Dire, ne pas dire

Joué-lès-Tours

Le 6 juin 2019

Bonheurs & surprises

Un certain nombre de locutions prépositionnelles ou adverbiales, à valeur spatiale, sont formées à l’aide de noms, comme en face (de), côte à côte, de front. Dans certains cas, la forme du nom est une trace de l’ancien français et n’est pas toujours aisément reconnaissable ; c’est le cas de vis-à-vis, vis est une forme ancienne de « visage », mais plus encore avec la préposition lez, que l’on écrit parfois aussi lès et qui se rencontrait aussi jadis sous les formes les, lez, leez, leis, leiz, laz, let, letz, lé, lieis, lec.

En ancien français, lez, issu du latin latus, lateris, « côté », avait encore toute sa valeur de nom. On lit ainsi, dans La Chanson de Roland : l’espee del lez, « l’épée au côté », al seniestre les, « au côté gauche », ne savoit auquel lez aler, « il ne savait de quel côté aller ». On trouve aussi, chez d’autres auteurs, les a les ou les et les, « côte à côte ». Comme l’ancien français aimait à doubler un nom par un synonyme, on rencontre souvent l’expression lez et costé. Mais, tout en conservant sa valeur de nom, lez prit aussi très tôt une valeur prépositionnelle : estoit leiz la selve, « il était à côté de la forêt », les lui s’assist, « il s’assit à côté de lui ». Cette proposition s’est maintenue suffisamment longtemps dans la langue courante pour que le père Chifflet range, dans son Essay d’une parfaite Grammaire de la langue françoise où le lecteur trouvera, en bel ordre, tout ce qui est de plus nécessaire, de plus curieux, et de plus élégant, en la pureté, en l’orthographe, et en la prononciation de cette langue, paru en 1659, la locution lez Paris, parmi les « propositions décriées ». Trente-cinq ans plus tard on pouvait lire, dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française, à l’article lez, « A costé de, proche, tout contre. Ancienne façon de parler qui n’a plus guere d’usage qu’en quelques phrases, comme, Le Plessis lez Tours, &c. » En effet, la similitude avec la forme les de l’article défini pluriel et du pronom complément d’objet direct de la troisième personne du pluriel avait empêché la préposition et le nom lez ou lès de se maintenir, et ce, d’autant plus que le nom latin latus avait un homonyme, l’adjectif latus, « large », qui évolua en une autre forme similaire, lé. On lit ainsi dans La Chanson de Roland : « Granz ont les nés et lées les oreilles (« Ils ont le nez grand et les oreilles larges »), et dans un portrait qu’elle trace de Charles V, Christine de Pizan écrit : « De corsage estoit hault et bien formé, droit et lé par les espaules » (« Il avait le torse haut et bien formé et les épaules droites et larges »). Ces homonymies ont eu raison de l’emploi courant de lez, remplacé dans l’usage par des formes moins sujettes à confusion comme « côté » ou « large ». Mais ces risques, s’ils existent dans la langue courante, disparaissent quand il s’agit de toponymie et c’est à cette dernière que nous devons la survie de cette préposition, grâce à des villes comme Joué-lès-Tours, Villeneuve-lès-Avignon ou Montfort-la-Cane-lez-Saint-Malo.