Dire, ne pas dire

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Quand un mot insensé en vide beaucoup d’autres de leur sens

Le 08 novembre 2012

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Un de nos fidèles lecteurs de cette rubrique : « Dire, ne pas dire », M. Henri Raynal, poète et auteur de plusieurs ouvrages de salubrité publique langagière, m’adresse par lettre toute une série d’observations tirées de son dernier ouvrage (Ils ont décidé que l’univers ne les concernait pas). Elles méritent d’être partagées avec l’ensemble d’entre nous, tous autant que nous sommes, amis de notre langue et anxieux des périls qui l’assaillent. M. Raynal fait remarquer que le plus dangereux de ces périls n’est pas l’invasion de l’anglais et des anglicismes, fort encombrante il est vrai, mais provient des locuteurs français eux-mêmes, qui se font complaisamment véhicules de mots employés à contresens, et se substituant d’autorité aux mots qui font sens. Il compare ces mots intrus, qui éliminent les mots légitimes et faussent la précision et donc la clarté de notre langue, à ces « virus » qui, introduits malignement dans un système informatique, ruinent son fonctionnement, ou encore à ces « algues tueuses » qui, une fois introduites dans un écosystème marin, y font un ménage par le vide.

Quelques exemples. Le mot produit : il tend à éliminer, dans sa vague généralité, les mots exacts article, œuvre, denrée, engin, appareil, équipement, et à désigner aussi bien un appartement mis en vente par une agence qu’un voyage organisé par un autre type d’agence, une formule de placement pour demandeur d’emploi, un disque compact dans un grand magasin ou une installation d’art contemporain dans une galerie ad hoc. Trop de choses très différentes désignées en vrac par un seul mot de la langue de bois commerciale.

Autre exemple, le participe passé dédié. Lorsqu’un « trader » nous explique qu’il a été « dédié en tant qu’assistant à un desk », il devrait dire affecté. Lorsqu’un magazine vante son « équipe de journalistes dédiés », il veut dire spécialisés, mais il préfère recourir à ce qualificatif vaguement noble, et vidé de son sens quasi synonyme de consacré. Du coup, consacré est éliminé de la langue, en compagnie de réservé, destiné, dévolu à ; ou bien conçu, étudié, utilisé pour ; ou encore spécialisé, approprié à.

Encore d’autres ? Gérer, employé à tout bout de champ et éliminant maîtriser, administrer, surmonter, mener à bien, etc.

Opportunité : au sens exact, c’est le caractère de ce qui vient à propos, celui par exemple d’un moment propice, saisi à temps ou manqué. Vidé de ce sens et employé à bouche que veux-tu, il est réduit au sens d’occasion commerciale, de solde, de possibilité, d’offre, et met au rancart tous ces mots.

Évident, mot cartésien par excellence – qualifiant l’acquiescement sans réserve de la raison à une conclusion qui s’impose, s’est dégradé en facile, ou, à la forme négative, en difficile, compliqué, autant d’appréciations fort vagues.

Récupérer : on ne va plus chercher ses enfants à l’école, on va les récupérer. On ne recueille plus un naufragé, on le récupère. On ne va plus retrouver l’autoroute, mais la récupérer. Hommes, bêtes et choses sont ramassés à égalité par le même râteau, qui se substitue à tout un riche vocabulaire.

Structure : mot fourre-tout, mot à prétention savante, tend à remplacer bâtiment, service, administration, organisme, agence, groupe, institution, compagnie, entreprise, équipement, installation, charpente, échafaudage.

À travers : cette locution adverbiale a quasi phagocyté par, avec, au moyen de, grâce à, à l’aide de, par l’entremise de, à la faveur de, à l’occasion de, par l’intermédiaire de. On dira : « Ces informations nous sont parvenues à travers les insurgés », « J’ai connu Jean à travers Fabienne », ou même on écrira : « À la bataille de Crécy les chevaliers s’affrontèrent à travers leurs lances. »

Ce phénomène de rétrécissement de la langue par impropriétés grotesques mais tueuses n’avait pas assez été remarqué ni diagnostiqué. Merci, Monsieur Henri Raynal !

 

Marc Fumaroli
de l’Académie française

Défendons nos valeurs !

Le 04 octobre 2012

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« Défendons nos valeurs ! », « Revenons à nos valeurs ! », « les valeurs de la démocratie et de l’école », « les valeurs chrétiennes de l’Europe » – dans le discours, le recours aux valeurs devient d’autant plus commun que les difficultés de la société conduisent à des crises que l’on ne peut plus dénier. Dans ces emplois, la valeur prend le rang de la règle fondamentale, de la loi morale, du bien et du mal, bref d’une instance normative, indépendante des errances du moment, à laquelle, dans le désarroi général, on pourrait toujours avoir recours.

Il s’agit d’un contresens sur le sens du mot. Car une valeur dépend toujours d’une évaluation, et donc d’un évaluateur. Même la valeur d’un guerrier ou d’un héros, au sens ancien, suppose, pour se manifester, la comparaison avec un autre, moins valeureux. Dans la plupart de ses emplois modernes, la valeur tire son sens d’une valorisation, d’une appréciation : la valeur d’une action en Bourse dépend du nombre d’acheteurs réels ou potentiels rapporté au nombre de vendeurs potentiels ou réels – ce qui reproduit le mécanisme de la valeur des produits sur tout marché. Ce modèle économique, en fait financier, de la valeur ne se développe dans de nouveaux domaines (l’art, les œuvres de l’esprit, mais aussi le travail salarié, les systèmes de protection, la santé, l’éducation, l’image de marque dans l’opinion publique, etc.) qu’à la mesure de l’interprétation de ces domaines selon le système du marché, selon les lois de l’offre et de la demande, selon le qu’en dira-t-on électronique. Notre époque tend à généraliser cette interprétation et l’extension du marché, même aux domaines jusqu’alors non inclus dans l’économie et dans l’échange (le travail non salarié, les relations familiales, etc.), en recule les limites.

Dès lors, les croyances, les opinions et même les idéologies peuvent, par analogie, devenir des valeurs : de fait, il y a un marché des croyances et des opinions que soutient la demande de certains groupes, qui les imposent comme le signe et le résultat de leur propagande ou de leurs pressions. Chaque groupe social vante ses valeurs, combat, pétitionne, manifeste, influence et manœuvre pour elles.

Mais cette logique, bien connue et quotidiennement constatée, définit – et l’on peut se référer ici à Nietzsche – le nihilisme, l’époque où « les plus hautes valeurs se dévalorisent ». Elles ne se dévalorisent pourtant pas parce qu’elles manquent de soutien, puisque le marché des valeurs n’a jamais été plus concurrentiel qu’aujourd’hui. Elles se dévalorisent au contraire parce que nous savons tous que ce qui s’imposera, au terme d’une lutte confuse et arbitraire n’offre que la valeur qu’un groupe social, simplement plus nombreux ou mieux organisé que les autres, aura réussi à imposer. La victoire d’une valeur, quand elle apparaît comme ce qu’elle est, à savoir l’effet d’une force politique et idéologique, signifie donc qu’elle n’a aucune validité en elle-même, mais qu’elle résulte du succès, un temps heureux, de ses évaluateurs. Elle triomphe, mais jamais par elle-même. Elle triomphe, mais, pour cela même, ne vaut rien d’autre que ce que veulent ses soutiens.

On comprend donc que l’affirmation frénétique de nos valeurs confirme le nihilisme autant et même mieux que leur défaite. Dans les deux cas, il ne s’agit que des sous-produits de la volonté de puissance. On comprend que certains aient pu stigmatiser la qualification de valeur comme « le plus grand blasphème » que l’on puisse jamais porter contre une chose. Ni, par exemple, Dieu, ni la liberté, ni la famille, ni même la démocratie ne méritent qu’on les ravale au rang sans honneur de valeurs, ce résidu de la volonté de puissance et de son arbitraire. Mais alors, que sont-elles ? Des réalités, que nul ne peut ni ne doit défendre, mais qui, au contraire, défendent, par leur inébranlable force, interne et irréfutable, ceux qui les honorent. Rien de réel ni de significatif ne s’abaisse au rang d’une valeur. Tout cela nous offre une réalité, qui nous soutient et nous fait nous en réclamer.

Les discours politiques et idéologiques devraient le savoir. Et, puisqu’ils ne le savent pas, le dictionnaire doit le rappeler.

 

Jean-Luc Marion
de l’Académie française

Compter avec et compter sans

Le 06 septembre 2012

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Deux verbes français sont issus du latin computare, « énumérer » : compter et conter. Le premier, qui a le sens de calculer, est la graphie savante du verbe « conter », qui s’est spécialisé dans l’énumération des évènements d’un récit, d’une histoire.

Compter est un verbe sans histoire, tantôt transitif (« compter sa monnaie »), tantôt absolu : compter signifie alors avoir de l’importance (« C’est un homme qui compte »). Comme beaucoup de verbes, il s’enrichit d’être suivi d’une préposition. Ainsi compter sur signifie « avoir confiance en… », compter avec, « devoir tenir compte de… », compter parmi, « mettre au nombre de… ».

Sans oublier : compter pour…, comme par exemple dans « compter pour rien » ; « compter pour du beurre » : être considéré comme une quantité négligeable. Et enfin compter sans, « ne pas tenir compte de » : « compter sans les cavaliers de l’ennemi », c’est dans une bataille ne pas faire entrer en ligne… de compte leur intervention éventuelle.

C’est là justement qu’aujourd’hui tout s’est compliqué.

Car souvent au lieu de compter sans, on trouve sans compter.

Malheureusement, quand on dit « C’était sans compter les cavaliers », cela n’a pas du tout le même sens que « compter sans les cavaliers » : sans compter renvoie simplement à une évaluation numérique des troupes en présence.

D’où alors un souci de précision, qui aboutit à une confusion plus grande encore. Plus d’une fois en effet, dans la presse écrite ou parlée, on trouvera : « C’était sans compter sur les cavaliers ennemis », ce qui, en bonne logique, devrait vouloir dire « ne pas avoir confiance en eux », « ne rien espérer d’eux », alors qu’on souhaitait sans doute dire : « avoir oublié la cavalerie d’en face » !…

Ce n’est pas tout ! Car sans compter sur est quelquefois remplacé par sans compter avec, expression dont le sens est clairement : on ne doit pas tenir compte d’eux. Alors qu’une fois encore on voulait dire qu’on avait « compté sans eux », qu’on avait tout simplement oublié qu’ils pouvaient intervenir !

Ce sont des tournures anciennes, que de récents usages ont faussées. Seul remède : comme toujours, lire et faire lire des textes plus anciens, de ceux qu’on dit « classiques », pour y trouver des exemples et les garder en mémoire, à titre préventif, ou correctif.

Danièle Sallenave
de l’Académie française

Disparition

Le 10 juillet 2012

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Ce terme est employé assez souvent pour évoquer la mort d’une personne. Dire que cette personne a disparu, c’est dire qu’elle est morte. En employant ce terme, on cherche sans doute à atténuer l’évènement et le choc de la mort, en présentant celle-ci comme l’interruption d’une présence.

Disparaître, c’est ne plus être là visiblement et on peut imaginer que cette absence ne serait pas définitive. Comme si la personne disparue avait fait une fugue ou comme si elle avait été enlevée, mais pour apparaître de nouveau vivante.

Erik Orsenna a raison de dénoncer ce procédé, en racontant lui-même la mort d’une femme aimée : « Le pays dans lequel vivaient les deux frères [la France] avait décidé de dissimuler la mort. Sitôt son dernier soupir passé, le tout récent cadavre était embarqué Dieu seul savait où. Ainsi on pouvait plus facilement baptiser “disparu” le défunt, histoire, sans doute, de lui laisser une chance de réapparaître » (La Chanson de Charles Quint, 2008, p. 113).

Mais en voulant atténuer le choc de la mort, par l’emploi du terme « disparition », on épaissit encore le mystère. On risque d’aggraver la peine, surtout si le corps du défunt a réellement disparu, englouti par l’océan ou réduit en cendres.

Que chaque mot reste donc à sa place ! Que les convois funèbres s’expriment en termes de « décès » ! Mais que l’on ne joue pas avec la mort, en la présentant comme une simple disparition ! D’autant plus que ceux qui nous quittent en mourant ne disparaissent pas vraiment. « Cette femme était morte, écrit encore Erik Orsenna, mais pas du tout disparue » (ibid., p. 113).

Et que les chrétiens osent dire qu’ils croient à la résurrection du Christ et à la résurrection de leur chair, au-delà de toute disparition sensible !

 

Mgr Claude Dagens
de l’Académie française

D’acc ?

Le 07 juin 2012

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« Bob, c’est Phil ! Bon anniv !!! Je t’appelle dans ton appart’ sur ton fixe, je n’ai plus ton 06 ! Et dis-moi, quelle est ton actu depuis les States ? Toujours dans la com ? On ne t’a pas vu à Saint-Trop’, ni cet hiver à Courch’ ! Ah, au fait, j’ai une exclu pour toi ! Pat se marie ! Sans déc ! … Une bourge, style beauf … Dress code : smok ! Tu recevras la doc. Voyons-nous, blagap ! Non, à midi je vais rue de Valois pour une déco. Tu as un moment c’t’ap ? Je te phone et je passe te prendre après ma répète. Ou demain mat au petit déj ? À 8 heures, t’es cap ? Cool. »

Notre langue française est si jolie. Ses mots sont des fruits qu’il ne faut pas déguiser. Pourquoi en abréger le goût ?

Nos aînés, eux, n’abusaient pas de l’apocope (apocope : chute d’une ou de plusieurs syllabes à la fin d’un mot). Ils avaient plutôt un penchant pour l’aphérèse (aphérèse : suppression d’un ou de plusieurs phonèmes au début d’un mot) : « En montant dans le bus, sur qui je tombe ? Le pitaine ! »

Quoi qu’il en soit, ne mettons pas le langage en short. D’acc ?

 

Jean-Loup Dabadie
de l’Académie française

Comment se fait-il que l’italien

Le 03 mai 2012

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Comment se fait-il que l’italien, langue d’un pays bien plus inféodé, politiquement, aux États-Unis que la France, résiste mieux aux anglicismes que le français ? Tout le monde connaît le calcio (de calcio, « coup de pied »), pour « football », sport national et aussitôt nationalisé. Le plus souvent l’italien suffixe à l’italienne : campeggio au lieu de « camping », parcheggio au lieu de « parking ». D’autres fois la fantaisie italienne pourvoit au redressement lexical : « looping » ? Mais c’est un giro di morte (« tour mortel »), à faire vraiment peur. « Sandwich » ? Mais c’est un pane imbottito, c’est-à-dire un « pain fourré, farci, bien rempli », et, aussitôt, vous avez l’eau à la bouche, à flairer la saveur du jambon de Parme, de la tomate et du basilic. L’invention plus récente et charmante concerne l’affreuse « arobase ». Ce signe typographique n’a-t-il pas la forme d’un escargot lové dans sa coquille en spirale ? Eh bien, appelons-le chiocciola, « colimaçon ».

Pourquoi l’italien résiste-t-il si bien ? Peut-être parce que les Italiens connaissent et parlent l’anglais bien mieux que les Français. Ils n’ont donc pas ce complexe d’infériorité qui pousse les Français à compenser leur incompétence linguistique par une vassalité langagière. L’anglais, les Italiens le laissent là où il faut qu’il soit : dans la langue anglaise, et non dans des anglicismes, subterfuge bâtard propre à des ignorants.

 

Dominique Fernandez
de l’Académie française

Depuis sa fondation en 1635

Le 05 avril 2012

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Depuis sa fondation en 1635 par le cardinal de Richelieu, l’Académie française a pour mission principale de veiller sur l’état de la langue et de rappeler son bon usage. L’orthographe au début du XVIIe siècle était loin d’être fixée. Sans même parler de Vaugelas, de grands écrivains – Malherbe, Pascal, Corneille, entre autres –, puis l’Académie française ont, peu à peu, établi les règles d’une langue dont la clarté et la précision ont fait l’admiration de l’Europe entière. Les traités de Westphalie, en 1648, sont rédigés en français. Plus tard, Frédéric II de Prusse, l’ami de Voltaire, ou la grande Catherine de Russie, l’amie de Diderot, utiliseront le français avec la même facilité que l’allemand ou le russe. Le français devient la langue des dirigeants, des diplomates, des savants, des philosophes, des écrivains. Partout en Europe, les précepteurs, les dames de compagnie, les maîtres de musique ou de danse, les bibliothécaires, les religieuses, les abbés, les cuisiniers répandent l’usage de notre langue. Marco Polo avait déjà écrit ses relations de voyage en français. Casanova rédigera en français ses mémoires appelés à un grand succès. Le français est devenu pour plusieurs siècles la langue commune des intellectuels, des voyageurs, des commerçants, des gens de goût et de savoir.
À notre époque, chacun peut le constater, la langue française est menacée. De l’extérieur, par la montée en puissance de l’anglo-saxon. De l’intérieur, par un délabrement plus grave encore et aux causes multiples. L’Académie s’efforce de lutter contre ces dérives et de rappeler aux usagers les règles qui régissent notre langue.
Son but n’est pas de « faire joli ». Ni même de s’accrocher à une conception formelle du « correct ». Son but est d’éviter qu’une confusion dans les mots n’entraîne une confusion dans les idées. L’Académie ne se préoccupe pas d’élégance : elle se soucie de précision et d’efficacité. Elle cherche à épargner au français et aux Français le destin cruel de Babel.
Confucius, en Chine, pensait que la rigueur de la langue était la condition première de toute cohérence politique et sociale. Beaucoup d’expressions ont une signification précise qu’il est important de connaître et de respecter. Les formules « rien moins que... » et « rien de moins que... » ont deux sens diamétralement opposés. « Rien moins que... » signifie « pas du tout ». « Il est rien moins que cultivé » : il n’a pas la moindre culture. « Rien de moins que... » signifie « extrêmement ». Si « cet ouvrage n’est rien de moins qu’un chef-d’œuvre », ne manquez pas de le lire.
On rencontre parfois deux autres formules opposées : « Vous n’êtes pas sans savoir… » et « Vous n’êtes pas sans ignorer… ». Mieux vaut déterminer laquelle des deux est correcte. Et faut-il dire qu’un projet « a fait long feu » ou « n’a pas fait long feu » ? On pourrait multiplier les exemples de flou, de vague et d’amphibologie.
La grammaire, la syntaxe, les modes des verbes, les figures de style ne sont pas là pour faire le joli cœur ni pour briller en société. Ils sont là pour exprimer avec le plus de précision possible des idées et des sentiments. Les grammairiens recommandent d’employer l’expression « en revanche » plutôt que « par contre ». André Gide faisait pourtant observer que l’emploi de « par contre » peut parfois s’imposer : « Trouveriez-vous décent qu’une femme vous dise : “ Oui, mon frère et mon mari sont revenus saufs de la guerre ; en revanche j’y ai perdu mes deux fils” ? »
L’utilisation de l’imparfait du subjonctif, la concordance des temps, le refus de l’amphigouri et des clichés à la mode ne sont pas des élégances ni des raffinements inutiles. Ils sont la condition d’une pensée ferme et cohérente.
Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement
Et les mots pour le dire arrivent aisément.
Le langage, naturellement, est le fruit de la pensée. Mais la pensée, à son tour, est le fruit du langage. Un français correct n’est ni une affectation ni un luxe. C’est la garantie d’une pensée sûre d’elle-même. La beauté de la langue n’est que le miroir d’une raison capable de mettre de l’ordre dans le chaos du monde.

Jean d’Ormesson
de l’Académie française

Deutsche Qualität

Le 01 mars 2012

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Cette publicité germanique envahissant – occupant – nos écrans de télévision afin de vanter Das Auto de marque allemande m’a fasciné. D’autant plus qu’on m’a assuré qu’elle avait été conçue par des Français. En outre, pour une voiture emblématique de l’Hexagone, on a jugé bon de faire la promotion de ce véhicule en allemand.
Das Auto, durant quelques jours, est devenu ma « madeleine ». J’ai quelques mots germains inscrits dans ma mémoire : Achtung Minen, Feldgendarmerie. Il vaut mieux laisser quelques autres enfouis. Je n’ai pu refouler deux d’entre eux : Panzer – c’était un véhicule fait pour l’exportation, des rives de la Volga à la Libye – et, naturellement, l’agence de communication de l’époque, l’efficace Propagandastaffel.
Je me suis ainsi promené dans les méandres de 1942, quand brusquement je me suis souvenu – peut-être à cause des deux derniers chiffres – de 842.
Cette année-là, les fils puînés de Louis le Pieux – l’héritier de Charlemagne – se dressent contre Lothaire, l’aîné, que leur père a choisi comme successeur.
À Strasbourg, en février 842, les deux puînés prononcent des serments d’alliance contre Lothaire. Chacun des deux prétendants s’engage dans la langue de son allié. Charles le Chauve s’exprime dans celle de son frère Louis le Germanique, la lingua teudisca, l’ancêtre de l’allemand. Et Louis le Germanique, dans celle de son frère Charles le Chauve, la lingua romana rustica. Ainsi c’est un Germanique qui prononce le premier texte français connu. Et c’est un « historien » contemporain de ce IXe siècle qui le consigne en langue vulgaire.
Ce texte est encore plongé – par son vocabulaire, sa syntaxe, sa morphologie verbale – dans le latin. Mais il est 1a source de « l’ancien français ».
C’est donc un point de repère essentiel dans l’histoire du français et de la France et aussi dans l’histoire de la Germanie. Car à Verdun, en 843, les trois petits-fils de Charlemagne se partagent l’Empire carolingien. À l’aîné, Lothaire, la Lotharingie, de la Frise à l’Italie, et le titre impérial. À Louis le Germanique, la Francie orientale, qui deviendra la Germanie. À Charles le Chauve, la Francie occidentale, bordée par l’Escaut, la Meuse, la Saône et le Rhône. Plus tard ce sera le Royaume de France.

Les deux langues des serments de Strasbourg deviennent, l’une, la langue de la Germanie, l’allemand, et l’autre, la langue de la France, le français.
On s’est beaucoup querellé, récemment, à propos de l’identité nationale. La réponse est dans le serment de Strasbourg : la langue est le fondement de l’identité. Une nation qui perd sa langue, disparaît avec elle.
Deux frères, à Strasbourg, ont affirmé leur différence et leur union en prêtant serment dans la langue de l’autre. Quelle leçon ! Deutsche Qualität ! Qualité française !

Max Gallo
de l’Académie française

Souvent on a répété

Le 02 février 2012

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Souvent on a répété, après Heidegger, qu’on ne peut pas philosopher dans toutes les langues, en particulier que le français ne disposait pas des ressources par exemple de l’allemand. Donc qu’il fallait en passer par le décalque, voire la simple importation de termes pour une fois pas anglais, mais toujours venus d’ailleurs, et la génération de Sartre l’a pratiqué jusqu’à la caricature. Pourtant la langue française dispose de ressources que l’ignorance seule nous interdit d’utiliser. Quelques exemples devraient suffire à le montrer.
Soit la différence ontologique, entre Sein et Seiendes, supposée intraduisible (et qui le reste en anglais où l’on doit recourir à des subterfuges, comme Being/being ou Being/beings), à moins d’un inélégant néologisme moderne, étant. Or cette distinction entre être, entendu dans sa verbalité, et l’étant, ... c’est-à-dire « toutes choses », en tant qu’elle est substantivement à partir de la mise en œuvre du verbe par son participe présent, remonte au moins à Scipion Dupleix, historiographe d’Henri IV, dans sa Logique de 1603, elle-même partie d’un cours complet de philosophie, qui comprenait, en français, tout l’édifice technique de la scolastique, avec une Métaphysique précisément (1610), une Physique (1603) et une Éthique (1610). Descartes n’a donc pas tout commencé avec le Discours de la Méthode (1637), comme l’on dit en oubliant, entre autres, Montaigne, Charron, Silhon. Voilà pour l’antiquité du français philosophique.
Mais il y a aussi des privilèges du français contemporain en philosophie. Pour la différence justement, nous pouvons distinguer (faire la différence donc) aujourd’hui entre la différence, qui se borne à constater l’écart d’un terme à l’autre, et la différance qui, participe présent du verbe différer, indique le mouvement actif de se séparer ou de retarder temporellement (différer en un autre sens, à l’oreille indiscernable du premier), marquant ainsi non seulement le différend (le conflit possible entre termes non identiques parce que incompatibles), mais aussi la temporalité et le retard de la présence. Or les philosophes savent bien que la question de l’être (et donc la différence ontologique)relève intrinsèquement de la question du temps : ainsi le français peut dire la différence comme différant, dans sa temporalité intime – mieux que l’allemand ou l’anglais. De la même façon le français peut, et c’est de très bonne langue, rétablir dans l’essence, que l’entente commune borne à un substantif, la verbalité d’être en l’écrivant à partir du participe, sous la graphie d’essance, le procès actif d’entrer dans l’état de ce qui est (au-delà de la distinction entre essence et existence, qui oppose et juxtapose ce qui s’entr’appartient).
Et d’ailleurs, comment penser la temporalité de ce qui est, l’étant ? Car enfin l’étant, « toutes les choses », n’est présent qu’en ne restant pas toujours présent, mais sortant du futur et passant au passé indissolublement. Pour nous le présent présente justement la caractéristique de ne pas rester présent, mais de surgir et disparaître. Or cela, le français le dit parfaitement avec l’ambivalence de présent, qui indique d’un coup ce qui demeure dans la présence et ce qui n’y entre que comme un don venu d’ailleurs (le futur) et destiné à ailleurs (le passé). N’y aurait-il de présent que donné ? Mais alors il faudrait prêter attention à tout le lexique du don – le don, qui renvoie certes au donné sans s’y identifier, à l’adonné qui le reçoit en s’y redonnant (d’où la redondance), tous appartenant à la donation, qu’on ne confondra pas avec la dation qui s’en affranchit par un paiement libératoire.
Seule l’inattention à la langue explique qu’on ait des difficultés à penser philosophiquement en français.

Jean-Luc Marion
de l’Académie française

Pour une soirée chez les fashionistas

Le 05 janvier 2012

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Conseils d’une coach au top 50 des people. Le dress code dit : casual chic.

Adoptez la touche seventies boostée par le blouson customisé, shoppé à la brocante vintage du quartier. Une headband dorée dans les cheveux pour glamouriser la tenue. Le must-have de l’hiver qui assure la sécurité des girlies est le bijou self-defense, un sifflet doré. Les trendy n’oublieront pas le it bag, indispensable quand on assiste à une performance en live.

Propos glanés dans la presse féminine française par la It girl de l’Académie.

Hélène Carrère d’Encausse
Secrétaire perpétuel de l’Académie française

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