à l’origine des formes d’ancien français foïne (proprement mustela fagina, « la martre des hêtres »), l’ancêtre du nom fouine, et favine, c’est-à-dire « le fruit des hêtres », auquel nous devons le mot faine. Et c’est de fou qu’on a tiré le nom fouet, qui a d’abord désigné la branche de hêtre à laquelle on fixait une lanière, puis l’instrument complet, formé par le manche et la lanière. De plus, fagus et son équivalent gaulois *bago sont également à l’origine de nombreux toponymes comme La Fage, Le Faget, Faye, Le Faou, Le Faouët, Carquefou et bien d’autres, ou d’anthroponymes comme Desfoux, Fouet, Fayolle, Dufay, Fayard ou le célèbre zoologue de Quatrefages de Bréau (1810-1892). Ajoutons que l’étymologie populaire rattachait aussi à cette série Fouquet, car, en gallo, ce nom désigne un écureuil, un animal habitué à vivre dans cet arbre, que le célèbre intendant fit figurer sur ses armes avec cette devise Quo non ascendet ? Jusqu’où ne montera-t-il pas ? »).

Les formes latine et gauloise que l’on vient d’étudier remontent à l’indo-européen bhagos, qui est aussi à l’origine du grec phêgos. Mais comme le hêtre était rare en Grèce, on a donné ce nom à une variété de chêne (Quercus Aegilops). Et c’est ainsi que la chênaie de Dodone, célèbre parce que la volonté du roi des dieux s’y manifestait par le bruissement des feuilles de ces chênes ou par les sons rendus par des chaudrons de bronze que l’on suspendait à leurs branches, était placée sous la protection de Zeus Phêgônaios, « Zeus de la chênaie ».

Concluons avec notre hêtre en voyant ce qu’a donné cette même racine dans le monde germanique. On la trouvait sous la forme *boko, à l’origine de l’anglais beech et de l’allemand Buche, « buisson ». Mais, comme des écorces ou des tablettes de bois de hêtre servaient aussi de support à des textes écrits, en particulier des runes, par métonymie, cette même forme *boko a fini par signifier « livre » et c’est ainsi qu’elle est à l’origine de l’anglais book ou de l’allemand Buch. Ce dernier point ne doit pas nous surprendre puisque le latin liber, qui a d’abord désigné une mince pellicule de bois située entre l’écorce et le cœur de l’arbre, dont on se servait aussi pour écrire, a pris ensuite le sens de « livre ». Et n’oublions pas que les formes grecques bublos ou biblos, d’où sont tirés le nom Bible et tous les mots commençant par biblio-, ont désigné, avant le livre, une variété de papyrus, dont les feuilles servaient elles aussi à écrire. Et, d’ailleurs, l’on sait bien que ce même mot feuille nous fait passer, lui aussi, du végétal à l’écrit.