Dire, ne pas dire

Bonheurs & surprises

La lurette et le lustre

Le 07 janvier 2016

Bonheurs & surprises

Le nom lurette ne se rencontre guère aujourd’hui que dans l’expression belle lurette, qui nous est venue par le nord et l’est de la France où s’entendaient des expressions comme Il y a belle eurette que je ne le vois plus, que l’on a cru écrite belle leurette ou belle lurette. En effet ce nom résulte de l’agglutination de l’article défini élidé l’ et du nom heurette ou hurette, le diminutif d’heure. Dans belle lurette, l’adjectif beau a le sens de « remarquable par la taille, le poids, la quantité ». C’est en ce sens que l’on parle d’un beau lièvre, puisque l’on n’entend pas par là qu’il répond aux canons esthétiques des Léporidés, mais qu’il s’agit d’un animal de bon poids. De même pour ce qui est du mariage, un beau parti n’indique pas que le marié ou la mariée sont des réincarnations d’Apollon ou d’Aphrodite, mais qu’ils sont de ceux, comme le chantait Jacques Brel, « dont on devine que le papa a eu de la chance ». La belle lurette, ne nous fions pas au diminutif, c’est donc de nos jours un laps de temps long et indéterminé. On retrouve d’ailleurs l’adjectif beau avec d’autres termes appartenant au champ lexical de la durée : la locution Il y a beau temps a peu à voir avec le beau temps. Notons au passage que, dans ces expressions, le choix de l’article défini ou indéfini est important, qui permet aussi de distinguer le bel âge, la jeunesse, d’un bel âge qui désigne généralement un âge avancé (il a atteint un bel âge).

Au Moyen Âge, les formes heurete, horette, horeite, hurete ou encore urette ne supposaient pas un temps long : elles étaient couramment employées sans qu’il soit toujours facile de déterminer l’étendue temporelle qu’elles représentaient. Ainsi, dans son Comput (un ouvrage sur le calcul des calendriers), Philippe de Thaon en fait de minuscules laps de temps. Il écrit en effet : De momenz, d’atometes / Que apelum huretes, « De moments, d’atomettes, que nous appelons des heurettes ».

On notera avec intérêt que, deux siècles avant que ne soit attesté le nom atome, on rencontre cette forme atomete, utilisée pour désigner la plus petite division du temps, et présentée comme un synonyme d’heurette.

Un instant très bref, c’est encore le sens que Guyart des Moulins donne à heurette dans la première version française en prose de la Bible, où il écrit : Tant de richeces sont destruictes « en une heurete », pour traduire le latin una hora, un passage que la plupart des traducteurs modernes rendent par « en un moment » (Apocalypse, 18, 17).

Mais il arrive aussi qu’horette corresponde à peu près à notre heure. On lit ainsi dans le Dit du Besant de Dieu, de Guillaume le Clerc de Normandie : E une horette el cham labore (et il travaille une petite heure au champ). C’est ensuite par antiphrase et de manière plaisante que cette « petite heure » va désigner une durée longue et indéterminée.

Le lustre, lui, n’est pas qualifié de « beau » parce que sa durée n’est pas extensible, au moins tant qu’il est au singulier. Ce nom est emprunté du latin lustrum, qui désignait un sacrifice expiatoire accompli tous les cinq ans par les censeurs, à leur sortie de charge, quand ils avaient fini de dresser la liste officielle des citoyens romains. Par métonymie, lustrum désigna ensuite un espace de temps de cinq ans. Notons pour conclure qu’à ce système de décompte du temps, on pourrait ajouter olympiade, intervalle de quatre ans qui sépare la tenue de deux Jeux olympiques, un repère temporel important et la base du calendrier en Grèce ancienne.

Le spéculateur, l’espion et l’évêque

Le 07 janvier 2016

Bonheurs & surprises

Nous avons vu récemment que les noms épice et espèce appartenaient à la même famille indo-européenne et étaient tirés d’une racine *spek- signifiant « regarder, observer ». Il s’agit d’une famille très riche dans laquelle on trouve aussi, parmi de nombreux autres, des noms comme sceptique (qui observe mais ne tranche pas), spectateur, spectre, inspecteur, auspice (l’observation des oiseaux), suspicion (le fait de regarder par en dessous), aspect, perspicace, prospecteur ou encore spéculateur. Arrêtons-nous à ce dernier. Avant de désigner celui qui joue en bourse, il a d’abord eu le sens de « guetteur ». On lit ainsi dans LExtraict ou recueil des isles nouvellement trouvées en la grand mer océane, de Pierre Martyr : « Les speculateurs estans a la plus haulte hune … »

Spéculateur nous vient directement du latin speculator, nom que l’on donnait aux éclaireurs et aux espions. Varron nous apprend que ce nom est tiré du verbe spectare, « observer, regarder » : Hinc, « speculator », quem mittimus ante, ut respiciat quae volumus… « De là, le “speculator”, c’est-à-dire celui que nous envoyons en avant pour qu’il tourne son attention vers ce que nous voulons connaître ». Ces speculatores, ces espions, furent de précieux auxiliaires pour les armées, et il n’est pas étonnant qu’on les rencontre essentiellement sous la plume d’historiens comme Tite-live, Salluste, César ou Tacite, et ils semblent aussi anciens que la guerre elle-même. Homère, qui les appelle tantôt, episkeptês, tantôt episkopos et tantôt skopos, les évoque déjà dans L’Iliade, en particulier au chant X, quand un Troyen, Dolon, propose à Hector d’aller espionner les Grecs. L’aventure se terminera tragiquement pour ledit espion puisqu’il sera découvert et mis à mort par Ulysse et Diomède.

Quant à notre substantif espion, c’est un dérivé de l’ancien français espier, ancêtre de notre verbe épier et tiré du bas francique *spehôn, « observer attentivement », que l’on rattache parfois aux formes anglaise et allemande to speak et sprechen, puisque, de l’idée d’observation, on serait passé à celle de prédiction et enfin à celle de simple parole. Espion fut longtemps prononcé, et écrit, épion : le s ne fut rétabli qu’au xvie siècle, pendant les campagnes d’Italie, sous l’influence de l’ancien italien spione (aujourd’hui spia). Le nom espion a alors remplacé les formes d’ancien français espie, apie et epie, formes très fréquentes au Moyen Âge et un peu au-delà. Notons cependant que le terme épie s’est longtemps maintenu en Suisse, et Rousseau l’emploie encore dans La Nouvelle Héloïse (VI, 3, Lettre de milord Edouard à M. de Wolmar) : « La marquise n’ignorait rien de ce qui se passait entre nous. Elle avait des épies dans le couvent de Laure… »

Les Grecs, on l’a vu plus haut, appelaient leurs espions episkopos. Mais ce nom pouvait aussi signifier « gardien, protecteur ». Ensuite, il a désigné un chef ecclésiastique et enfin un évêque. Quand les latins empruntèrent ce mot sous la forme episcopus, ils s’en servirent dans un premier temps pour désigner un inspecteur des marchés. Le sens évolua en latin chrétien : après avoir été l’équivalent d’apôtre (Apostoli episcopi sunt, « les apôtres sont des évêques », écrit un commentateur de saint Paul), puis de prêtre (eumdem esse episcopum et presbyterum, « C’est la même personne que le prêtre et l’évêque »), il prit le sens d’évêque et même parfois de pape (episcopum sanctissimae catholicae ecclesiae, « l’évêque de la Sainte Église catholique »). Le sens premier du nom évêque se retrouve chez les luthériens chez qui il est remplacé par un « inspecteur ecclésiastique ». On notera pour conclure que l’évêque fut un surnom donné à des personnes affichant des airs de gravité ou, par antiphrase, à ceux qui menaient une vie dissolue. Et comme cela arrive souvent, ces surnoms devinrent noms de famille. Un phénomène qui va bien au-delà de nos frontières puisque si nous avons de nombreux Lévêque, mais aussi des Leprêtre ou des Lepape, l’Allemagne et l’Angleterre ne manquent ni de Bischoff, ni de Bishop.

Épices, espèces et épiciers

Le 04 décembre 2015

Bonheurs & surprises

Les noms épice et espèce ont été jadis si proches qu’on les a un temps confondus. L’un et l’autre datent du XIIe siècle et sont issus du latin species, un mot aux significations multiples. Ce nom, dérivé d’une racine indo-européenne signifiant « observer », a d’abord pris les sens de « vue » et « regard » ; de là on est passé à ceux d’« aspect, apparence ». Ensuite, de l’apparence d’un objet, le mot en est venu à désigner l’objet lui-même et c’est ainsi qu’en latin tardif species a pu prendre le sens de denrées, de marchandises, et particulièrement, parmi ces dernières, de drogues et d’épices.

Arrêtons-nous maintenant sur ce dernier terme. Épice, parfois aussi écrit espèce, ce qui favorisa l’entrecroisement des significations de ces deux mots, avait en ancien français un sens beaucoup plus large qu’aujourd’hui : il désignait un assez grand nombre de préparations dans lesquelles entraient, ou non, ce que nous appelons des épices, souvent des douceurs, des confitures, des dragées. Il existait d’ailleurs jadis une charge d’épicier du roi, lequel était chargé des confitures de la maison royale. Ce sens, aujourd’hui perdu, se trouve encore dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française. On y lit : « Autrefois on appeloit Épices, Les dragées & les confitures. Les anciens Historiens marquent souvent, qu’à la fin des festins on apportoit les vin & les épices ». Ce fait est attesté par de nombreux textes en ancien français :

Le vin et les espesses va l’oste demandant (Le Chevalier au cygne)
Et mainte espice delitable
Que bon mangier fait apres table (Roman de la rose)

Dans ses Recherches de la France, Étienne Pasquier explique que l’habitude s’était répandue que les justiciables satisfaits des décisions prononcées offrent spontanément à ceux qui les avaient jugés de ces confitures et dragées appelées épices. Mais, comme cela arrive souvent, ce qui n’était qu’une libre marque de reconnaissance et de remerciement devint une obligation. Une ordonnance de 1402 commanda que les plaideurs devraient s’acquitter d’une taxe s’ils voulaient voir leur affaire jugée.

On pouvait dès lors lire sur les registres du Parlement Non deliberetur donec solvantur species : « Justice ne sera pas rendue avant que les épices n’aient été acquittées. » La rapacité des gens de justice était grande et fut critiquée par plus d’un. Ils profitèrent d’un incendie du palais de Justice de Paris, au XVIe siècle, pour brocarder cette pratique en faisant circuler ce quatrain :

Certes, ce fut un triste jeu,
Quand à Paris, dame Justice,

Pour avoir mangé trop d’épice,
Se mit tout le palais en feu.

De cet usage, qui ne fut aboli qu’à la Révolution, on trouve une trace dans Les Plaideurs de Racine, Acte II, scène 7, quand Petit-Jean, parlant du juge Dandin, joue sur le double sens du nom épices :

Il me redemandait sans cesse ses épices
Et j’ai tout bonnement couru dans les offices

Chercher la boîte au poivre…

Car, bien sûr, les gens de justice demandèrent que le paiement en épices soit en réalité un paiement en espèces. Le passage d’une expression à l’autre fut favorisé par l’origine commune de ces deux noms, par le fait que les épices de grande valeur s’échangeaient à prix d’or et parce que paiement en espèces avait d’abord désigné un paiement en marchandises, en denrées de toutes sortes. Il s’opposait alors au paiement « en travail, en prestations », puis espèces continua à évoluer pour prendre le sens de ce qui permettait d’acheter ces marchandises et denrées : la monnaie, les espèces sonnantes et trébuchantes.

Quant aux épiciers, leur sort se dégrada. La charge d’épicier du roi disparut. Comme au Moyen Âge ils vendaient des drogues qui pouvaient être toxiques, leur nom fut un temps synonyme d’«  empoisonneur », et, dès le XIXe siècle, il désigna quelque boutiquier à l’esprit étroit préoccupé uniquement par les choses d’argent. Dans la préface de Lucien Leuwen, Stendhal n’écrit-il pas : « L’auteur ne voudrait pour rien au monde vivre sous une démocratie semblable à celle de l’Amérique pour la raison qu’il aime mieux faire la cour à M. le ministre de l’Intérieur, qu’à l’épicier du coin de la rue » ? Quelle tristesse quand on songe que cinq siècles plus tôt, on trouvait dans les Registres de la Chambre des comptes : Le Roy aura tous jours a court (à la cour) quatre valez de chambre et non plus : le barbier, l’espicier, le tailleur et un autre mangent a court.

Racine ou Corneille ?

Le 04 décembre 2015

Bonheurs & surprises

Il fut un temps, pas si lointain, où le monde se partageait entre partisans de tel ou tel maître à penser, de telle ou telle vedette, de telle ou telle idole. On était pour Sartre ou pour Camus ou, non moins sérieusement, pour les Beatles ou pour les Rolling Stones, pour Anquetil ou pour Poulidor. On oubliait généralement Corneille et Racine. La Bruyère les oppose pourtant dans une sentence célèbre : Corneille peint les hommes tels qu’ils devraient être. Racine les peint tels qu’ils sont. Il s’agit d’un topos de la littérature et de la critique, cité d’ailleurs dans le film, devenu si célèbre, Les Tontons flingueurs, et qu’Aristote avait déjà appliqué aux œuvres de Sophocle (qui peignait les hommes tels qu’ils auraient dû être) et d’Euripide (qui les peignait tels qu’ils étaient).

Ce dilemme, peindre ce qui est ou peindre ce qui devrait être, le lexicographe et le grammairien y sont aussi confrontés, qui penchent tantôt pour une grammaire descriptive et tantôt pour une grammaire normative, tantôt pour des dictionnaires très accueillants et tantôt pour des dictionnaires plus resserrés. Décrire la langue telle qu’elle est ou dire ce qu’elle devrait être : entre les deux depuis près de quatre siècles, le cœur de l’Académie française semble balancer. Qui la connaît mal l’imagine promouvant une langue éthérée, une langue qui s’entend peu ; après tout, son rôle n’est-il pas, statutairement, de « donner à notre langue des règles certaines, de la rendre pure et éloquente et capable de traiter les arts et les sciences » ? Son Dictionnaire n’est-il pas, ici ou là, agrémenté de remarques normatives ? N’est-elle pas requise, jour après jour, pour dire, non le droit, mais la bonne langue ? La rubrique qui contient ces lignes n’est-elle pas intitulée Dire, Ne pas dire ? Assurément, dira-t-on, c’est Corneille qui est vainqueur. D’ailleurs ne fut-il pas académicien pendant trente-sept ans ? Si la langue qu’il souhaite vaut les hommes qu’il peint, n’est-ce pas, à l’Académie, le triomphe de la langue telle qu’elle doit être ?

Mais qui la connaît un peu mieux sait qu’elle s’est toujours suprêmement référée à l’usage et que, d’édition en édition, elle a tenu compte de ce qui se disait et de ce qui s’écrivait pour réformer l’orthographe. Ce serait alors Racine qui l’emporterait. Après tout, si Corneille a été académicien pendant trente-sept ans, Racine ne le fut-il pas pendant vingt-cinq ans ?

Mais les choses n’étaient, ne sont pas si simples. Plutôt que de trancher abruptement et de n’opter que pour un point de vue, depuis quatre siècles l’Académie française a choisi, non sans querelles, non sans tiraillements, cette mediocritas aurea, ce « juste milieu qui vaut de l’or » cher aux Anciens, en se refusant le confort d’une option réductrice et en se condamnant à marcher entre deux précipices sur une étroite ligne de crête.

Car qui la connaît mieux encore sait que cet usage, elle s’efforce de le guider quand il est incertain et de le redresser quand il est fautif. Elle semble s’être appliquée à mettre en œuvre, s’agissant de la langue, les préceptes de Lucrèce au sujet de la nature, qui recommande à qui veut la connaître species naturae ratioque, c’est-à-dire l’observation et l’étude raisonnée de celle-ci.

Substituons linguae à naturae et Lucrèce réconciliera nos deux dramaturges, lui qui nous enjoint de mettre en ordre ce qui a été constaté par des règles raisonnées.

Futile

Le 05 novembre 2015

Bonheurs & surprises

L’adjectif futile qualifie ce qui manque de sérieux, ce qui est superficiel. Il est emprunté du latin futilis, « qui laisse échapper son contenu », « qui est dépourvu de fond, de sérieux ». Cet adjectif est dérivé de fundere, « verser, répandre », qui est à l’origine de nombreux mots français, parmi lesquels fondre et ses dérivés confondre, morfondre, mais aussi, indirectement, de fusion, foison, diffusion, effusion, infusion, perfusion ou profusion. Cette forme latine appartient elle-même à une grande famille indo-européenne dans laquelle on trouve aussi l’islandais geyser.

Il faut se souvenir de l’idée d’écoulement que l’on trouve dans le latin futilis pour bien percevoir le sens de notre adjectif futile :

Futiles dicuntur qui silere tacenda nequeunt, sed ea effundunt. Sic et vasa futilia a fundendo vocata, « On appelle futiles ceux qui ne savent pas faire silence sur ce qui doit être tu, mais le diffusent. Et on appelle de même futiles des vases qui perdent leur eau ».

Il existait en effet des vases spéciaux appelés futiles. Voici ce qu’on peut lire à leur sujet dans L’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert :

« Futile : Vase à large orifice et à fond très-étroit, dont on faisait usage dans le culte de Vesta. Comme c’était une faute que de placer à terre l’eau qui y était destinée, on termina en pointe les vases qui devaient la contenir : d’où l’on voit l’origine de l’adjectif futilis. Homme futile, c’est-à-dire homme qui ne peut rien retenir, qui a la bouche large et peu de fond, et qu’il ne faut point quitter, si l’on ne veut pas qu’il répande ce qu’on lui a confié. Le futile fut aussi une coupe que portaient à leurs mains les vierges qui entouraient le flamen dans ses fonctions sacerdotales, les femmes qui étaient au service des vestales, et les jeunes enfants qui assistaient le flamen à l’autel, et qu’on appelait camilles. Les Romains allaient chercher à la fontaine de Juturne, l’eau dont ils remplissaient les futiles. Cette eau guérissait les malades qui en buvaient, ainsi que l’assure Varron. »

La chute et la chance, les dés et les cas

Le 05 novembre 2015

Bonheurs & surprises

Le nom chute n’a guère de chance, amputé qu’il est d’un accent circonflexe qu’il méritait autant que d’autres, comme sûr ou mûr, de conserver. Il l’avait encore dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française. On y lisait en effet : « Il est tombé de son haut & a fait une lourde chûte. »

Cet accent était là pour signaler la disparition d’un ancien ; e que l’on trouvait aussi dans le nom chance, qui s’est d’abord écrit cheance. Rien d’étonnant à cela puisque ces deux noms, chute et chance, même s’ils sont éloignés par le sens, remontent l’un et l’autre au latin cadere, « choir, tomber ». Ils ont un autre point commun : les dés. On lit d’ailleurs dans le Thresor de la langue francoyse de Jean Nicot, à l’article Chance : « Est dit pour cheance, comme au jeu des dez. »

Ainsi, dès l’origine, la chance dépend de la manière dont s’effectue la chute des dés. Cela est sans doute lié à la représentation que se faisaient parfois les Anciens qui imaginaient les dieux jouant aux dés le destin des hommes.

En effet, le sort de ces derniers, c’est-à-dire leur bonne ou mauvaise chance, dépend du lancer des dés par les dieux, lancer dont le résultat est lié à leur volonté. Ne lit-on pas dans un fragment de Sophocle : Aei gar eu piptousin hoi Dios kuboi, « Les dés de Zeus tombent toujours bien » ? ; un texte dont on a cette variante: Aei tris hex piptousin hoi Dios kuboi, « Les dés de Zeus font toujours un triple six » (le triple six, appelé « coup d’Aphrodite », assurait la victoire, tandis que le triple un, « le coup du chien », assurait la défaite. Et Eschyle fait dire à Étéocle, au vers 404 des Sept contre Thèbes, que pour le combat la valeur des guerriers est importante, mais que, à la fin, ce sont les « dés d’Arès » qui choisiront le vainqueur.

Toutes citations qui montrent que c’est sans doute de quelque jeu de ce type que sont nées nos expressions tomber bien et tomber mal. On se souviendra d’ailleurs que le nom et adjectif méchant signifie d’abord « malchanceux » et qu’il est dérivé de l’ancien verbe mescheoir, « mal tomber ».

On retrouve l’idée de chute dans le français cas. Ce nom est polysémique, aussi n’allons-nous nous intéresser qu’au sens qu’il a en grammaire. Il existe deux hypothèses pour expliquer le rapport entre la chute et le cas. Dans ses très sérieux Éléments de phonétique et de morphologie du latin, Pierre Monteil écrit :

« La terminologie concernant les cas nous a été léguée par le latin, où casus constitue la traduction littérale, mais peu explicite, du grec ptôsis, “chute”. L’application de ce terme à la catégorie linguistique du cas paraît procéder en grec d’une métaphore empruntée au jeu de dés : tout comme un joueur tient dans sa main un cube, virtuellement porteur de six valeurs différentes, dont une seule sera réalisée par le coup de dés (ptôsis), l’usager d’une langue tient dans son esprit un signifiant virtuellement passible de formes différentes, dont une seule, compte tenu des exigences syntaxiques de l’énoncé, sera réalisée dans la parole. »

D’autres ont évoqué, à ce sujet, le fait que le mot chute signifie parfois « fin » et que le cas grammatical est indiqué par la terminaison du mot. C’est le sens qu’il a quand on parle, par exemple, de la chute d’une histoire.

Ces deux explications pourraient nous faire douter du sérieux que l’on prête à des langues comme le latin, le grec ou l’allemand, toutes langues à cas, puisque ce qui les distingue des autres langues, ce cas, semble sorti du vocabulaire de quelque amuseur, de quelque diseur d’histoires drôles s’attachant à provoquer les rires par une chute bien amenée ou, pis encore, de quelque bas-fond de l’Antiquité où l’on s’adonnait sans vergogne à la funeste passion du jeu de dés. Pauvres élèves, à qui l’on faisait parfois apprendre naguère ces trois langues à déclinaison, c’est miracle que vous ne soyez pas devenus ou des histrions ou des drogués du jeu.

Banquier et saltimbanque

Le 01 octobre 2015

Bonheurs & surprises

Quand l’on rapproche ces deux termes, c’est en général pour les opposer. Au banquier on prête une image de sérieux et l’on en fait un personnage qui n’est guère éloigné de la fourmi ou du financier de La Fontaine ; le saltimbanque, lui, serait insouciant comme l’étaient le savetier ou la cigale du fabuliste. À l’origine, pourtant, l’un et l’autre eurent pour outil de travail un banc, et ce banc est resté inscrit dans le nom de leurs professions. Banquier est en effet emprunté de l’italien banchiero. Ces noms, français et italien, désignaient à l’origine un changeur installé sur un banc. Banc, qui nous vient du germanique bank, a d’abord été un endroit où l’on s’assoit, puis un endroit où l’on commerce, un étal.

Quand un changeur ou un banquier faisait faillite, perdait tout ou partie de l’argent de ses clients et associés, on cassait symboliquement le banc où se traitaient ses affaires. Et c’est de ce banc cassé, « banca rotta » en italien, vite soudé en bancarotta, que nous vient le nom banqueroute.

Le saltimbanque tire lui aussi son nom du banc sur lequel il réalise ses exploits et ce nom, une fois encore, nous arrive d’Italie. Le saltimbanque, saltimbanco, c’est, proprement, celui qui saute (saltare, en italien) sur un banc (banco). Le français n’a parfois conservé qu’un des éléments de ce nom : au Moyen Âge, ces saltimbanques et acrobates étaient parfois appelés simplement sauteurs, et dans une de ces nouvelles, Le Philtre, Stendhal écrit encore : « [Mayral] témoigna plusieurs fois la crainte que je voulusse me moquer de lui, à cause de son métier d’écuyer voltigeur dans une troupe de sauteurs napolitains. » La langue populaire les appelle aussi banquistes, ce qui les rapproche formellement un peu plus du nom banquier et se trouve être une anagramme phonétique de cambiste, une fois de plus un nom d’origine italienne qui désigne un autre type de banquier, celui qui est chargé des opérations de change, (cambio en italien). Ainsi les mots semblent nous dire que le saltimbanque et le banquier ne semblent ni pouvoir ni vouloir se quitter.

On le vérifiera si nous abandonnons le français et l’italien pour nous intéresser à la langue grecque. Le comptoir des changeurs s’appelait trapezion, « petite table », et, aujourd’hui encore, banque en Grèce se dit trapeza, et trapezônomai signifie « s’installer à table, dîner », ce qui nous aide à nous souvenir, mais ceci est une autre histoire, que banque et banqueter ont la même origine. Voilà pour le banquier.

Mais on n’oubliera pas que le trapèze, lui aussi tiré de trapezion, est un des instruments les plus spectaculaires des acrobates de nos cirques, de nos saltimbanques. Et si nous employons le terme trapéziste, comment ne pas le rapprocher du trapezitês de la Grèce ancienne ? Mais quand Lysias ou Démosthène l’évoquaient, ce n’est pas d’un saltimbanque qu’ils parlaient, mais bien d’un banquier.

Ces deux-là, décidément sont inséparables et l’on peut se demander si c’est par nostalgie de leur origine commune et du temps où leurs bancs voisinaient sur quelque place italienne que la langue a créé, pour rapprocher leurs activités, l’expression acrobaties financières.

 

Oille

Le 01 octobre 2015

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L’oille est un plat d’origine espagnole mêlant viandes et légumes divers ; ce nom a la particularité de se voir concurrencé, dans notre langue, par la forme espagnole à laquelle il est emprunté, olla-podrida, forme d’ailleurs particulièrement productrice puisque c’est pour la traduire qu’a été créé le nom pot-pourri, nom qui ensuite a rapidement servi à nommer tout type de mélange. On a aussi rencontré, au xviie siècle, à une époque où l’on francisait plus que l’on ne traduisait, la forme ollopodride. On lit ainsi dans un essai intitulé Les Interests et motifs qui doivent obliger les princes catholiques et autres états de l’Europe à restablir le Roy de la Grande-Bretagne, que ce pays est devenu « un chaos et ollopodride de toutes sortes de religions ».

Le nom espagnol olla a d’abord désigné un récipient, puis, par un phénomène de métonymie fort courant, le nom du contenant est devenu également celui des mets que l’on y prépare. On observe le même passage de l’un à l’autre avec des noms comme tajine ou tian. Et profitons-en pour noter que c’est parce que l’on a parfois oublié que l’on avait affaire à un récipient, que l’on a recréé des mots ou des expressions pour les nommer ; ainsi parle-t-on de plat à tajine ou de pot-à-oille. Olla est emprunté du latin aula, « marmite », aussi écrit aulla et olla. De ce nom ont été tirés les diminutifs auxila et aulula, et, de ce dernier, Aulularia, le titre d’une des plus fameuses comédies de Plaute, présentée en français tantôt sous son nom latin, tantôt sous une transcription de celui-ci, L’Aululaire, et enfin traduite par La Marmite ou La Comédie de la marmite. Et c’est de cette Aulularia de Plaute que s’est très largement inspiré Molière pour écrire L’Avare.

Mais avant de nous revenir par l’espagnol, aula avait eu des descendants en ancien français : les formes ole, oule, eule. À l’origine, ces mots désignent, comme leur ancêtre latin, une marmite. C’est ce sens que l’on trouve dans Le Roman de Renart quand Renard prépare pour tonsurer Ysengrin une pleine ole d’eve bouillie, « une pleine marmite d’eau bouillante ». Par la suite, par analogie de forme, et comme cela s’est fait pour le nom latin testa, « vase en argile », puis « tête », ole va aussi désigner la tête, et plus particulièrement le crâne. Laurent Joubert, le médecin d’Henri III, écrit dans un chapitre des Annotations sur toute la chirurgie de Mr. De Chauliac intitulé Sur la langue de Gui de Chauliac, à l’article Oulle :

« Oulle est un mot du Languedoc, qui répond au latin Olla, duquel Gui use familièrement, pour signifier le crane, ou tais de la teste. Le François dit Pot comme je l’ay traduit. » Ce texte est intéressant puisqu’il réunit deux mots de même origine, tais (on écrirait aujourd’hui test) et tête, en montrant bien que le premier est l’enveloppe protectrice de la seconde.

Ce passage d’un récipient quelconque à la tête est largement répandu, puisque les formes latines cupa et cuppa, qui désignaient des vases en bois, des coupes ou de petits tonneaux, qui ont donné nos coupe et cuve, sont aussi la source de l’allemand Kopf, « tête ». Ajoutons pour conclure que l’on s’est souvent demandé si le passage d’un sens à l’autre n’avait pas été facilité par le fait que les Barbares et certains peuples nordiques avaient l’habitude de boire dans des crânes.

 

Amalgame, alliance, alliage, aloi

Le 07 septembre 2015

Bonheurs & surprises

En quelques siècles, l’amalgame est passé du vocabulaire des alchimistes à celui des dentistes. L’origine de ce nom a longtemps été discutée ; on l’a d’abord rattaché au grec malagma, « ramollissement ». Mais, comme alchimie, ce mot nous vient, en réalité, de l’arabe. Littré se demandait s’il fallait le rattacher à amal al-djam’a « œuvre de l’union charnelle », qui est l’étymologie communément acceptée aujourd’hui, ou à al modjam’a, « consommation du mariage » : les alchimistes comparaient l’union du mercure avec les autres métaux à l’union des corps et, pour eux, le mercure était le mari et l’autre métal, la femme.

Le mercure est en effet la base de l’amalgame. Contrairement aux autres métaux, il a la particularité d’être liquide, et donc très mobile, à température ambiante. C’est ce qui lui a valu son nom actuel : Mercure est en effet le dieu des marchands et des voleurs, mais aussi le messager des dieux. On a donc donné le nom de ce personnage sans cesse en mouvement à ce métal insaisissable, que l’on appelait auparavant, pour sa couleur et pour sa mobilité, le vif-argent.

Les textes latins médiévaux nous expliquent comment faire un amalgame de mercure et d’or : Accipe uncias V boni auri foliati et fac amalgama cum IV unc[iis] Mercurii … et super ipsum amalgama pone octavam partem uncie salis alkali. « Prends cinq onces de bon or sous forme de feuilles et fais un amalgame avec quatre onces de mercure… et sur cet amalgame, ajoute un huitième d’once de sel alcalin. »

L’analogie entre l’union des corps et celle des métaux se retrouve dans d’autres termes. Le verbe allier participe lui aussi de ces deux mondes puisque c’est de lui que sont dérivés les noms alliage, c’est-à-dire l’action de combiner des métaux par la fusion, et alliance, dont un des sens particuliers est celui de mariage. Et on se souviendra que l’alliance, c’est aussi la bague de mariage, qui devait autrefois être formée symboliquement de deux anneaux réunis, et dont chacun était d’un métal différent.

Allier est issu du latin alligare, « attacher, unir ». C’est aussi de ce dernier que nous vient l’ancien français alloier, un doublet d’allier, qui s’est maintenu dans les formes anglaises alloy, « alliage », et to alloy, « faire un alliage », et dans le français aloi, c’est-à-dire l’alliage des métaux qui formaient une monnaie, et qui n’est guère resté que dans les expressions de bon aloi et de mauvais aloi qui ont d’abord qualifié les pièces dans lesquelles la proportion de métal précieux était ou n’était pas respectée, et qui est employé aujourd’hui comme synonyme de « de bonne qualité » ou de « de mauvaise qualité ».

 

Le gourou, la brute et le baryton

Le 07 septembre 2015

Bonheurs & surprises

Dans l’imaginaire populaire les gourous de l’Inde sont des ascètes décharnés semblant se nourrir de l’air du temps, qui flottent au-dessus des contingences matérielles, et dont l’enveloppe corporelle serait un symbole de légèreté. L’image d’êtres éthérés que l’on s’en fait n’est pas entièrement fausse, mais il convient de rappeler qu’en réalité leur nom est lié à l’idée de pesanteur : Gourou est tiré du sanscrit guruh, « lourd », parce que la parole de ces hommes vénérables a du poids. On retrouve d’ailleurs cette idée aujourd’hui quand, par extension, gourou désigne tel ou tel personnage dont les nombreux disciples attendent la moindre parole oraculaire. La grammaire comparée nous apprend que la racine indo-européenne à l’origine de guruh est aussi à l’origine du latin brutus, d’où est tiré le français brute. Brutus signifie « lourd physiquement », mais surtout « lourd d’esprit, stupide » ; c’était en latin un terme dévalorisant jusqu’à ce que Lucius Junius le magnifie et en fasse un nom illustre. Ce dernier feignit en effet d’être idiot (brutus) pour éviter d’être mis à mort par son oncle Tarquin le Superbe, qu’il renversa par la suite pour instituer la république. Ainsi ce mot, autrefois méprisé, devint le symbole de la lutte pour la liberté. D’ailleurs deux de ses descendants, qui portaient ce même surnom, maintenant glorieux, figuraient parmi les assassins de César, accusé de vouloir rétablir la royauté, dont Marcus Junius Brutus, un fin lettré et un orateur de talent. C’est à lui que César dit en grec, s’il faut en croire Suétone, Kai su teknon, « Toi aussi mon fils », citation restée dans les mémoires sous sa forme latine tu quoque mi fili. Ce Brutus succèdera à son illustre ancêtre comme héraut de la lutte contre la tyrannie et, dans Les Misérables, Hugo nous montrera Marius obtenant son diplôme d’avocat grâce à une plaidoirie en faveur de ce dernier au terme de laquelle il réclamera son acquittement.

Cette même racine indo-européenne est à l’origine du latin gravis, « lourd, pénible ». De cet adjectif ou de ses dérivés nous viennent le français « grave » et de nombreux mots de la même famille comme gravide, proprement « alourdie par une grossesse », grever, « soumettre à une lourde charge financière », mais encore grief, le doublet populaire de grave, aujourd’hui substantif, mais qui fut d’abord un adjectif dont on tira l’adverbe grièvement. Cette idée de lourdeur et de pénibilité, on la retrouve chez Pascal dans Les Provinciales, quand il parle des docteurs graves pour dénoncer le caractère pesant et l’esprit de sérieux de ces derniers. Et n’oublions pas qu’aujourd’hui dans la langue populaire grave peut avoir une valeur d’adjectif et signifier « fortement troublé, mentalement atteint », il est grave ou une valeur d’adverbe et signifier « beaucoup, fortement » : Il m’énerve grave.

Les mots grecs barus, « lourd », et baros, « pesanteur », ont eux aussi la même origine. Ils nous ont donné des mots plus savants comme barographe, baromètre ou encore barycentre et baryton, « celui qui a la voix grave ». C’est aussi de baros qu’est tiré le nom bar. Nous ne faisons pas allusion au comptoir de débit de boissons (ni, par métonymie, au débit de boisson lui-même), ni à ce poisson à la chair appréciée, mais à l’unité de pression de mesure atmosphérique, qui est la providence de tous les distraits quelque peu fâchés avec les accords : cette unité de mesure a la très rare particularité d’avoir comme symbole une forme qui lui est homographe. En effet, alors que le symbole des gramme, mètre, seconde est g, m, s, celui du bar est bar. Et comme les symboles sont invariables, on peut donc écrire tout-à-loisir trois bar ou trois bars en invoquant l’unité ou son symbole.

 

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