Dire, ne pas dire

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C'est de cela dont il s'agit

Le 07 septembre 2017

Emplois fautifs

La langue classique admettait l’emploi du pronom relatif dont pour reprendre un nom ou un pronom précédé de la préposition de. On lit ainsi dans Les Amants magnifiques de Molière Ce n’est pas de vous, madame, dont il est amoureux. Mais, aujourd’hui, l’usage et la grammaire condamnent cette tournure puisque dont est l’équivalent de « de qui, de quoi » et qu’il convient donc de ne pas employer ce pronom relatif pour reprendre un nom ou un pronom déjà introduit par la préposition de. C’est donc un pléonasme et une faute de français que de dire C’est de cette affaire dont je vous parle. On doit dire C’est l’affaire dont je vous parle ou C’est de cette affaire que je vous parle.

 

On dit

On ne dit pas

C’est le poème dont je me souviens le Mieux ou C’est de ce poème que je me souviens le mieux

C’est de ce poème dont je me souviens le mieux

Et tout

Le 07 septembre 2017

Emplois fautifs

Le groupe et tout est généralement employé pour introduire un mot, une locution, une proposition annonçant une suite, le plus souvent aux contours indéterminés, à ce qui vient d’être énoncé. On le retrouve donc dans des expressions comme et tout le reste, et tout ce qui s’ensuit, ou dans des formes familière ou populaire comme et tout le bataclan, et tout le saint-frusquin. Ce sont là des utilisations correctes de ces deux mots, mais il convient de ne pas faire d’et tout une forme de ponctuation laissant entendre qu’on laisse en suspens des éléments que l’on a choisi de ne pas dévoiler et qu’on laisse deviner à notre interlocuteur, comme dans Il m’a raconté comment il l’avait rencontrée, qu’il l’avait invitée au restaurant, au cinéma et tout. On se gardera également d’en faire un synonyme maladroit d’et cetera.

 

On dit

On ne dit pas

On lui a fait une prise de sang, un électrocardiogramme et d’autres examens

 

On lui a fait une prise de sang, un électrocardiogramme et tout

 

Si il

Le 07 septembre 2017

Emplois fautifs

Le i de la conjonction si s’élide devant les pronoms il et ils. Le fait est ancien et on lisait déjà, dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française, « Si, devant le pronom il, perd son i, mais il ne le perd devant aucun autre mot, par quelque voyelle qu’il commence, quand mesme ce serait par un i ». Cette règle n’était pas en vigueur au Moyen Âge et on lit ainsi dans Composition de la saincte escriptur : « …sa repentance ne plaist mie a nostre Segneur si il ne s’en confesse… » On lit également se (forme ancienne de si) il à de nombreuses reprises dans La Chanson de Roland. Aujourd’hui la forme si il subsiste dans des textes reproduisant le parler populaire, aussi ne s’étonnera-t-on pas de la trouver fréquemment chez Céline, ainsi dans Mort à crédit : Ils ont inspecté les placards… si ils voyaient pas du fricot. Mais en dehors de ces emplois stylistiques, la règle énoncée en 1694 est toujours en vigueur et dire, et plus encore écrire, si il est une faute qu’il convient d’éviter.

 

On dit

On ne dit pas

Ils passeront s’ils ont le temps

S’il continue à pleuvoir les récoltes seront perdues

Ils passeront si ils ont le temps

Si il continue à pleuvoir les récoltes seront perdues

Vous metteriez

Le 07 septembre 2017

Emplois fautifs

L’analogie, qui nous a donné, conjointement avec l’étymologie, nombre de formes aujourd’hui employées dans notre langue, est impérialiste. Elle essaie de s’imposer partout et de soumettre à ses lois les mots qui lui échappent encore ; l’usage et la grammaire lui opposent une résistance constante, mais il faut aussi que nous soyons vigilants pour éviter la prolifération de formes anarchiques n’appartenant pas à notre langue. Notre conjugaison nous offre un bon exemple de ce phénomène. Les verbes du premier groupe y sont de loin les plus nombreux, ce qui n’est guère étonnant puisqu’ils sont issus ou empruntés de verbes latins du premier groupe (dont l’infinitif en -are est à l’origine de l’infinitif français en -er), et que ces derniers, dans cette langue, étaient déjà les plus nombreux. L’analogie fait donc que sournoisement, insidieusement, s’installent dans les conjugaisons du deuxième et surtout du troisième groupe des terminaisons fautives parce qu’elles sont celles du premier groupe. On commence ainsi à entendre des phrases comme Qui metteriez-vous à ce poste ? quand c’est, bien sûr, qui mettriez-vous… ? qu’il aurait fallu employer.

 

On dit

On ne dit pas

Les élections rebattront les cartes

Vous prendrez bien un café

Les élections rebatteront les cartes

Vous prenderez bien un café

Make up artist

Le 07 septembre 2017

Néologismes & anglicismes

De nombreux artistes parlent de leur pratique avec une grande modestie et certains d’entre eux vont parfois jusqu’à refuser ce titre d’artistes, préférant se faire appeler artisans. Est-ce pour cette raison et parce que, en quelque sorte, la nature a horreur du vide, que de plus en plus de revues et d’annonces publicitaires font de certains artisans des artistes ? Ce phénomène n’est pas rare dans le monde de la mode et dans tout ce qui touche aux soins du corps. Mais on constate aussi que ce changement de dénomination s’accompagne en outre d’un changement de langue : on a vu apparaître, depuis peu, des locutions comme make up artist, nail artist ou tatoo artist pour désigner des maquilleurs, des manucures ou des tatoueurs. Que toutes ces personnes puissent être des artistes est certain, et dans un film justement intitulé Le Tatoué, Denys de la Patellière prêtait une activité de tatoueur à Modigliani, mais il conviendrait de remplacer cette apposition, artist, par son équivalent français « artiste » ou par une locution comme « de talent » et il ne serait pas inutile de redonner à ces métiers leur nom français.

 

On dit

On ne dit pas

Un grand maquilleur

Une habile manucure

Un tatoueur de talent

Un make up artist

Une nail artist

Un tatoo artist

Too much

Le 07 septembre 2017

Néologismes & anglicismes

Nous avons déjà traité dans cette rubrique l’extension abusive qui consistait à donner à l’adverbe trop le sens de très. Il est évident que cette extension abusive n’est en rien légitimée si la forme française trop est remplacée par l’anglais too much. Ce dernier, comme son homologue français, est d’une grande imprécision. On le rencontre comme adverbe, c’est too much, ça commence à faire too much, ou comme adjectif invariable de sens obscur, elles sont too much. On évitera donc de remplacer une forme française incorrecte par une forme anglaise qui ne l’est pas moins et on s’efforcera de trouver à ces mots des équivalents plus précis.

Davantage, d'avantages

Le 07 septembre 2017

Extensions de sens abusives

Au xvie siècle, la préposition élidée d’ et le nom avantage se sont agglutinés pour former l’adverbe davantage. Mais cinq siècles plus tard, le sentiment de composition est toujours très fort et bien souvent cet adverbe se rencontre sous sa forme originelle, aujourd’hui fautive, d’avantage. Cette graphie, même si elle est empreinte de bon sens, n’en reste pas moins une erreur. Peut-être, pour ne plus la commettre, faut-il en appeler aux mânes du regretté Bobby Lapointe, qui jonglait si brillamment avec ces termes dans Avanie et Framboise. Il y chantait en effet ce distique, qui mériterait de prendre place dans tous les manuels d’orthographe :

Davantage d’avantages

Avantagent davantage.

 

On écrit

On n’écrit pas

Il nous faudrait davantage de temps

Je ne l’en aime que davantage

Il nous faudrait d’avantage de temps

Je ne l’en aime que d’avantage

Décrépi, décrépit

Le 07 septembre 2017

Extensions de sens abusives

Ces deux formes sont homonymes, mais diffèrent par l’orthographe et le sens. Décrépi est le participe passé du verbe décrépir et signifie donc « dont on a retiré le crépi », le crépi étant un enduit que l’on projette sur un mur sans le lisser. Décrépit est un adjectif emprunté du latin decrepitus, « atteint de décrépitude ». L’étymologie populaire a lié artificiellement ces deux mots, en considérant que c’était avant tout l’âge et l’usure du temps qui faisait perdre aux bâtiments leur crépi et en oubliant qu’il était aussi possible de décrépir un mur pour le ravaler. On se souviendra que si décrépit peut qualifier une personne, un bâtiment ou une institution, décrépi ne s’emploie qu’au sens propre et ne s’applique qu’à des murs ou à des bâtiments.

 

On écrit

On n’écrit pas

Un vieillard décrépit

Le maçon a décrépi le mur

Un vieillard décrépi

Le maçon a décrépit le mur

Dictionnaire et Cie

Le 07 septembre 2017

Bonheurs & surprises

Il est d’usage, aujourd’hui, de dire que les autorités constituées perdent de leur pouvoir et ne sont plus suivies parce que l’on ne croit plus en elles. Mais, de même qu’il existe un petit village gaulois résistant aux envahisseurs, il reste une autorité indiscutable, à laquelle tous se réfèrent et au verdict de laquelle tous se soumettent. Son prestige n’a rien à envier à celui des oracles, des Évangiles ou de quelque code juridique. Cette autorité semble avoir droit de vie ou de mort sur les mots. En effet, si on s’interroge sur tel ou tel mot, la sentence tombe: Il est, il n’est pas dans LE dictionnaire. Être ou ne pas être dans le dictionnaire, là est, non pas la question, mais une question de vie ou de mort. Cette référence que constitue le dictionnaire, le préfacier de la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française s’en était fait l’écho quand il écrivait, en 1798 :

« … Un bon Dictionnaire peut, seul, donner à une Nation, ces lois de la parole, plus importantes, peut-être que les lois même de l’organisation sociale ; et qu’un Dictionnaire, pour exercer cette espèce d’autorité législative, doit être fait par des hommes qui auront, à la fois, l’autorité des lumières auprès des esprits éclairés, et l’autorité des certaines distinctions littéraires auprès de la Nation entière. »

Dictionnaire : il n’existe probablement pas d’autres noms qui voient son article ainsi changer. On achète un dictionnaire, mais à peine l’a-t-on installé chez soi qu’il devient le dictionnaire. Réduction à l’unité de la pluralité, cet objet semble avoir fait sienne la devise qui apparaît sur le grand sceau des États-Unis : E pluribus unum.

Que de diversité pourtant avant d’arriver à ce syncrétisme. Notre regretté confrère Pierre Desproges donna en son temps un ouvrage encyclopédique ne comptant que vingt-six entrées (une par lettre) pour les noms communs, et autant pour les noms propres, intitulé Dictionnaire superflu à l’usage de l’élite et des bien nantis, bien éloigné des mastodontes lexicographiques que sont, par exemple, le Trésor de la langue française, pour les dictionnaires de langue, ou le Grand Dictionnaire universel de Pierre Larousse, pour les dictionnaires encyclopédiques.

Rare et parfois seul livre, avec peut-être un missel et le Catalogue des armes et cycles de la manufacture de Saint-Étienne, que l’on trouvait dans certaines maisons, le dictionnaire est, étymologiquement, lié non à l’écrit, mais à la parole : en effet ce mot nous vient, après un certain nombre d’intermédiaires, du latin dicere, « dire, parler ». Et il en va de même pour ses acolytes que sont le glossaire, le vocabulaire et le lexique. Glossaire vient du grec glôssa, « langue », lexique, de legein, « dire, parler », et vocabulaire, du latin vox, « voix ».

Ces trois derniers n’ont pas le caractère universel d’un dictionnaire. Le glossaire n’explique le plus souvent que les mots rares, difficiles ou surannés appartenant à un domaine particulier. Michel Leiris a fait de sa définition le titre d’un de ses livres : Glossaire j’y serre mes gloses, un rapprochement étymologique qui n’est pas sans rappeler César Birotteau, puisque Balzac écrit à son sujet :

« Il épousa forcément le langage, les erreurs, les opinions du bourgeois de Paris, […] qui soutient que l’on doit dire ormoire, parce que les femmes serraient dans ces meubles leur or et leurs robes, autrefois presque toujours en moire, et que l’on a dit par corruption armoire. »

Le lexique désigne lui l’ensemble des termes employés dans tel ou tel domaine spécialisé, ou une recension des termes que l’on trouve chez un auteur. On parlera ainsi du Lexique de Platon, de Corneille, de Montaigne, etc.

Quant au vocabulaire, il désigne un ouvrage où ne figurent que les mots les plus usuels, sorte de vade-mecum de notre langue commune.

La boîte de buis, la boussole et le ciboire

Le 07 septembre 2017

Bonheurs & surprises

Le nom buis est issu du latin buxus, qui désignait à la fois cet arbuste et le bois qu’on en tirait. Par métonymie, buxus devint le nom d’objets fabriqués dans cette matière : toupie, flûte, peigne, damier, échiquier, etc.

De buxus a été tirée une forme buxis, qui désignait, elle, une boîte taillée dans le buis. Ce nom changea peu à peu de forme et de sens, puisqu’au Moyen Âge on le retrouve sous les formes buxida, mais aussi buxta, busta, bustia pour désigner un reliquaire. Comme l’étymologie du mot s’était un peu perdue et que les reliquaires n’étaient plus nécessairement fabriqués en buis, on peut lire dans les textes médiévaux tantôt bustam argenteam, « reliquaire en argent », busteam cristallinam, « reliquaire en cristal », buxta eburnea, « reliquaire en ivoire ». En passant du latin médiéval à l’ancien français, forme et sens vont encore évoluer : notre buxita va devenir d’un côté une boiste, l’ancêtre du nom boîte (notons au passage que l’anglais box a la même origine), et d’un autre côté une broisse ou boisse, une bogue, celle-ci étant considérée comme un étui, comme une boîte renfermant la châtaigne. On lit ainsi dans Guillaume d’Angleterre, de Chrétien de Troyes : « Ne savez vous que la chasteigne, /Douce et plaisant ist de la broisse Aspre et poignant… ? » (Ne savez-vous pas que la châtaigne, qui est douce et agréable, sort de la bogue, qui est rude et piquante… ?)

Le nom de l’arbuste, buxus, est également à l’origine du verbe deboissier, qui signifie sculpter du buis puis toute sorte de bois. Se sont ensuite ajoutés à ce premier sens ceux de « travailler » et de « décrire » : « Ensi devisent et deboissent / Les armes de ces qu’il conoissent », lit-on dans Lancelot. L’espagnol nous empruntera d’ailleurs cette forme verbale et en fera dibujar, qui signifie « dessiner ».

Les formes de latin médiéval évoquées plus haut ont donné naissance aux dérivés buxtula, bustula, bussula, qui signifient tous « petite boîte ». En passant du latin à l’italien, ces noms ont évolué en bussolo et bossolo, à l’origine de petits vases de bois, mais aussi en bussola, que nous avons emprunté pour en faire notre « boussole », celle-ci étant ainsi nommée parce que, jadis, cet instrument était placé dans une petite boîte de bois.

Tous ces termes sont d’origine populaire, mais le latin buxus avait un équivalent grec puxos, de même sens, dont l’évolution est comparable à celle du mot latin puisqu’il est à l’origine du nom puxis, désignant une boîte de buis que l’on utilisait pour conserver des médicaments et des onguents. Par la suite ce nom devint celui de boîtes de différentes matières où l’on serrait des objets de valeur. Le français emprunta ce nom, par l’intermédiaire du latin pyxis, sous la forme pyxide. On le rencontre d’abord, au xve siècle, en anatomie pour désigner les cavités dans lesquelles se logeaient, aux articulations, les têtes des os. Par analogie, en botanique, la pyxide désigne une capsule dont la partie supérieure se soulève comme un couvercle pour libérer les graines qu’elle contient. Mais elle est surtout connue dans la liturgie chrétienne comme étant un petit coffret rond où sont conservées les hosties consacrées. Cette pyxide appartient comme le calice et le ciboire, avec lesquels on la confond souvent, à l’ensemble des vases sacrés utilisés dans la liturgie. Intéressons-nous pour finir au mot ciboire qui est un bel exemple de remotivation étymologique. Il nous vient du latin ciborium, qui le tenait du grec kibôrion. Ce dernier pouvait désigner la fleur ou le fruit du nénuphar. Il s’est employé ensuite par analogie de forme pour désigner un vase sacré destiné à recevoir les hosties consacrées, mais aussi, par un phénomène de renversement semblable à celui déjà vu pour la coupole, au dais qui couvre la chaire. Comme ce ciboire était destiné à recevoir le corps du Christ, offert en nourriture aux fidèles, et que son étymologie s’est peu à peu perdue, on a cru faussement, mais avec beaucoup de bon sens, qu’il venait du latin cibum, « nourriture ». Notons pour conclure que l’autre vase sacré, le calice, a connu une évolution semblable à celle du ciboire, puisqu’il tire son nom du latin calix, « vase, coupe », nom que les latins rattachaient au grec kalux, « enveloppe de la fleur ».