Dire, ne pas dire

Le capitaine ou le chevalier (d’industrie)

Le 02 mars 2018

Bonheurs & surprises

Le nom chevalier est généralement valorisé en français. On lui adjoint souvent, grâce à Bayard, la locution sans peur et sans reproche, mais aussi les adjectifs preux ou vaillant. On l’appelle errant quand on l’imagine, à l’image du célèbre chevalier à la triste figure, parcourant le monde en quête de quelque aventure, à la recherche de veuves et d’orphelins à défendre, et servant quand il se met tout entier au service de la dame de ses pensées (dans cet emploi il a supplanté cavalier, auquel il est d’ailleurs lié étymologiquement). L’adjectif qui en est tiré, chevaleresque s’applique à ce qui est plein de noblesse, de grandeur d’âme. Le fait que chevalier soit le moins élevé des titres nobiliaires et des ordres honorifiques, loin de le desservir, ajoute à ce nom une forme de simplicité de bon aloi. Et n’oublions pas que ceux qui possédaient ce titre avaient tout de même quelques privilèges, comme l’autorisation de porter bannière ou de placer une girouette sur leur manoir. Le nom capitaine appartient, à l’origine, à un monde proche, celui de l’armée : c’est un chef militaire qui se bat à la tête de ses hommes (d’ailleurs ces deux noms, capitaine et chef, remontent plus ou moins directement au même nom latin, caput, « tête », et au Moyen Âge ce capitaine était aussi appelé chevet et chevitaine). La littérature a fait la part belle aux uns et aux autres, puisque, à côté des chevaliers de la Table ronde, chers à Chrétien de Troyes, et du Chevalier de Maison-rouge, de Dumas, on trouve la Vie des hommes illustres et des grands capitaines, de Brantôme, le Capitaine Fracasse, de Théophile Gautier et les Capitaines courageux, de Rudyard Kipling.

Dans l’usage le plus fréquent, ces deux noms semblent donc à peu près égaux en dignité, même si l’un et l’autre entrent parfois dans des locutions moins glorieuses. On appelait ainsi chevaliers de la proie ou chevaliers de proie des soldats pillards vivant de rapine et extorquant leurs biens aux malheureux qui avaient l’infortune de croiser leur chemin, et on appelait aussi capitaine le chef d’une bande de brigands. Capitaine et chevalier semblent donc aller toujours de conserve.

Tout change cependant si on leur donne comme complément le nom industrie. Le capitaine d’industrie est un entrepreneur ou un homme d’affaires à succès, alors que les chevaliers d’industrie ou, comme on le lisait dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française, les chevaliers de l’industrie, sont « ceux qui n’ayant point de bien vivent d’adresse, d’invention ». On lisait dans ce même ouvrage que vivre d’industrie, c’est « vivre de finesse, de filouterie ». Ces chevaliers d’industrie pouvaient d’ailleurs être de vrais chevaliers ou appartenir à quelque autre rang nobiliaire. Michelet nous l’apprend dans Louis XIV et le duc de Bourgogne, le tome xiv de son Histoire de France. On y lit ceci : « Des professions nouvelles commencent pour la noblesse ; d’innombrables tripots, aux tournois de leurs tapis verts, voient jouter la chevalerie nouvelle ; un mot a enrichi la langue : chevalier d’industrie. » Dans son Dictionnaire critique de la langue française, au siècle précédent, Féraud précisait que ces personnages vivaient « ordinairement aux dépens des sots ». Formule qui convient parfaitement pour décrire nombre de héros picaresques, comme Lazarillo de Tormes ou Buscon de Quevedo (qui fut le premier à être appelé, par Furetière, chevalier de l’industrie), ou, plus récemment, le héros du roman de Thomas Mann Bekenntnisse des Hochstaplers Felix Krull, « Les Confessions du chevalier d’industrie Félix Krull ».

Tout serait-il mauvais dans cette industrie ? Non, ce même Féraud ajoute en effet qu’« On dit, dans un sens moins odieux, que la nécessité est la mère de l’industrie », une idée que l’on trouve exprimée en termes presque semblables dans Les Lettres d’Amabed, de Voltaire, « … l’envie d’avoir du poivre donne de l’industrie et du courage », ou dans Histoire de ma vie de Casanova, « le besoin rend industrieux ». Étonnamment cet adjectif industrieux semble lavé de tous les péchés qui pouvaient s’attacher à industrie. Peut-être est-ce parce qu’on l’emploie souvent pour qualifier des animaux, que l’on imagine étrangers aux turpitudes humaines, généralement présentés comme des exemples et non comme des repoussoirs ; aussi ne s’étonnera-t-on pas de trouver cet adjectif industrieux accolé aux noms abeille, fourmi ou castor, tous animaux dont on se plaît à signaler et à louer la sagesse et l’application, le zèle et la persévérance, qui ne vivent pas de filouterie, mais étonnent par leur ingéniosité et leur organisation sociale. On lit ainsi dans un numéro de L’Abeille, une revue d’entomologie de l’abbé de Marseul : « Voyez l’abeille industrieuse/Moissonner son riche butin/Et faire œuvre merveilleuse/Du suc de la fleur et du thym. »

Quant au sens actuel d’industrie, on le rencontre dans le Dictionnaire de l’Académie française, à partir de la sixième édition, en 1835 : « Industrie se dit aussi des arts mécaniques et des manufactures en général, ordinairement par opposition à l’agriculture. L’industrie est pour les États une source abondante de richesses. » Quatre ans plus tard, dans son Cours de philosophie positive, Auguste Comte créait la locution révolution industrielle, quand il évoquait « les nombreux copistes qui souffrirent jadis de la révolution industrielle produite par l’usage de l’imprimerie ». On retrouve industriel, employé comme nom d’abord dans le sens de « chevalier d’industrie », dans un article consacré au chemin de fer du Grand Dictionnaire universel de Pierre Larousse, où l’on peut lire : « Avant que la police ne se décidât à faire sérieusement la chasse aux bonneteurs qui encombraient les trains de chemins de fer, au retour de Longchamp, de Maisons ou de Chantilly, les jours de courses, ces industriels étaient d’une audace vraiment extraordinaire. » Ces industriels, quoique roturiers, semblent descendre en droite ligne des chevaliers d’industrie évoqués par Michelet et leur ressemblent beaucoup plus qu’au capitaine d’industrie dont il a été question plus haut, même si aujourd’hui, c’est ce dernier que l’on appelle un « industriel », c’est-à-dire « une personne qui possède ou qui dirige une entreprise industrielle ».