Dire, ne pas dire

Accueil

Elle s’est rendue compte qu’elle s’était rendu coupable

Le 3 octobre 2019

Emplois fautifs

On sait que l’accord des verbes pronominaux dépend, le plus souvent, de la fonction du pronom complément dans la proposition où se trouvent ces verbes. On distingue ainsi Elle s’est lavée, phrase où le pronom s(e) est complément d’objet direct du verbe laver, d’Elle s’est lavé les mains, où ce même pronom est complément d’objet indirect du verbe. Il en va de même avec le verbe rendre et l’on se gardera bien de confondre Elle s’est rendue à la ville et Elle s’est rendue coupable d’une petite indiscrétion, phrases dans lesquelles le pronom s(e) est complément d’objet direct du verbe rendre, d’Elle s’est rendu compte, où le pronom s(e) est complément d’objet indirect de ce même verbe.

On écrit

On n’écrit pas

Les élèves se sont rendus en classe

Elles se sont rendues indispensables

Ils se sont rendu compte du danger

Les élèves se sont rendu en classe

Elles se sont rendu indispensables

Ils se sont rendus compte du danger

Entre 50 à 70 km/h

Le 3 octobre 2019

Emplois fautifs

Pour donner une estimation grâce à une échelle, on peut employer les couples de/à ou entre/et, comme dans L’anaconda peut mesurer de huit à dix mètres et Un éléphant d’Afrique adulte pèse entre cinq et six tonnes. Mais on évitera de mêler ces deux tours et on se gardera bien de dire, ce qui malheureusement commence à s’entendre ici ou là, entre/à et on ne dira donc pas Le vent souffle entre cinquante à soixante-dix kilomètres à l’heure ni La traversée durera entre quatre à six heures.

Je pensais que je viendrai

Le 3 octobre 2019

Emplois fautifs

Il existe différentes formes de futur : le futur simple, le futur antérieur, le futur proche – qui se construit avec le verbe aller, employé comme semi-auxiliaire (Le train va partir dans trois minutes) –, mais aussi un futur du passé encore appelé futur dans le passé. Ce dernier s’emploie dans des subordonnées pour situer une action à venir par rapport à un verbe principal au passé, comme dans : Il savait qu’il partirait demain. Ce futur, comme on le voit, emprunte ses formes au conditionnel présent. On prendra bien garde à ne pas le remplacer par un futur simple. Si l’oreille nous avertit d’une faute éventuelle à la troisième personne (on perçoit l’erreur dans il savait qu’il partira demain), il n’en va pas de même à la première personne du singulier où la différence entre le son -ai [é] du futur et le son -ais [è] du conditionnel ne se fait plus guère entendre. Rappelons donc que l’on doit écrire je savais que je viendrais et non je savais que je viendrai puisque l’on dit il savait qu’il viendrait et non il savait qu’il viendra.

Partager autour d’un sujet

Le 3 octobre 2019

Emplois fautifs

Nous avons vu naguère que le verbe échanger devait avoir un complément d’objet et que le construire absolument était incorrect. Le verbe partager accepte lui cette construction (Partager en frères, apprendre à partager, etc.), mais on ne doit pas lui donner le sens d’« échanger des propos » ou de « discuter ». On rappellera d’ailleurs que dans une conversation on ne partage pas son point de vue, ses idées, son opinion, mais on cherche à les faire partager à son interlocuteur, c’est-à-dire que l’on fait en sorte que celui-ci les fasse siens.

On dit

On ne dit pas

Les acteurs sociaux ont abordé le sujet du handicap

Nous vous invitons à venir discuter du livre d’Untel

Les acteurs sociaux ont partagé autour du handicap

Nous vous invitons à venir partager autour du livre d’Untel

Être confortable au sens de Se sentir à l’aise

Le 3 octobre 2019

Néologismes & anglicismes

Au sujet de l’adjectif confortable, Charles Nodier a écrit dans son Examen critique des dictionnaires : « Confortable est un anglicisme très intelligible et très nécessaire à notre langue, où il n’a pas d’équivalent ; ce mot exprime un état de commodité et de bien-être qui approche du plaisir, et auquel tous les hommes aspirent naturellement, sans que cette tendance puisse leur être imputée à mollesse et à relâchement de mœurs. » Rappelons que l’on ne doit pas utiliser cet adjectif, qui ne peut qualifier que des objets, pour parler de personnes, et qu’on ne peut donc pas lui donner le sens d’« à l’aise ».

On dit

On ne dit pas

On est vraiment bien, vraiment à l’aise sur ce canapé

Maîtrisez-vous bien cette notion, cette théorie ?

On est confortable sur ce canapé


Vous sentez-vous confortable avec cette notion, cette théorie ?

Être en pole (position)

Le 3 octobre 2019

Néologismes & anglicismes

Il existe deux noms pole en anglais. L’un est l’équivalent de notre français « perche », dont le sens premier est « long bâton », et il désigne, comme son homologue français, une ancienne mesure de longueur et une ancienne mesure agraire. Il entre aussi dans la désignation d’une épreuve d’athlétisme, pole vault, « saut à la perche ». La seconde forme pole correspond au français « pôle » ; ces deux noms ont la même étymologie et de nombreux sens communs. Mais l’anglais pole signifie aussi « tête » – sens que n’a pas le français pôle – dans la locution, tirée de la langue du sport automobile, pole position, c’est-à-dire place de tête qu’occupe, sur la ligne de départ, le concurrent ayant réalisé le meilleur temps aux essais. Plutôt que d’employer cet anglicisme, utilisons un équivalent français comme « position, place de tête » ou « tête de la course », qui dira exactement la même chose.

Ce parti doit changer son logiciel

Le 3 octobre 2019

Extensions de sens abusives

Un logiciel est un ensemble structuré de programmes informatiques remplissant une fonction déterminée et permettant l’accomplissement d’une tâche donnée. On parle ainsi de logiciel de traitement de texte, de logiciel éducatif, du logiciel d’exploitation d’un ordinateur. On évitera d’abuser de l’image qui consiste à faire de logiciel un équivalent de « manière de penser, de voir le monde » ou d’« ensemble d’idées », fût-ce pour évoquer des groupes, des partis, des institutions qu’on juge en décalage avec leur époque ou avec la situation actuelle. Plutôt que de dire que tel ou tel parti « doit changer son logiciel », on pourra dire qu’il « doit se renouveler », « envisager différemment l’avenir », « s’adapter au monde actuel ».

C’est dans l’a.d.n. de l’équipe

Le 3 octobre 2019

Extensions de sens abusives

Désoxyribonucléique ! C’est là un bel octosyllabe, peu employé en poésie et assez difficile à retenir pour les non-initiés, mais formidablement utilisé quand il est sous sa forme abrégée (précédé d’acide, lui aussi abrégé), A.D.N. De la même manière qu’il convient de ne pas abuser des métaphores informatiques, on évitera d’emprunter trop systématiquement au vocabulaire de la biologie quand des locutions déjà validées par l’usage sont à notre disposition.

On dit

On ne dit pas

Le dépassement de soi est une caractéristique majeure de notre équipe

L’antiracisme est une valeur fondamentale de notre parti 

Le dépassement de soi fait partie de l’A.D.N. de notre équipe

L’antiracisme est dans l’A.D.N. de notre parti

Galimatias et laïus

Le 3 octobre 2019

Bonheurs & surprises

Pauvre Matthieu ! On ne sait jamais s’il faut mettre un ou deux t à son nom et une chanson populaire ne lui voit qu’un cheveu. Et ce n’est pas le pire, puisque ce serait à l’évangéliste ainsi nommé que l’on doit, indirectement, le nom galimatias, ce discours embrouillé et confus, qui semble dire quelque chose et qui ne dit rien. D’aucuns pensent en effet que ce mot viendrait du grec chrétien kata Matthaion, « selon Matthieu », et ferait allusion aux dix-sept premiers versets du chapitre I de son Évangile qui donne la généalogie du Christ, jadis psalmodiés à l’église sur un ton monocorde, ce qui n’en favorisait pas une bonne compréhension. Mais il ne s’agit là que d’une hypothèse, car l’étymologie de ce nom est, comme ce qu’il désigne, peu claire, et les tentatives d’explications nombreuses. Pour certains il doit son origine au fait que, à la Renaissance, on donnait parfois le nom latin du coq, gallus, aux étudiants, et l’on appelait par dérision leur savoir galimatias, altération de gallimathia, un nom plaisant créé à l’aide d’une forme -mathia, « science », tirée du grec manthanein, « apprendre, étudier », et du génitif galli, le galimatias étant donc proprement « une science de coq ». D’autres encore le font venir du latin médiéval ballematia, qui a d’abord signifié « danse », mais qui a aussi, si l’on en croit le Corpus des grammairiens latins, désigné des inhonestae cantiones et carmina et ioca turpia, « des chansons malhonnêtes, des couplets et des jeux de mots scabreux ». Il est vrai que l’on prête parfois un caractère obscène à des propos confus, dans lesquels chacun peut percevoir des sous-entendus ou des doubles sens osés. Marcel Aymé a bien rendu compte de ce phénomène dans une scène de La Table-aux-crevés : « … Les gars faisaient des plaisanteries à la Cornette et donnaient un tour galant à la conversation. Cela consistait en quelques paroles anodines dont on soulignait l’intention luxurieuse par une grande claque dans le dos du voisin. Plus la plaisanterie était obscure, plus on riait. » On a encore proposé une autre étymologie pour galimatias : un avocat, plaidant en latin pour un certain Mathias, dans une affaire où il s’agissait d’un coq, s’embrouilla au point de dire galli Mathias (Mathias du coq) au lieu de gallus Mathiae (le coq de Mathias). Mais Littré écrit que « l’anecdote a été inventée pour fournir l’étymologie ». Faut-il le croire, puisque le Grand Dictionnaire universel de Pierre Larousse nous apprend que cette histoire a été rapportée par l’académicien Pierre-Daniel Huet (1630-1721), qu’il présente comme « le savant évêque d’Avranches » et dont le philologue et critique littéraire Maurice Rat a dit, au siècle suivant, qu’il fut « après Ménage le meilleur étymologiste de son temps » ? Concluons sur ce galimatias en rappelant que Boileau distinguait le galimatias simple, qui n’est pas compris des auditeurs, du galimatias double, où l’auteur ne se comprend pas lui-même.

Quoi qu’il en soit, Mathias (ou Matthieu) n’est pas le seul personnage à avoir donné son nom à un discours quelque peu obscur. C’est aussi le cas de Laïos, le père d’Œdipe et le mari de Jocaste. Aux dix-huitième et dix-neuvième siècles, il était fréquent que l’on latinise les noms des personnages de la mythologie grecque, et c’est ainsi que Laïos se transforma en Laïus. Et si ce nom propre devint un nom commun, c’est parce que le premier sujet littéraire proposé au concours d’entrée à l’École polytechnique, en 1804, était « un discours de Laïus ». Ainsi non seulement l’infortuné Laïus périt sous les coups de son fils, mais son nom servit aussi à désigner, dans l’argot scolaire d’abord, puis dans la langue commune, un exposé, ordinairement long et creux, voire des propos diffus et insignifiants.

Lantiponner, pondre, accoucher

Le 3 octobre 2019

Bonheurs & surprises

De la deuxième édition de son Dictionnaire, parue en 1718, à la septième, parue en 1878, l’Académie française a eu comme entrée le verbe lantiponner, qu’elle glosait ainsi : « Tenir des discours frivoles, inutiles et importuns » et qu’elle illustrait de cet exemple : Il ne fait que lantiponner, au lieu de venir au fait. Littré, en 1873, écrivait peu ou prou la même chose dans son Dictionnaire de la langue française et éclairait le sens de ce verbe par cette citation du Médecin malgré lui, de Molière : « Hé ! tétigué ! ne lantiponnez pas davantage, et confessez à la franquette que vous êtes médecin. »

Ce verbe, nonobstant le fait qu’on l’écrive avec un a, est composé à l’aide de l’adjectif lent et d’une forme populaire poner, issue du latin ponere, qui signifie « poser », mais qui est aussi à l’origine de « pondre ». On ne s’étonnera donc pas que Littré ajoute que ce « mot de paysans » signifie « quelque chose comme pondre lentement ». Dans lantiponner, poner ne s’utilise pas avec son sens propre de « faire un œuf », mais au figuré pour signifier « prendre une décision, adopter tel ou tel parti », puis « produire, engendrer une, œuvre intellectuelle ou artistique », des sens qu’a, depuis le xiiie siècle, son équivalent français courant, pondre. Dans cet emploi, ce dernier a une légère valeur péjorative, qui amène à penser que ce qui est pondu n’est ni très original ni de très bonne qualité. Nous avons un témoignage de ce travail de tâcheron dans une des Lettres à l’Étrangère de Balzac : « C’est encore une cinquantaine de colonnes qu’il faut avoir pondues pour la fin du mois. » La piètre valeur de ces productions, Maurice Martin du Gard l’évoque quand, dans ses Souvenirs autobiographiques, il écrit au sujet de certains de ses confrères : « Ils se laissent aveugler par un apparent devoir immédiat et, pour pondre des articles utilitaires dont il ne restera rien, ils négligent leur vrai devoir, qui, semble-t-il, serait de poursuivre leur œuvre d’écrivains. » Dans Les Faux-monnayeurs, Gide fait dire à l’un de ses personnages, qui passe le baccalauréat : « Je ne sais pas si ce que j’ai pondu sera du goût des examinateurs. » Le dérivé, assez rare, pondeur est également péjoratif, comme en témoigne ce texte tiré des Œuvres posthumes de Verlaine, dans lequel l’auteur peint ainsi Alphonse Daudet : « ce crotteur de riens, le pondeur de petits articles faussement précieux sur de vraies banalités ». Pour donner la vie, les oiseaux pondent, les humains accouchent. Il était donc normal que le verbe accoucher connaisse pareille extension de sens. Notre Dictionnaire en rend compte, qui signale que ce verbe signifie aussi, figurément et familièrement, « créer non sans peine un ouvrage de l’esprit » qu’il illustre par cet exemple : « Accoucher d’un médiocre drame historique ». On accouche aussi d’un axiome dans le Journal des Goncourt, d’un livre dans Les Caves du Vatican, de Gide ou d’un modeste petit traité dans Pitié pour les femmes, de Montherlant. Accouchement aussi dans Les Femmes savantes quand Trissotin présente à son public énamouré : « Hélas, c’est un enfant tout nouveau-né, Madame. / Son sort assurément a lieu de vous toucher, / Et c’est dans votre cour que j’en viens d’accoucher. »

On constatera avec amusement que les lois de la biologie n’empêchent pas que si l’on pond une œuvre ou si on en accouche, on en revendique la paternité et non la maternité.

Les productions de l’esprit et du corps se retrouvent encore liées dans l’expression familière, tirée de la langue des journalistes, Pisser de la copie, c’est-à-dire « fournir dans l’urgence beaucoup de texte, de nombreux articles », et qui, par extension, s’emploie aussi en parlant d’écrivains. De là a été tiré le nom pisse-copie pour désigner celui qui produit articles ou livres en grande quantité, sans souci de la qualité.