Dire, ne pas dire

« Rendre le cimetière bossu » et « Le pays sans chapeau »

Le 7 février 2013

Bonheurs & surprises

Dans La Légende des siècles, Victor Hugo montre comment les enfants de Caïn entassent de monstrueuses quantités de pierres pour tenter d’occulter l’œil qui hante leur père :

On lia chaque bloc avec des nœuds de fer

Et la ville semblait une ville d’enfer

L’ombre des tours faisait la nuit dans les campagnes

Ils donnèrent aux murs l’épaisseur des montagnes.

Il semble que, pour tenir la mort à distance et pour s’en protéger par le langage, les vivants aient assemblé, à la manière des fils de Caïn, une grande quantité d’expressions, tantôt populaires et triviales, tantôt poétiques, tantôt limpides, tantôt obscures, mais toujours euphémiques pour dire le trépas. Les latins disaient que l’on rejoignait ses ancêtres, que l’on allait ad patres. Certaines expressions rappellent que la vie est liée au souffle et que la mort nous le reprend : rendre l’esprit, rendre l’âme, rendre son dernier soupir. D’autres sont plus imagées comme casser sa pipe ou avaler son bulletin de naissance. Pour désigner la mort comme état, et non plus comme évènement, on trouve, entre tant d’autres, manger les pissenlits par la racine, être six pieds sous terre, être entre quatre planches.

Deux autres locutions, moins connues mais tout aussi expressives et imagées, méritent d’être ajoutées à cette liste. La première Il a rendu le cimetière bossu s’employait jadis pour parler du mort lui-même. Elle tire son origine du fait que les pauvres n’avaient pas de pierre tombale, et que l’endroit où on les avait inhumés n’était marqué que par un amas de terre remuée, que l’on comparait à une bosse. La seconde, le pays sans chapeau, vient de par-delà les mers puisqu’on la trouve sous la plume de l’écrivain haïtien francophone Dany Laferrière : cette locution, qui est aussi le titre d’un de ses romans, désigne l’au-delà, ce rivage mystérieux où l’on aborde la tête nue puisqu’il n’est pas d’usage d’être enterré avec son chapeau.