Dire, ne pas dire

Noise, pouilles et riote

Le 7 janvier 2021

Bonheurs & surprises

Les noms noise et pouilles n’ont plus d’existence autonome en français. Le premier ne se rencontre guère que dans l’expression chercher noise (ou parfois des noises) et le second dans chanter pouilles, mais il n’en a pas toujours été ainsi : dans l’édition de 1694 du Dictionnaire de l’Académie française, la définition du mot noise est illustrée de nombreux exemples, parmi lesquels on trouve : « grande noise, chercher noise, emouvoir une noise... il a commencé la noise. C’est luy qui est autheur de la noise. Pour moy, je ne veux point de noise, ce que j’en fais c’est pour éviter noise. Appaiser les noises ». Ferraud, dans son Dictionnaire critique, précisait qu’« on l’emploie sans article dans des locutions figées comme dans chercher noise, éviter noise, mais qu’on le trouve dans d’autres comme émouvoir, exciter une noise ». C’est aussi ce que souligne Littré quand il écrit : « Noise est un mot qui tend à sortir de l’usage général, de sorte qu’il est surtout employé dans certaines locutions : chercher noise, être en noise. » Notre lexicographe précise ensuite : « Cela le différencie de querelle. Ainsi on ne dit pas : il y a une noise dans la rue ; mais : il y a une querelle. De plus noise est plus voisin de « discorde » que n’en est querelle. Enfin il y a sous noise une idée de bruit qui n’est pas dans querelle ; ainsi on ne dit pas une noise littéraire, mais une querelle littéraire. »

Quant à pouilles, il s’emploie essentiellement aujourd’hui dans l’expression chanter pouilles, « critiquer vertement, injurier », ou chercher des pouilles à une personne, « lui chercher querelle ; l’injurier », mais on trouvait aussi jadis dire des pouilles. Pouilles peut aussi s’affaiblir pour désigner des reproches amicaux, c’est le sens qu’a ce mot dans une lettre de Voltaire à M. Pallu, intendant de Moulins, en 1736 : « Un peu de maladie, monsieur, m’a privé de la consolation de vous écrire des pouilles de ma main… » Ce nom est un déverbal de pouiller, non pas au sens qu’il eut jadis de « débarrasser des poux », mais de « dire des injures », ce dernier étant dérivé de pouil, la forme ancienne de pou. Cet insecte est encore lié à l’idée de querelle dans notre langue moderne, comme le montre l’expression chercher des poux à quelqu’un ou sur la tête de quelqu’un, c’est-à-dire lui faire de mauvaises querelles (on entend aussi parfois chercher la petite bête). On peut signaler que, dans ce domaine, le verbe chercher est fort employé puisque, à côté de chercher noise et chercher des poux, on trouve aussi chercher des poils aux œufs, chercher des histoires, chercher des crosses ou chercher la bagarre, sans oublier les tours plus populaires il l’a bien cherché et tu me cherches ?

Querelle et dispute, synonymes de noise, sont d’usage courant ; il n’en va plus ainsi de riote. Pourtant, dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française, noise était glosé par « querelle, dispute, riote ». Riote vient du latin tardif riota, qui désigne une action illicite. L’anglais nous a emprunté ce mot et nous le connaissons surtout aujourd’hui, le cinéma aidant, dans la locution riot gun, mais on se souviendra que le parlement anglais vota, au début du règne de George Ier, en 1714, une loi, le Riot Act, qui donnait un cadre légal aux autorités locales pour interdire les rassemblements de plus de douze personnes, et particulièrement les riotous assemblies, les « attroupements séditieux ».Il fallait pour cela que le représentant de l’autorité ait lu aux personnes assemblées ce texte. Une heure après cette lecture, les forces de l’ordre pouvaient en toute légalité disperser ces dernières.

Ces altercations et les mots qui en rendent comptent ne sont évidemment propres ni à l’anglais ni à notre langue. Tacite, presque vingt siècles avant Littré distinguant noise et querelle, faisait déjà le départ entre jurgium, rixa et pugna et les verbes qui en sont tirés : « Jurgia primum, mox rixa [des querelles dans un premier temps et bientôt une rixe] », lit-on dans les Histoires, tandis que l’on trouve dans le Dialogue des orateurs : « non pugnat, sed rixatur [ce n’est pas un combat en règle, mais une rixe] ».