Le point-virgule

Le 5 décembre 2019

Jean-Luc MARION

Bloc-notes du mois de décembre 2019

Le point et la virgule vont de soi : on écrit pour être lu, donc on écrit comme devra respirer le lecteur. On respire soit un petit coup, pour expirer et respirer entre deux propositions, qui s’enchaînent pourtant dans le flux du souffle, comme une foulée après une autre, et ainsi de suite jusqu’au terme : ainsi la virgule scande la course de la phrase, tant qu’elle court. Le point, lui, y met un terme : profonde expiration, retour au calme, nouveau départ. Que faire du point-virgule, que lui reste-t-il ? Pas grand-chose, puisqu’on respire sans lui par la virgule, qu’on expire sans lui avec le point final. Qu’en faire ? L’interrogation s’impose d’autant plus que, par exemple, en grec ancien, le ; équivaut à notre ?, notre point d’interrogation. On comprend que certains cessent de s’interroger à son propos et le bannissent de leurs écrits, comme une cote mal taillée, une maladresse sans élégance. Ceux qui le maintiennent le soutiennent d’ailleurs bien mal, ne le qualifiant que pour marquer une « pose d’une moyenne durée » (Grevisse). Car enfin, quelle « moyenne » mesurer dans la durée ? La peut-on fixer en musique ? La peut-on même tout simplement entendre ? Non, parce que, en fait, il n’y a pas de justification physiologique au point-virgule, puisque nous n’y avons pas non plus d’accès physique. Le Dictionnaire de l’Académie nous met sur une autre voie, logique. En effet, il définit le point-virgule comme « séparant des propositions unies par une idée logique, ou les parties d’une proposition lorsqu’elles sont d’une certaine étendue ou comportent déjà des virgules ». En clair, tandis que la virgule et le point se justifient dans la lecture à haute voix (la récitation) par les contraintes physiques du souffle, le point-virgule se qualifie dans la lecture muette (inventée par saint Ambroise, qui avait tant impressionné saint Augustin) par les nécessités de l’enchaînement des propositions, quand celles-ci s’articulent dans un raisonnement discursif, ou dans une description un peu longue. La Bruyère reste un maître du point-virgule. Soit qu’il grave un caractère de quelques coups de stylet, où il lui faut additionner plusieurs traits et à, la fin, faire surgir la figure en question : ainsi celui qui « ... commence à grisonner ; mais il est sain, il a un visage frais et un œil vif qui promettent encore vingt années de vie ; il est gai, jovial, familier, indifférent ; il rit de tout son cœur, et il rit tout seul et sans sujet ; il est content de soi, des siens, de sa petite fortune, il dit qu’il est heureux ; il perd son fils unique, jeune homme de grande espérance, et qui pouvait un jour être l’honneur de sa famille ; il remet sur d’autres le soin de le pleurer ; il dit : Mon fils est mort, cela fera mourir sa mère, et il est consolé » (De l’homme, §123). Ou bien : « Don Fernand, dans sa province, est oisif, ignorant, médisant, querelleux, fourbe, intempérant, impertinent ; mais il tire l’épée contre ses voisins, et pour un rien il expose sa vie ; il a tué des hommes, il sera tué » (De l’homme, §129). Soit qu’il expose un argument sans recourir au syllogisme, mais en atteignant une démonstration : « Le docile et le faible sont susceptibles d’impressions : l’un en reçoit de bonnes, l’autre de mauvaises ; c’est-à-dire que le premier est persuadé et fidèle, et que le second est entêté et corrompu ; ainsi l’esprit docile admet la vraie religion, et l’esprit faible ou n’en admet aucune, ou en admet une fausse. Or l’esprit fort ou n’a pas de religion, ou se fait une religion ; donc l’esprit fort, c’est l’esprit faible » (Des esprits forts, §30). Ou bien : « Tout est grand et admirable dans la nature ; il ne s’y voit rien qui ne soit marqué au coin de l’ouvrier ; ce qui s’y voit quelquefois d’irrégulier et d’imparfait suppose règle et perfection. Homme vain et présomptueux ! faites un vermisseau que vous foulez aux pieds, que vous méprisez ; vous avez horreur du crapaud, faites un crapaud, s’il est possible » (ibid, §47). Nous parlons en virgule et par point. Nous pensons avec des points-virgules, que nous ne disons pas. C’est sûrement pourquoi la langue qui pense mal ou pas le menace de disparition. C’est pour cela aussi que Montherlant avait sans doute raison de conclure qu’« on reconnaît tout de suite un homme de jugement à l’usage qu’il fait du point et virgule ». Point et virgule ou bien point-virgule ? L’un et l’autre se disent, mais l’on y pense le même.