Dire, ne pas dire

Bloc-notes

Du polichinelle au punch

Le 02 mai 2013

Bloc-notes

sallenave.jpgBalzac, Le Cabinet des antiques, 1838. Rastignac regarde le jeune vicomte d’Esgrignon, fraîchement débarqué à Paris, et sur lequel une grande dame semble avoir jeté son dévolu. « Mon cher, dit-il à son ami Marsay, il sera, uist ! sifflé comme un polichinelle par un cocher de fiacre. »

Cette phrase énigmatique nous entraîne dans un dédale de mots extrêmement curieux.

Qu’est-ce qu’un « polichinelle » ? Quelques dictionnaires le signalent : le polichinelle, c’est de l’eau-de-vie. Mais comment et pourquoi ?

L’origine de Polichinelle est bien connue : Polichinelle, c’est la marionnette « Pulcinella », qui en italien veut dire « bec de poulet », à cause de son nez crochu. Ses origines se perdent dans la nuit des temps : c’est le bouffon Maccus, romain et même pré-romain, une figure archaïque, méchante, volontiers obscène. De là, le polichinelle français, bouffon, joyeux, menteur, matamore. Dont le nom se retrouve dans diverses expressions populaires, comme « être un polichinelle », être un pantin, quelqu’un dont on tire les ficelles et qui change tout le temps d’avis. Ou « secret de polichinelle » (un secret que tout le monde connaît) ou encore « avoir un polichinelle dans le tiroir », être enceinte.

En Angleterre, sous les Stuarts, Pulcinella devient « Punchinello », et enfin « Punch », ou « Mister Punch », tantôt jovial et bon enfant, tantôt parfait scélérat qui séduit toutes les femmes, tue la sienne, et s’en prend même au vieil Old Nick, le diable. En 1841, un hebdomadaire satirique en prendra le nom. Car punch, c’est aussi, en anglais, un mot du vocabulaire de la boxe, qui signifie « coup de poing vigoureux ». On y reconnaît l’ancien français ponchon, coup de pique, de pointe ou de poing. D’où l’expression moderne « avoir du punch », en anglais et en français d’aujourd’hui, au sens d’avoir du tonus, une grande capacité réactive… (d’où peut-être « avoir la pêche », par assonance ?)

Et le punch, c’est aussi une boisson, qui ne doit rien à Pulcinella, mais tout au rhum de la Jamaïque mêlé de sucre de canne. Son nom viendrait de l’hindi pendj : « cinq », comme penta en grec, parce qu’il y entre cinq ingrédients : thé, sucre, eau-de-vie, cannelle et citron. Mais comme sa vigueur roborative ne fait aucun doute, on voit bien la confusion qui s’est produite avec punch, au sens de « coup de poing » (bien que le punch boisson se prononce « ponche » – c’est d’ailleurs ainsi que le mot fut longtemps orthographié). Et très probablement avec Mister Punch, la marionnette libidineuse.

Mais revenons à Balzac, et au « polichinelle » que « siffle » le cocher : d’où lui vient ce nom ? Est-ce parce qu’une forte consommation d’eau-de-vie donne au buveur des gestes de pantin ? Est-ce une forme populaire du « punch », boisson à la mode dans les cercles romantiques ? Mais comment et par quel mystère le « polichinelle » du cocher aurait-il retrouvé le pulcinella des origines, devenu en anglais punchinello puis Mister Punch ? Et ayant, dans cette métamorphose, rencontré le punch de la Jamaïque ?

La question est ouverte.

Danièle Sallenave
de l’Académie française

Défense du point-virgule

Le 04 avril 2013

Bloc-notes

sallenave.jpg« En province, les femmes dont peut s’éprendre un homme sont rares : une belle jeune fille riche, il ne l’obtiendrait pas dans un pays où tout est calcul ; une belle fille pauvre, il lui est interdit de l’aimer ; ce serait comme disent les provinciaux, marier la faim et la soif ; enfin une solitude monacale est dangereuse au jeune âge. »

Ce court texte de Balzac, emprunté à La Vieille Fille (1836), donne un parfait exemple de la nature, de la fonction, de l’usage du point-virgule.

Il s’agit d’une seule phrase qui propose l’illustration et le commentaire d’une vérité d’expérience : la rareté des jeunes filles disponibles en province. La phrase se développe en plusieurs parties, à la fois séparées et reliées par des points-virgules. Notons que ces parties de longueur égale ne sont pas sur le même registre. Illustration et commentaires ne sont pas sur le même plan ; ils sont cependant réunis et mis à égalité par un même point-virgule.

D’où une série de questions. La virgule aurait-elle été préférable ? Non. Qu’on l’essaie : on verra qu’elle enlève toute structure à la phrase. Le point, alors ? Qu’on l’essaie aussi : et on verra qu’il donne au récit un ton d’énumération laconique et brutale qui ne convient pas à un propos fait de distance et d’ironie légère.

Le point-virgule non seulement convient, mais il est indispensable. Il laisse à la phrase le temps de s’épanouir, il évite de rompre l’unité de la pensée par la multiplication des phrases courtes. Il respecte la phrase, mais il la construit, au lieu d’en juxtaposer les éléments comme le fait la virgule.

Le point-virgule est le signe de ponctuation par lequel on peut donner à la phrase une certaine ampleur, autrement que par la molle et paresseuse succession de virgules. Le point-virgule confère à la phrase une rigueur sans excès, il en module le ton, et fait ainsi entendre la voix de l’auteur.

Dans son Traité de la ponctuation française (Tel, 1991), Jacques Drillon écrit : « Le point-virgule atteste un plaisir de penser. »

C’est si vrai qu’on ne saurait se résigner facilement à sa disparition partout annoncée.

 

Danièle Sallenave
de l’Académie française

Avenir

Le 07 mars 2013

Bloc-notes

marion.jpgDans l’attitude naturelle, le temps passe pour ainsi dire uniformément : avant, pendant, après, futur, présent, passé. Un flux, un flot, un courant, régulier et homogène, littéralement sans histoire. Et cette conception suffit bien à la vie au jour le jour, où, finalement, il ne se passe pas grand-chose, sinon ce qui pouvait se prévoir et, sitôt vécu, ne perd rien à se faire oublier. Pourtant, quand quelque chose arrive vraiment, cette uniforme régularité se brise : il y a un avant et un après, entre lesquels, pour le meilleur parfois, pour le pire souvent, nous ne sommes plus le même, parce que le monde aussi a radicalement changé d’allure. Nous expérimentons alors un autre temps, non pas celui qui coule régulièrement, en bon compagnon de route, animal de compagnie sans surprise (peu importe qu’il s’agisse d’ailleurs du temps de la métaphysique classique ou de la durée de Bergson, en l’occurrence du même bord), mais la rupture franche, l’irréductible altération, le surgissement ou l’engloutissement. On parle alors d’évènement.

La langue permet-elle de dire l’évènement ? La question se pose d’autant plus que la philosophie ne se trouve, aujourd’hui encore, pas très équipée en concepts pour le penser. Or, le français a ses ressources pour dire l’évènement. D’où vient l’évènement? Avant de tenter de répondre, notons qu’« avenir » recèle déjà une possibilité oubliée : le substantif « avenir », qu’on tient trop facilement pour un synonyme du futur (qui, lui, appartient au temps comme flux continu), renvoie aussi à un verbe, « avenir », contraction d’« advenir ». L’avenir advient, ou même avient, les auteurs du xviie siècle le disaient souvent. Il arrive sans qu’on puisse toujours, ni même souvent le prévoir, le voir à l’avance. Ce qui avient vient par surprise, comme le voleur dans la nuit, dit l’Écriture. Son advenue ne s’avance pas de loin comme dans nos avenues, où l’on voit bien à l’avance ce qui arrive, voiture ou piéton. Elle avient, d’un coup, d’elle-même et d’elle seule. L’arrivée le cède ici à l’arrivage. « Arrivage », c’est-à-dire, au contraire de l’arrivée à l’heure, selon l’horaire prévu, d’un train en gare, une arrivée imprévue : celle de la pêche, où le nombre, la qualité et l’heure des poissons délivrés dépend des circonstances, de la chance, du transport, et ne peut se prévoir dans un menu de restaurant, qui indique seulement « selon l’arrivage ». Descartes, pour définir la surprise caractéristique de la première de toutes les passions, l’admiration (car on ne peut admirer que ce qu’on ne connaît pas encore, ni ne prévoit, voire ce qu’on voit même à peine), n’hésite pas à parler de l’« ... arrivement subit et inopiné de l’impression » (Passions de l’Âme, § 146).

Ne pourrait-on pas trouver un verbe pour soutenir, comme « avenir » soutient l’avenir, l’évènement ? Que fait l’évènement quand il se produit, se met en avant et en avance sur nous ? Péguy, dans un brouillon, imagine une réponse : « Le monde travaille aux pièces, mais (devient, évient, s’écoule) passe à l’heure. » À quelle heure passe le monde ? À la sienne, pas à la nôtre. Ainsi vient l’évènement, en évenant envers et contre tout.

 

Jean-Luc Marion
de l’Académie française

Revirement

Le 07 février 2013

Bloc-notes

M. Marc FumaroliIl ne faut être dogmatique en rien, sauf en grammaire. Mais lorsqu’il s’agit du choix des mots et des modes d’expression, chacun peut et doit se faire une doctrine. J’ai tendance pour mon compte personnel à limiter autant que possible l’emploi des substantifs français à suffixe en -ment, en -isme, voire en -tion et en -té, qui prolifèrent dans le discours d’aujourd’hui du fait de leur apparence pseudo-savante et de leur allure sévère et abstraite. Pour vous épater, on vous parlera sur le poste ou à l’écran, avec l’autorité du sociologue chevronné, de « positionnement », pour dire attitude, et d’« autoritarisme » pour dire tyrannie. Comment se dérober à ce parasitage de la langue de tous par ce vocabulaire pédantesque ? Comment ne pas s’en laisser accroire ?

On peut recourir aux synonymes moins prétentieux, comme je viens de le faire. On peut aussi et surtout faire appel aux expressions figurées pour remplacer le concept pesant qui veut impressionner par de vives images qui amusent ou qui émeuvent.

Supposons que nous ayons à parler de « revirement », mot contre lequel je n’ai aucune objection, qui est loin de compter parmi les pires de sa famille, mais dont le sens très général ignore la nuance exacte de virage ou de volte-face dont il est question dans chaque cas précis.

S’il s’agit de stigmatiser un changement très intéressé de parti ou d’opinion, il vaudra mieux parler de tourner casaque ou de retourner sa veste. S’il est question d’un recours à une autre tactique, la première n’ayant pas donné les fruits escomptés, on pourra parler avec une certaine ironie de changer son fusil d’épaule. Si l’on veut faire le portrait d’un instable, ou à plus forte raison d’une girouette, on dira qu’il (ou elle) change d’avis comme de chemise.

Si l’on veut faire allusion à un changement d’orientation sexuelle, on dira pudiquement mais clairement qu’il (ou elle) a viré sa cuti ou, pour un homme, qu’il est passé du côté de la jaquette flottante. L’exotisme subtil du mot « casaque », importé du turc au xve siècle, et entré depuis dans le vocabulaire du vêtement militaire, ou l’élégance cérémonieuse du mot « jaquette », qui vient de la haute mode masculine, ajoutent tout leur piquant à des virages qui ne sont jamais de simples revirements.

C’est un jeu très amusant que de prendre un par un ces substantifs qui pèsent et qui posent et de leur trouver des substituts verbaux et imagés qui précisent le sens recherché en même temps qu’ils amusent l’interlocuteur. Je vous invite à ce divertissement de société, qui peut conduire aussi à aiguiser le sens des niveaux de style. Il est évident par exemple que « faire volte-face », qui vient du langage de l’équitation, est plus respectueux, et de style plus soutenu, que « tourner casaque », qui vient du langage de la désertion militaire et qui implique une intention méprisante. On ne s’instruit jamais autant qu’à se retourner sur la langue que nous parlons et à scruter ses ressources inaperçues.

 

Marc Fumaroli
de l’Académie française

« Dire, Ne pas dire » un an après

Le 03 janvier 2013

Bloc-notes

pouliquen.jpgUn an après le lancement de Dire, Ne pas dire il est légitime de s’interroger sur les effets de l’initiative que prit alors notre Académie de doter son site d’un outil permettant une relation plus ouverte, plus spontanée avec ceux des internautes qui se disaient sensibles au bon usage de notre langue et qui semblaient douter de notre réactivité face aux agressions dont elle était victime. À cette interrogation la réponse est claire, ces effets furent heureux. Chacun des cent cinquante articles  concernant les emplois fautifs, les extensions de sens abusives, les néologismes, les anglicismes, etc., qui y furent proposés et retenus chaque mois par notre Compagnie fut à l’origine d’une correspondance abondante et riche de suggestions rejoignant les nôtres. Si certains reprochèrent à l’Académie un retard dans l’adoption de mots récents, le plus souvent injustement car il s’agissait de mots déjà admis par la Commission du Dictionnaire, mais non encore publiés ou présents sur la Toile, et si d’autres l’accusèrent d’être trop passive, cette correspondance fut le plus souvent enthousiaste car elle répondait aux soucis de nos lecteurs, auxquels il était démontré que l’Académie ne restait pas indifférente aux entorses infligées couramment à la langue française. En somme un vrai dialogue s’établit entre notre Compagnie et un public passionnément attaché au bien parler.

Une étude statistique de la fréquentation de Dire, Ne pas dire nous confirme qu’à la curiosité que suscita l’annonce par les médias de son lancement a succédé une consultation régulière, attentive de ses pages. Une analyse précise de son audience au cours des dix premiers mois de son existence, du 1er novembre 2011 au 31 août 2012, met en évidence les éléments suivants : 45 395 visiteurs uniques nous ont fréquenté, qui furent responsables de 63 483 visites en consultant 199 387 pages (3,14 pages par visiteur) avec, ce qui est notable, une durée moyenne de visite de 2 minutes 49 secondes et un taux de rebond de 55 %. 72 % d’entre eux nous rendaient visite pour la première fois tandis que 28 % consultèrent plusieurs fois notre site. Il est intéressant de noter que, parmi les rubriques proposées, c’est celle des Emplois fautifs qui fut la plus consultée, suivie à égalité par Extensions de sens, Bonheurs et surprises et Néologismes et anglicismes. Les bloc-notes sont régulièrement lus. C’est donc, en moyenne, 4 500 internautes qui s’informent chaque mois des propositions de notre site Dire, Ne pas dire. Ils sont une fraction des 33 429 internautes qui, entre le 22 octobre et le 21 novembre derniers, ont rendu visite au site de l’Académie française. Une majorité d’entre eux est naturellement d’origine française (23 044) à laquelle s’ajoutent deux à trois mille francophones originaires en parts égales du Canada, de Suisse, de Belgique et d’Algérie. Il en vient aussi des États-Unis, d’Allemagne, d’Italie et d’Espagne, environ huit cents pour chacun de ces pays. On remarque aussi que la correspondance entretenue avec Dire, Ne pas dire s’est modifiée au cours des mois. Si les internautes signalèrent au départ les fautes les plus grossières du langage parlé et se rassurèrent en voyant que l’Académie les réprouvait également, ils nous ont ensuite demandé si telle ou telle expression, lue ou entendue ici ou là, était correcte et d’en préciser, le cas échéant, les conditions d’emploi. Ils entretiennent avec le Service du Dictionnaire des échanges dont il nous paraît judicieux de publier chaque mois les plus instructifs. Il apparaît nettement que la création de Dire, Ne pas dire a favorisé cette relation avec le Dictionnaire de l’Académie française et le service si compétent de ce dictionnaire.

Peut-on prétendre encore que l’Académie française se cloître entre ses murs et reste indifférente aux mauvais traitements infligés à notre langue ? S’il se peut que certains le croient encore, je les invite à taper sur leur clavier « Académie française » et à choisir, parmi les diverses rubriques qui sont offertes, « Dire, Ne pas dire». Ils y retrouveront sans doute une part de leurs préoccupations concernant notre belle langue.

 

Yves Pouliquen
de l’Académie française

De la mer des Caraïbes à « La Tempête » de Shakespeare - Voyages d’un mot

Le 03 décembre 2012

Bloc-notes

delay_florence.jpgC’est le marin Rodrigo de Triana qui, dans la nuit du 11 au 12 octobre 1492, vit la terre en premier. Sauvés. L’île de l’archipel des Bahamas sur laquelle ils débarquèrent au matin, Christophe Colomb la baptisa aussitôt San Salvador. Des Indiens nus et pacifiques vinrent à leur rencontre. À ce que croit comprendre Christophe Colomb (les uns parlant le castillan et les autres l’arawak, comment se pourraient-ils comprendre ?), les pacifiques ont grand peur des guerriers d’une terre ou d’une île voisine, qui ont des têtes de chien, mangent des êtres humains, et qu’ils appellent Caniba ou Canibal. Ils parlent des Cariba (qui donneront leur nom à la mer des Caraïbes), mais Colomb entend Caniba. Can, en espagnol, signifie « chien » (d’où les têtes de chien), et kan (même prononciation) signifie « khan ». Or on sait que Colomb a « découvert » l’Amérique par hasard : il est en fait à la recherche des Indes miraculeuses de Marco Polo, et se croit quasi arrivé. Dans son Journal de bord transcrit et abrégé par le père Las Casas (l’original ayant disparu), on peut lire le 11 décembre de la même année : « Je répète donc, dit l’Amiral, que Caniba n’est pas autre chose que le peuple du Grand Khan, qui doit être voisin de celui-ci. Ils ont des vaisseaux, viennent capturer ceux-ci et, comme ceux qui sont pris ne reviennent pas, les autres croient qu’ils ont été mangés. Chaque jour, dit l’Amiral, nous comprenons mieux ces Indiens, et eux de même, bien que plusieurs fois ils aient entendu une chose pour une autre […] » !

Notre Dictionnaire rappelle ainsi l’étymologie du mot cannibale : n. xvie siècle, canibale. Emprunté de l’espagnol canibal, lui-même de l’arawak caniba, « hardi », servant à désigner les Caraïbes antillais.

Michel de Montaigne n’avait pas trente ans quand il se rendit à Rouen, à la suite de l’armée royale qui reprit la ville aux huguenots. C’est là qu’en compagnie du roi Charles IX, qui avait douze ans, il fit la rencontre de trois Indiens du Brésil qui furent interrogés sur leurs premières impressions : entrée des traducteurs. Il parla à l’un d’eux fort longtemps, pas assez à son gré, déplorant la bêtise du truchement. Il en apprit beaucoup plus auprès de Villegagnon. Cet ancien marin avait été envoyé vers l’actuel Brésil par Coligny avec six cents colons pour « prendre terre », terre qu’il nomma « la France antarctique » et où il passa plusieurs années. Montaigne se fie à lui : « Cet homme que j’avoy, estoit homme simple et grossier, qui est une condition propre à rendre veritable tesmoignage ; car les fines gens remarquent bien plus curieusement et plus de choses, mais ils les glosent. » De plus, Villegagnon ne manque pas de lui faire rencontrer plusieurs matelots et marchands qu’il a connus pendant son voyage. De cette véritable enquête et de sa réflexion naît le magnifique essai intitulé « Des Cannibales » (Essais, livre I, chapitre XXXI), chef d’ceuvre de tolérance. Le mot est donc entré en France au xvie siècle, et par la grande porte. Sous la plume de Montaigne il prend un autre sens :

« Or je trouve, pour revenir à mon propos, qu’il n’y a rien de barbare et de sauvage en cette nation, à ce qu’on m’en a rapporté, sinon que chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage. »

La traduction anglaise des Essais de Montaigne parut en 1603. William Shakespeare s’en inspire à plusieurs reprises dans sa dernière pièce, La Tempête. Le duc magicien Prospero, victime d’une trahison, a été abandonné au large sur un esquif avec sa fille Miranda. Père et fille ont survécu. Les vents les ont conduits jusqu’à une île où Prospero utilise ses pouvoirs magiques pour se faire obéir des esprits qui la peuplent. C’est lui qui suscite la tempête, ayant chargé l’esprit de l’air qu’il tient à son service, le gracieux Ariel, de provoquer le naufrage d’un vaisseau qui compte parmi ses passagers ceux qui l’ont trahi.

La société rêvée qu’imagine le bon Gonzalo, un des naufragés, emprunte maints traits à la société dite sauvage des « Cannibales ». Mais le plus étonnant est le nom donné par Shakespeare à l’esprit de la terre, habitant légitime de cette île, être difforme et maudit que Prospero a réduit à l’esclavage. S’inspirant du mot « cannibale », le poète anglais l’a nommé Caliban.

Dans un essai qui provoqua de vives discussions, Caliban parle, paru en 1928, notre confrère Jean Guéhenno exposait son expérience d’enfant du peuple devenu agrégé et faisait de Caliban le mal-aimé le symbole du peuple. Dans un autre essai paru à Cuba en 1971, l’écrivain Roberto Fernàndez Retamar réhabilite à son tour celui qui, à ses yeux, incarne les habitants spoliés et colonisés de « notre » Amérique. Son livre, traduit en français aux éditions Maspero, a pour titre Caliban Cannibale, titre qui résume notre histoire.

 

Florence Delay
de l’Académie française

Quand un mot insensé en vide beaucoup d’autres de leur sens

Le 08 novembre 2012

Bloc-notes

M. Marc FumaroliUn de nos fidèles lecteurs de cette rubrique : « Dire, ne pas dire », M. Henri Raynal, poète et auteur de plusieurs ouvrages de salubrité publique langagière, m’adresse par lettre toute une série d’observations tirées de son dernier ouvrage (Ils ont décidé que l’univers ne les concernait pas). Elles méritent d’être partagées avec l’ensemble d’entre nous, tous autant que nous sommes, amis de notre langue et anxieux des périls qui l’assaillent. M. Raynal fait remarquer que le plus dangereux de ces périls n’est pas l’invasion de l’anglais et des anglicismes, fort encombrante il est vrai, mais provient des locuteurs français eux-mêmes, qui se font complaisamment véhicules de mots employés à contresens, et se substituant d’autorité aux mots qui font sens. Il compare ces mots intrus, qui éliminent les mots légitimes et faussent la précision et donc la clarté de notre langue, à ces « virus » qui, introduits malignement dans un système informatique, ruinent son fonctionnement, ou encore à ces « algues tueuses » qui, une fois introduites dans un écosystème marin, y font un ménage par le vide.

Quelques exemples. Le mot produit : il tend à éliminer, dans sa vague généralité, les mots exacts article, œuvre, denrée, engin, appareil, équipement, et à désigner aussi bien un appartement mis en vente par une agence qu’un voyage organisé par un autre type d’agence, une formule de placement pour demandeur d’emploi, un disque compact dans un grand magasin ou une installation d’art contemporain dans une galerie ad hoc. Trop de choses très différentes désignées en vrac par un seul mot de la langue de bois commerciale.

Autre exemple, le participe passé dédié. Lorsqu’un « trader » nous explique qu’il a été « dédié en tant qu’assistant à un desk », il devrait dire affecté. Lorsqu’un magazine vante son « équipe de journalistes dédiés », il veut dire spécialisés, mais il préfère recourir à ce qualificatif vaguement noble, et vidé de son sens quasi synonyme de consacré. Du coup, consacré est éliminé de la langue, en compagnie de réservé, destiné, dévolu à ; ou bien conçu, étudié, utilisé pour ; ou encore spécialisé, approprié à.

Encore d’autres ? Gérer, employé à tout bout de champ et éliminant maîtriser, administrer, surmonter, mener à bien, etc.

Opportunité : au sens exact, c’est le caractère de ce qui vient à propos, celui par exemple d’un moment propice, saisi à temps ou manqué. Vidé de ce sens et employé à bouche que veux-tu, il est réduit au sens d’occasion commerciale, de solde, de possibilité, d’offre, et met au rancart tous ces mots.

Évident, mot cartésien par excellence – qualifiant l’acquiescement sans réserve de la raison à une conclusion qui s’impose, s’est dégradé en facile, ou, à la forme négative, en difficile, compliqué, autant d’appréciations fort vagues.

Récupérer : on ne va plus chercher ses enfants à l’école, on va les récupérer. On ne recueille plus un naufragé, on le récupère. On ne va plus retrouver l’autoroute, mais la récupérer. Hommes, bêtes et choses sont ramassés à égalité par le même râteau, qui se substitue à tout un riche vocabulaire.

Structure : mot fourre-tout, mot à prétention savante, tend à remplacer bâtiment, service, administration, organisme, agence, groupe, institution, compagnie, entreprise, équipement, installation, charpente, échafaudage.

À travers : cette locution adverbiale a quasi phagocyté par, avec, au moyen de, grâce à, à l’aide de, par l’entremise de, à la faveur de, à l’occasion de, par l’intermédiaire de. On dira : « Ces informations nous sont parvenues à travers les insurgés », « J’ai connu Jean à travers Fabienne », ou même on écrira : « À la bataille de Crécy les chevaliers s’affrontèrent à travers leurs lances. »

Ce phénomène de rétrécissement de la langue par impropriétés grotesques mais tueuses n’avait pas assez été remarqué ni diagnostiqué. Merci, Monsieur Henri Raynal !

 

Marc Fumaroli
de l’Académie française

Défendons nos valeurs !

Le 04 octobre 2012

Bloc-notes

 

marion.jpg« Défendons nos valeurs ! », « Revenons à nos valeurs ! », « les valeurs de la démocratie et de l’école », « les valeurs chrétiennes de l’Europe » – dans le discours, le recours aux valeurs devient d’autant plus commun que les difficultés de la société conduisent à des crises que l’on ne peut plus dénier. Dans ces emplois, la valeur prend le rang de la règle fondamentale, de la loi morale, du bien et du mal, bref d’une instance normative, indépendante des errances du moment, à laquelle, dans le désarroi général, on pourrait toujours avoir recours.

Il s’agit d’un contresens sur le sens du mot. Car une valeur dépend toujours d’une évaluation, et donc d’un évaluateur. Même la valeur d’un guerrier ou d’un héros, au sens ancien, suppose, pour se manifester, la comparaison avec un autre, moins valeureux. Dans la plupart de ses emplois modernes, la valeur tire son sens d’une valorisation, d’une appréciation : la valeur d’une action en Bourse dépend du nombre d’acheteurs réels ou potentiels rapporté au nombre de vendeurs potentiels ou réels – ce qui reproduit le mécanisme de la valeur des produits sur tout marché. Ce modèle économique, en fait financier, de la valeur ne se développe dans de nouveaux domaines (l’art, les œuvres de l’esprit, mais aussi le travail salarié, les systèmes de protection, la santé, l’éducation, l’image de marque dans l’opinion publique, etc.) qu’à la mesure de l’interprétation de ces domaines selon le système du marché, selon les lois de l’offre et de la demande, selon le qu’en dira-t-on électronique. Notre époque tend à généraliser cette interprétation et l’extension du marché, même aux domaines jusqu’alors non inclus dans l’économie et dans l’échange (le travail non salarié, les relations familiales, etc.), en recule les limites.

Dès lors, les croyances, les opinions et même les idéologies peuvent, par analogie, devenir des valeurs : de fait, il y a un marché des croyances et des opinions que soutient la demande de certains groupes, qui les imposent comme le signe et le résultat de leur propagande ou de leurs pressions. Chaque groupe social vante ses valeurs, combat, pétitionne, manifeste, influence et manœuvre pour elles.

Mais cette logique, bien connue et quotidiennement constatée, définit – et l’on peut se référer ici à Nietzsche – le nihilisme, l’époque où « les plus hautes valeurs se dévalorisent ». Elles ne se dévalorisent pourtant pas parce qu’elles manquent de soutien, puisque le marché des valeurs n’a jamais été plus concurrentiel qu’aujourd’hui. Elles se dévalorisent au contraire parce que nous savons tous que ce qui s’imposera, au terme d’une lutte confuse et arbitraire n’offre que la valeur qu’un groupe social, simplement plus nombreux ou mieux organisé que les autres, aura réussi à imposer. La victoire d’une valeur, quand elle apparaît comme ce qu’elle est, à savoir l’effet d’une force politique et idéologique, signifie donc qu’elle n’a aucune validité en elle-même, mais qu’elle résulte du succès, un temps heureux, de ses évaluateurs. Elle triomphe, mais jamais par elle-même. Elle triomphe, mais, pour cela même, ne vaut rien d’autre que ce que veulent ses soutiens.

On comprend donc que l’affirmation frénétique de nos valeurs confirme le nihilisme autant et même mieux que leur défaite. Dans les deux cas, il ne s’agit que des sous-produits de la volonté de puissance. On comprend que certains aient pu stigmatiser la qualification de valeur comme « le plus grand blasphème » que l’on puisse jamais porter contre une chose. Ni, par exemple, Dieu, ni la liberté, ni la famille, ni même la démocratie ne méritent qu’on les ravale au rang sans honneur de valeurs, ce résidu de la volonté de puissance et de son arbitraire. Mais alors, que sont-elles ? Des réalités, que nul ne peut ni ne doit défendre, mais qui, au contraire, défendent, par leur inébranlable force, interne et irréfutable, ceux qui les honorent. Rien de réel ni de significatif ne s’abaisse au rang d’une valeur. Tout cela nous offre une réalité, qui nous soutient et nous fait nous en réclamer.

Les discours politiques et idéologiques devraient le savoir. Et, puisqu’ils ne le savent pas, le dictionnaire doit le rappeler.

 

Jean-Luc Marion
de l’Académie française

Compter avec et compter sans

Le 06 septembre 2012

Bloc-notes

sallenave.jpgDeux verbes français sont issus du latin computare, « énumérer » : compter et conter. Le premier, qui a le sens de calculer, est la graphie savante du verbe « conter », qui s’est spécialisé dans l’énumération des évènements d’un récit, d’une histoire.

Compter est un verbe sans histoire, tantôt transitif (« compter sa monnaie »), tantôt absolu : compter signifie alors avoir de l’importance (« C’est un homme qui compte »). Comme beaucoup de verbes, il s’enrichit d’être suivi d’une préposition. Ainsi compter sur signifie « avoir confiance en… », compter avec, « devoir tenir compte de… », compter parmi, « mettre au nombre de… ».

Sans oublier : compter pour…, comme par exemple dans « compter pour rien » ; « compter pour du beurre » : être considéré comme une quantité négligeable. Et enfin compter sans, « ne pas tenir compte de » : « compter sans les cavaliers de l’ennemi », c’est dans une bataille ne pas faire entrer en ligne… de compte leur intervention éventuelle.

C’est là justement qu’aujourd’hui tout s’est compliqué.

Car souvent au lieu de compter sans, on trouve sans compter.

Malheureusement, quand on dit « C’était sans compter les cavaliers », cela n’a pas du tout le même sens que « compter sans les cavaliers » : sans compter renvoie simplement à une évaluation numérique des troupes en présence.

D’où alors un souci de précision, qui aboutit à une confusion plus grande encore. Plus d’une fois en effet, dans la presse écrite ou parlée, on trouvera : « C’était sans compter sur les cavaliers ennemis », ce qui, en bonne logique, devrait vouloir dire « ne pas avoir confiance en eux », « ne rien espérer d’eux », alors qu’on souhaitait sans doute dire : « avoir oublié la cavalerie d’en face » !…

Ce n’est pas tout ! Car sans compter sur est quelquefois remplacé par sans compter avec, expression dont le sens est clairement : on ne doit pas tenir compte d’eux. Alors qu’une fois encore on voulait dire qu’on avait « compté sans eux », qu’on avait tout simplement oublié qu’ils pouvaient intervenir !

Ce sont des tournures anciennes, que de récents usages ont faussées. Seul remède : comme toujours, lire et faire lire des textes plus anciens, de ceux qu’on dit « classiques », pour y trouver des exemples et les garder en mémoire, à titre préventif, ou correctif.

Danièle Sallenave
de l’Académie française

Disparition

Le 10 juillet 2012

Bloc-notes

dagens.jpgCe terme est employé assez souvent pour évoquer la mort d’une personne. Dire que cette personne a disparu, c’est dire qu’elle est morte. En employant ce terme, on cherche sans doute à atténuer l’évènement et le choc de la mort, en présentant celle-ci comme l’interruption d’une présence.

Disparaître, c’est ne plus être là visiblement et on peut imaginer que cette absence ne serait pas définitive. Comme si la personne disparue avait fait une fugue ou comme si elle avait été enlevée, mais pour apparaître de nouveau vivante.

Erik Orsenna a raison de dénoncer ce procédé, en racontant lui-même la mort d’une femme aimée : « Le pays dans lequel vivaient les deux frères [la France] avait décidé de dissimuler la mort. Sitôt son dernier soupir passé, le tout récent cadavre était embarqué Dieu seul savait où. Ainsi on pouvait plus facilement baptiser “disparu” le défunt, histoire, sans doute, de lui laisser une chance de réapparaître » (La Chanson de Charles Quint, 2008, p. 113).

Mais en voulant atténuer le choc de la mort, par l’emploi du terme « disparition », on épaissit encore le mystère. On risque d’aggraver la peine, surtout si le corps du défunt a réellement disparu, englouti par l’océan ou réduit en cendres.

Que chaque mot reste donc à sa place ! Que les convois funèbres s’expriment en termes de « décès » ! Mais que l’on ne joue pas avec la mort, en la présentant comme une simple disparition ! D’autant plus que ceux qui nous quittent en mourant ne disparaissent pas vraiment. « Cette femme était morte, écrit encore Erik Orsenna, mais pas du tout disparue » (ibid., p. 113).

Et que les chrétiens osent dire qu’ils croient à la résurrection du Christ et à la résurrection de leur chair, au-delà de toute disparition sensible !

 

Mgr Claude Dagens
de l’Académie française

Pages