Dire, ne pas dire

Bonheurs & surprises

Domfront ? Dame Oui ! Oui Da !

Le 4 juillet 2019

Bonheurs & surprises

Certaines communes françaises ont un nom commençant par dom- ou dam-, comme Domfront ou Dampierre. Ces préfixes, dom- ou dam-, sont des formes d’ancien français, issues du latin dominus, « seigneur, maître », ou domina, « maîtresse », et qui, entre autres sens, signifiaient, en latin médiéval, « saint, vénérable ». Aujourd’hui, dans la toponymie, cohabitent des formes en Dam(p) et en Saint-. Ainsi ce n’est qu’en 1861 que Domfront absorba sa voisine nommée Saint-Front, placée comme elle sous le pieux patronage de Front de Passais, un ermite du vie siècle. Dans certains cas le nom du saint ou de la sainte qui a donné son nom à quelque commune (ou, plus rarement, à quelque patronyme) est facilement reconnaissable : Dampmartin (rappelons que dans tous ces toponymes dom(p) et dam(p) se prononcent comme dont et dans) est l’équivalent des très nombreuses communes appelées Saint-Martin ; Domprémy, aussi écrit Domrémy, un équivalent de Saint-Rémy. Mais, dans d’autres cas, le nom latin du saint a conservé, pour la commune ou la paroisse, la forme qu’il avait au Moyen Âge, tandis que le nom donné à la personne était francisé. Ainsi Dampmart, Dampleux et Danvou sont-ils des équivalents de saint Médard, de saint Loup et de saint Victor, tandis que Dombasle, la commune de Meurthe-et-Moselle signifie « saint Basile », et que Dompvitoux, située dans le département voisin de la Moselle, est le nom ancien de saint Vanne, qui fut un des premiers évêques de Verdun. Ces formes étaient aussi parfois, mais plus rarement, formées avec un nom féminin. Il existe ainsi des communes ayant pour nom Dampmarie, et sa variante Dame-Marie, ou Damville, et sa variante Donville (notons que la dame-jeanne, cette grosse bouteille, n’a pas sa place dans cette pieuse liste).

Ce féminin, dame, est aussi une interjection lancée pour donner plus de poids, parfois à une négation, dame non ! mais le plus souvent à une affirmation, dame oui ! Il s’agit d’une forme abrégée de Notre-Dame, une invocation à la vierge, que l’on prenait à témoin pour attester de la vérité de ses propos.

À cette famille, on aimerait bien ajouter une autre exclamation, da !, employée elle aussi pour donner plus de force à un propos et en particulier à une affirmation, mais l’étymologie ne le permet pas. De cette affirmation, le Dictionnaire de Nicot nous apprend qu’« elle est faite par Syncope ou contraction, de Deà, et affermit la diction où elle est adjoustée, comme non dà, ouy dà », tandis que celui de l’Académie française nous informe qu’elle « ne se met jamais qu’aprés une affirmation ou une negation : Ouy-da, si-da, nenni-da, vous le ferez da » et qu’elle « est du style familier & bas ». Littré complète ce tableau dans son Dictionnaire en nous en donnant l’origine : « La forme ancienne est dea, monosyllabe, une autre encore plus ancienne est diva. D’après Diez [un philologue allemand du xixe siècle, considéré comme le père de la linguistique romane], diva est composé des deux impératifs, di (dis) et va ». On trouvait au Moyen Âge ce rôle de renforcement dévolu au simple impératif va. On lit ainsi dans Le Roman de Renart : Lesse, va, tost les chiens aler (« Laisse, oui, laisse vite aller les chiens ») ; on l’a étoffé ensuite en y ajoutant l’impératif di, parfois en le répétant, ce que l’on peut lire, par exemple, dans Les Trouvères ribauds de Rutebeuf : Et tu, diva di, faz noienz (« Toi, ah oui vraiment, tu ne fais rien »). Da n’est plus guère en usage et Diva a aujourd’hui disparu. On pourra cependant constater avec amusement que ce dernier a été dans certains cas remplacé par l’exclamation familière presque homonyme, dis voir, que l’on emploie pour mettre son interlocuteur au défi de démentir les propos qui viennent d’être tenus. C’est ainsi qu’en use Jules Renard dans Poil de carotte, quand, dans le chapitre intitulé « Le Coffre-fort », un domestique nommé Pierre dit : « Je t’ai vu, je t’ai vu, Poil de Carotte, dis voir un peu que je ne t’ai pas vu. »

Le kermès et la kermesse

Le 4 juillet 2019

Bonheurs & surprises

Ces deux noms sont homonymes mais, pour le sens et l’étymologie, ils sont entièrement différents. Le premier, kermès, apparaît à la fin du xve siècle et désigne une variété de cochenille qui vit en parasite sur certains arbres. Par métonymie, ce nom désigne aussi la teinture que l’on obtient à l’aide de ces insectes et, employé en apposition, dans l’expression chêne kermès, il désigne un petit chêne méditerranéen sur lequel vivent ces animaux. Ce nom, kermès, est emprunté, par l’intermédiaire de l’espagnol alkermes, de l’arabe qirmiz, « cochenille » ; il a de nombreux parents. D’abord, le plus proche, alkermès ; c’était à l’origine le même mot, avec son initiale al, l’article d’origine arabe que l’on retrouve dans alcool, algèbre ou alambic. Il désigne aujourd’hui une liqueur faite de fruits marinés dans l’alcool et teintée avec du kermès. Kermès a aussi d’autres parents un peu plus éloignés : le nom carmin, qui date du xiie siècle, et l’adjectif cramoisi, du xiiie siècle. Il y a deux hypothèses concurrentes pour expliquer le premier et toutes deux nous ramènent à qirmiz. Carmin pourrait être issu du latin médiéval carminium, un nom formé à l’aide de l’arabe qirmiz et du latin minium, « vermillon, minium », le mot latin se comprenant soit comme le vermillon obtenu à partir de cochenilles, soit comme une juxtaposition de deux termes synonymes visant à les renforcer mutuellement. Mais on évoque aussi pour expliquer l’origine de ce nom une dérivation de l’ancien français carme. Celui-ci a beaucoup voyagé, nous le tenons en effet de l’espagnol carmez, qui lui-même était issu de l’hispano-arabe qarmaz, une altération de l’arabe classique qirmiz. Si donc le nom carmin est peut-être passé par l’espagnol, l’adjectif cramoisi nous vient sûrement, lui, de l’italien cremisi, « rouge foncé », un emprunt de l’arabe qirmizi, « de la couleur de la cochenille », un dérivé, bien sûr, de qirmiz.

Le nom kermesse est plus ancien (fin du xive siècle). Dans son Dictionnaire, Littré signale que l’on dit également Karmesse (c’était d’ailleurs uniquement sous cette forme qu’on le trouvait dans l’édition de 1762 du Dictionnaire de l’Académie française) et que ce nom est un emprunt du flamand kerkmisse, nom composé de kerk, « église », et misse, « messe », signifiant proprement « messe de l’église ». Ce nom, kirk, qui appartient à la même famille que l’anglais church et que l’allemand Kirche, a une forme bien germanique mais c’est pourtant du côté du grec qu’il faut aller chercher son origine. Il s’agit en effet d’une altération du grec chrétien kurikos, « du Seigneur », que l’on peut lire dans l’expression kurikon dôma, « la maison du Seigneur », cet adjectif étant lui-même dérivé de kurios, « seigneur », un nom que l’on retrouve au vocatif dans le Kyrie eleison. On pourra noter, sans vouloir tomber dans la psychologie des nations, que pour désigner leur église, les peuples grec et nordique ont choisi de privilégier le nom du bâtiment, kurikon dôma, « la maison du Seigneur », alors que les peuples latins ont choisi un nom tiré du grec ekklêsia, « assemblée du peuple », puis « assemblée des fidèles » et, proprement, « assemblée convoquée », ce nom appartenant à la même famille que l’anglais to call, « appeler ». Mais, en dépit de cette pieuse étymologie, la kermesse, qui est une fête patronale, est aussi et avant tout une occasion de réjouissance populaire entraînant une certaine licence. Il n’est pour s’en convaincre que de se référer aux œuvres picturales auxquelles elle a donné son nom et dont Rubens fut un maître éclatant, ou de lire ce qu’écrit Huysmans à ce sujet dans L’Art moderne (1883) : « Dans sa Kermesse du Louvre, Rubens n’en faisait pas, de cette peinture-là [de la peinture à sentiments et à idées] et Brauwer et Ostade n’en faisaient pas davantage. Dans leurs toiles on pisse, on dégobille. »

Joué-lès-Tours

Le 6 juin 2019

Bonheurs & surprises

Un certain nombre de locutions prépositionnelles ou adverbiales, à valeur spatiale, sont formées à l’aide de noms, comme en face (de), côte à côte, de front. Dans certains cas, la forme du nom est une trace de l’ancien français et n’est pas toujours aisément reconnaissable ; c’est le cas de vis-à-vis, vis est une forme ancienne de « visage », mais plus encore avec la préposition lez, que l’on écrit parfois aussi lès et qui se rencontrait aussi jadis sous les formes les, lez, leez, leis, leiz, laz, let, letz, lé, lieis, lec.

En ancien français, lez, issu du latin latus, lateris, « côté », avait encore toute sa valeur de nom. On lit ainsi, dans La Chanson de Roland : l’espee del lez, « l’épée au côté », al seniestre les, « au côté gauche », ne savoit auquel lez aler, « il ne savait de quel côté aller ». On trouve aussi, chez d’autres auteurs, les a les ou les et les, « côte à côte ». Comme l’ancien français aimait à doubler un nom par un synonyme, on rencontre souvent l’expression lez et costé. Mais, tout en conservant sa valeur de nom, lez prit aussi très tôt une valeur prépositionnelle : estoit leiz la selve, « il était à côté de la forêt », les lui s’assist, « il s’assit à côté de lui ». Cette proposition s’est maintenue suffisamment longtemps dans la langue courante pour que le père Chifflet range, dans son Essay d’une parfaite Grammaire de la langue françoise où le lecteur trouvera, en bel ordre, tout ce qui est de plus nécessaire, de plus curieux, et de plus élégant, en la pureté, en l’orthographe, et en la prononciation de cette langue, paru en 1659, la locution lez Paris, parmi les « propositions décriées ». Trente-cinq ans plus tard on pouvait lire, dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française, à l’article lez, « A costé de, proche, tout contre. Ancienne façon de parler qui n’a plus guere d’usage qu’en quelques phrases, comme, Le Plessis lez Tours, &c. » En effet, la similitude avec la forme les de l’article défini pluriel et du pronom complément d’objet direct de la troisième personne du pluriel avait empêché la préposition et le nom lez ou lès de se maintenir, et ce, d’autant plus que le nom latin latus avait un homonyme, l’adjectif latus, « large », qui évolua en une autre forme similaire, lé. On lit ainsi dans La Chanson de Roland : « Granz ont les nés et lées les oreilles (« Ils ont le nez grand et les oreilles larges »), et dans un portrait qu’elle trace de Charles V, Christine de Pizan écrit : « De corsage estoit hault et bien formé, droit et lé par les espaules » (« Il avait le torse haut et bien formé et les épaules droites et larges »). Ces homonymies ont eu raison de l’emploi courant de lez, remplacé dans l’usage par des formes moins sujettes à confusion comme « côté » ou « large ». Mais ces risques, s’ils existent dans la langue courante, disparaissent quand il s’agit de toponymie et c’est à cette dernière que nous devons la survie de cette préposition, grâce à des villes comme Joué-lès-Tours, Villeneuve-lès-Avignon ou Montfort-la-Cane-lez-Saint-Malo.

Nom d’un (petit) chien !

Le 6 juin 2019

Bonheurs & surprises

Chez l’immense majorité des animaux un nom épicène désigne à la fois le mâle et la femelle, le jeune et l’adulte. Échappent au lot commun ceux que l’homme élève ou chasse. Dans ce cas, on tire généralement le nom de la femelle de celui du mâle : un chat, une chatte ; un lion, une lionne ; un éléphant, une éléphante ; un âne, une ânesse, même si certains ne suivent pas la règle, comme la vache et le taureau, le cheval et la jument ou le lièvre et la hase, etc. Mais, rappelons-le, il s’agit là d’exceptions ; très souvent, un seul nom sert à nommer les animaux auquel on ajoute, si le besoin s’en fait sentir, mâle ou femelle : une baleine mâle, un brochet femelle. C’était aussi le sort du nom crapaud, jusqu’à ce que Voltaire, à l’article Beau de son Dictionnaire philosophique portatif, se demande ce qu’était le beau pour un crapaud et écrive : « Il vous répondra que c’est sa crapaude, avec deux gros yeux ronds sortant de sa petite tête, une gueule large et plate, un ventre jaune, un dos brun. »

Ce qui vaut pour les sexes, mâle ou femelle, vaut aussi pour les âges, adulte ou jeune. Nombre des jeunes n’ont en effet pas de nom, et, quand ils en ont un, il est très rare qu’il y en ait un pour les jeunes mâles et un pour les jeunes femelles, comme c’est pourtant le cas avec chevreau et chevrette (ou, plus familièrement, biquet et biquette), agneau et agnelle, mais encore aiglon et aiglonne, faon et faonne (que l’on n’oubliera pas de prononcer « fane »). Balzac parle aussi d’une oursonne et certains vont jusqu’à distinguer la truitelle du truiton. Quant à l’oisonne, elle semble désigner une jeune fille sotte et prétentieuse plus qu’un oison femelle.

Mais à côté de ceux-là, un des animaux domestiques les plus communs n’a pas de nom distinctif pour les petits : Chiot désigne un petit chien d’un sexe ou d’un autre. Certes le nom populaire des latrines rendait difficile la création d’un féminin à partir de ce dernier. Mais cette absence étonne d’autant plus que le latin distinguait catulus de catula. Ces noms, toutefois, pouvaient aussi désigner d’autres jeunes carnivores et Jacques de Vitry, qui fut évêque de Saint-Jean-d’Acre, alla jusqu’à employer catulos, proprement donc « chiots », pour désigner les fruits des amours illégitimes de prêtres ou d’évêques durant les croisades : « De cibis delicatis pascebant catulos suos quos de turpibus concubinis, ipsi turpiores procrearant » (« Ils nourrissaient avec des mets raffinés les petits chiens qu’ils avaient engendrés avec d’infâmes concubines, eux qui étaient plus infâmes encore »). À côté de catulus, on avait tiré du latin canis un autre diminutif, canicula, à l’origine du nom « canicule », qui a d’abord désigné une chienne, puis la période allant du 24 juillet au 24 août, ainsi nommée parce que l’étoile du Chien, Sirius, s’y levait en même temps que le soleil, et du nom « chenille », parce que la tête de cet animal ressemble à celle d’un chien. Pour désigner un petit chien, le français utilisa d’abord chael, une forme issue de catulus, puis chiennet, un diminutif de chien, que l’on rencontre, par exemple, dans Le Testament de Villon : « Item, je donne a Jehan le Lou, […] Ung beau petit chiennet couchant… » De chien a été tiré un autre dérivé, chenet, mais ce nom, proprement « petit chien », désigna très vite l’ustensile de métal que l’on dispose dans le foyer d’une cheminée pour servir de support au bois et en faciliter la combustion et qui est souvent orné d’une tête de chien ; nos amis anglais l’appellent firedog, « chien de feu », mais aussi andiron, un parent, tant pour la forme que pour le sens et l’étymologie, de notre landier, (un nom formé par l’agglutination de « l’andier », andier étant lui-même issu du gaulois *andéros, « taureau »). Tous ces termes nous amènent à penser que c’est parce qu’ils figurent des animaux qu’on appelait ainsi ces ustensiles. Mais à cette explication peut s’en superposer une autre : cet instrument, l’italien l’appelle alare, un nom tiré du latin lares, « les lares », parce que ces génies tutélaires sont, comme les chiens, les protecteurs des foyers.

Justice fiscale, justice sociale

Le 2 mai 2019

Bonheurs & surprises

L’expression justice fiscale a été très employée ces temps derniers. Cependant, si elle nous intéresse aujourd’hui, c’est essentiellement parce que, en quelques siècles, la manière dont nous l’entendons a changé du tout au tout, et ce, parce que d’une époque à l’autre, on n’a pas donné, dans cette locution, le même sens au nom justice. Dans justice fiscale, on comprend de nos jours justice comme le « caractère de ce qui est conforme au droit et à l’équité ». Mais ce même nom désigne aussi « le pouvoir de faire droit à chacun, de récompenser et de punir », et « l’autorité judiciaire, l’institution comprenant l’ensemble des tribunaux, des magistrats et des officiers, qui est chargée de l’exercice de ce pouvoir », et c’est ainsi qu’on l’entendait jadis quand on parlait de justice fiscale. On en a une preuve avec L’Encyclopédie de Diderot et D’Alembert, où l’on peut lire, à l’article Justice : « Justice fiscale : on donnait ce nom aux justices qui étaient établies dans le domaine du roi appelé fiscus. »

Le sens de l’adjectif fiscal a lui aussi évolué. S’il signifie aujourd’hui « qui a rapport au fisc, à l’impôt », il signifiait autrefois « qui appartient au fisc », c’est-à-dire au trésor du prince ou de l’État. De ce mot, la première édition du Dictionnaire de l’Académie française nous apprend qu’« Il n’est guere en usage qu’en ces phrases. Procureur fiscal. Advocat fiscal, Qui se disent des Officiers qui ont soin de la conservation des droits d’un Seigneur Haut Justicier, & des interests du public dans l’estenduë de sa Seigneurie », on y lit ensuite que l’« On dit d’Un homme fort attaché à ce qui regarde l’interest du Fisc, que c’est Un homme extremement fiscal. » Au sujet de cet homme fiscal, la sixième édition précisait : « Dans ce sens, il ne se prend qu’en mauvaise part. » Quant à Montesquieu, évoquant dans L’Esprit des lois, au chapitre XXI du livre XXIII, des lois censées dissuader les Romains d’épouser des affranchies, parce que, dans ce cas, ce dont ils devaient hériter reviendrait au fisc, il nous dit qu’elles « parurent plutôt fiscales que politiques et civiles ».

L’expression justice sociale est plus récente et justice y a bien le sens de « caractère de ce qui est conforme au droit et à l’équité ». On la rencontre dès le début du xixe siècle, en 1805, dans Le Spectateur français puis chez des politiques comme Clemenceau, dans Vers la réparation, mais aussi chez des romanciers comme Mauriac ou Romain Rolland. Faisant pendant à cette expression, on rencontre aussi, beaucoup plus rarement, injustice sociale. Cette locution figure dans l’acte d’accusation contre les auteurs de l’attentat du 13 septembre 1841, qui visait le duc d’Aumale : « Ce sont presque tous des ouvriers dont l’esprit et le cœur ont été pervertis par des publications qui leur font regarder leur condition comme une injustice sociale, et le bien-être auquel ils aspirent comme une conquête que ne pourra pas interdire à la révolte un gouvernement démantelé par les attaques des factions. » Marcel Aymé l’utilise aussi à plusieurs reprises, notamment dans Silhouette du Scandale : « L’injustice sociale est une évidence si familière, elle est d’une constitution si robuste, qu’elle paraît facilement naturelle à ceux-mêmes qui en sont victimes et qu’elle ne choquerait peut-être personne si quelque événement significatif n’en imposait parfois le spectacle violent. » Il écrit également, dans Le Confort intellectuel : « Nous autres écrivains, voyez-vous, l’injustice sociale, la misère, l’humiliation des pauvres gens, les taudis, le travail triste et autres calamités constituent notre matière première. » Comment, de plus, ne pas constater avec tristesse que si la justice sociale semble unique, l’injustice sociale peut prendre mille formes, puisque, contrairement à la première, elle se rencontre au pluriel. Ajoutons pour conclure sur une note plus joyeuse que l’expression fiscalité verte, elle aussi fort en cour aujourd’hui, se rencontre dès le xviiie siècle, sous la plume de Jean-Baptiste Lucotte du Tillot, dans son Mémoire pour servir à l’histoire de la fête des fous qui se faisait autrefois dans plusieurs églises. Il y met en scène un fou, auteur d’une lettre où il se présente comme un fiscal (un procureur fiscal) verd (vert) et qu’il termine par ces mots : « Votre folâtre serviteur tant en la fiscalité verte [une charge qui n’est bien sûr que le fruit des élucubrations de l’auteur] qu’en quelque autre charge d’honneur qui n’est maintenant découverte. » Sans-doute faut-il rappeler que le mot vert, quand il n’était pas encore une forme de label écologique, pouvait dénoter un manque de sérieux. Ne lit-on pas en effet dans la première édition de notre Dictionnaire : « On dit, qu’Un homme a la tête verte, que c’est une tête verte, pour dire, qu’il est étourdi, évaporé » ?

Le squelette de la jument

Le 2 mai 2019

Bonheurs & surprises

Ces deux noms sont étonnants parce que leur genre ne correspond pas à leur aspect extérieur. Ces sont des empêcheurs d’établir des règles universelles en rond. Seraient-ils absents de notre langue que l’on pourrait énoncer sans balancer : « En français, tous les noms terminés en -ment sont masculins et tous les noms terminés par -ette sont féminins. » Las, ce bel édifice était sapé par ces exceptions : une jument et un squelette. Mais ces originaux eurent à lutter. Dans son Dictionnaire, Littré nous apprend qu’« Au xviie siècle, les puristes voulaient faire squelette du féminin ; aujourd’hui les gens du peuple font souvent cette faute ». Il cite pour appuyer ses dires la Requéte des dictionnaires, de Ménage : « Ils veulent, malgré la raison, qu’on dise aujourd’hui la poison, une éventaille, une squelette. » Longtemps aussi, pour faciliter la prononciation, la langue populaire pourvut ce squelette d’un e prothétique pour en faire un esquelette. Peut-être s’agit-il d’un trait méridional puisque l’espagnol dit esqueleto. Le nom féminin jument semble, lui, n’avoir jamais eu la tentation du masculin. En revanche, le nom latin dont il est issu, jumentum, « bête de somme », est à l’origine de noms de genre différent dans certaines langues latines : en espagnol jumentum a donné jumento et jumenta, « âne » et « ânesse », tandis que l’italien distingue le nom masculin giumento, « bête de somme » du nom féminin giumenta, « jument ».

Le rôle qu’a joué cet animal dans la littérature, même s’il n’est pas aussi important que celui du cheval, est loin d’être négligeable. On songe d’abord à l’héroïne du roman éponyme de Marcel Aymé, La Jument verte, qui s’ouvre ainsi : « Au village de Claquebue naquit un jour une jument verte. » L’animal va apporter fortune et prospérité à son propriétaire Jules Haudoin. Celui-ci, accablé jusque-là de toutes sortes de malheurs, deviendra riche et respecté.

Nommé, par le préfet, maire et élu conseiller général, il aura ce mot qui se prête à de nombreuses interprétations et que semblent avoir fait leur ministres et parlementaires : « Quand on est dans la politique, on ne peut guère refuser de montrer sa jument verte, même au premier venu »…

Balzac a lui aussi brossé un intéressant portrait de jument dans La Vieille Fille. Après avoir présenté les domestiques de ce personnage, il ajoute : « Peut-être faudrait-il compter pour beaucoup la grosse vieille jument normande bai-brun qui traînait mademoiselle Cormon à sa campagne du Prébaudet, car les cinq habitants de la maison portaient à cette bête une affection maniaque. Elle s’appelait Pénélope, et servait depuis dix-huit ans […]. Cette bête était un perpétuel sujet de conversation et d’occupation : il semblait que la pauvre mademoiselle Cormon, n’ayant point d’enfant à qui sa maternité rentrée pût se prendre, la reportât sur ce bienheureux animal. Pénélope avait empêché mademoiselle d’avoir des serins, des chats, des chiens, famille fictive que se donnent presque tous les êtres solitaires au milieu de la société. Ces quatre fidèles serviteurs, car l’intelligence de Pénélope s’était élevée jusqu’à celle de ces bons domestiques, tandis qu’ils s’étaient abaissés jusqu’à la régularité muette et soumise de la bête, allaient et venaient chaque jour dans les mêmes occupations avec l’infaillibilité de la mécanique. »

Et l’on n’oubliera pas que dans Tout va très bien, Madame la Marquise, c’est par l’annonce de la mort de la jument grise que commence la longue liste des catastrophes ayant touché les biens et la famille de l’infortunée marquise.

La littérature semble n’avoir pas accordé une aussi belle place au squelette. On prête certes à Voltaire ce mot « Un Dictionnaire sans citations n’est qu’un squelette ». Reste le squelette dans le placard, plus souvent remplacé aujourd’hui par le cadavre dans le placard. D’aucuns pensent que c’est à Thackeray, l’auteur de La Foire aux vanités, que l’on doit d’avoir popularisé le skeleton in the closet. Mais n’oublions pas que, dès 1792, parut une caricature intitulée Le Squelette de Mirabeau sortant de l’armoire de fer, qui illustrait un article révélant que l’on avait trouvé dans la correspondance de Louis XVI, cachée dans cette fameuse armoire, des documents montrant que Mirabeau était entré secrètement en contact avec le roi et sa cour. Cette révélation fit que Mirabeau fut chassé du Panthéon, dont il était le premier occupant, et remplacé par Marat. Sa dépouille erra ensuite de cimetière en cimetière jusqu’à une fosse commune du cimetière de Clamart. Le grand orateur s’était fait squelette errant…

Alerte, alarme

Le 4 avril 2019

Bonheurs & surprises

Le nom alerte fut d’abord une locution : (Estre) a l’herte, « (être) sur ses gardes ». On la trouve sous cette forme chez Rabelais : « Le pilot, prevoyant ung grain, commenda tous estre à l’herte, tant nauchiers [nautoniers] et mousses que nous aultres voyagiers », ou chez Montaigne, avec une autre graphie : « Eschylus a beau se tenir à l’airte, le voylà assommé d’un toict. »

Il s’agit d’un emprunt à la locution italienne all’ erta, composée de all’, « à la, sur la », et erta, « côte, pente » et, proprement « lieu élevé », employée pour indiquer que l’on est sur un lieu éminent d’où le regard embrasse tout l’alentour. Quant à Erta, il s’agit de la forme féminine du participe erto, qui veut dire « dressé, élevé », une abréviation de eretto, lui-même issu du latin erectus, le participe passé du verbe erigere, que l’on retrouve dans l’expression Homo erectus, employée pour signaler que l’un de nos lointains ancêtres, situé entre l’Homo habilis et l’Homo sapiens, avait cessé de se déplacer sur ses quatre membres pour devenir bipède. Cicéron l’avait déjà signalé dans Les Lois (1, 26) : « Natura hominem erexit » (« La nature a donné à l’homme la station verticale »). Le dérivé erectio désigne l’action d’élever, de dresser. On ne s’étonnera donc pas de le trouver dans le De architectura, « l’Architecture », de Vitruve. Mais en latin chrétien, il signifie aussi « orgueil ». On lit ainsi dans le livre de Job (22, 19-20) : « Videbunt iusti et laetabuntur / et innocens subsannabit eos / nonne succisa est erectio eorum ? » (« Les justes verront [les méchants punis] et se réjouiront et l’innocent se moquera d’eux ; leur orgueil n’a-t-il pas été abattu ? »). Et dans La Mort de Philippe II (vers 10-12), Verlaine semble réunir Vitruve et la Bible, architecture et orgueil, quand il évoque le château du roi : « Despotique, et dressant au-devant du zénith / L’entassement brutal de ses tours octogones, / L’Escurial étend son orgueil de granit. »

Il est bien sûr un autre sens au mot érection, qu’évoque Serge Reggiani lorsqu’il chante L’Homme fossile : « Enfin les scientifiqu’s suivant coutumes et us / Voulant me baptiser de par un nom latin / M’ont appelé Pithécanthropus Erectus / Erectus ça m’va bien, moi qu’étais chaud lapin. »

Mais revenons à alerte.

Ce mot a la particularité rare d’avoir au moins trois natures différentes. De son origine il a gardé sa nature de nom, mais, comme il était employé avec le verbe être, on en a rapidement fait un adjectif, d’abord attribut, puis également épithète. Et ce n’est pas tout, puisque Féraud écrit, dans son Dictionnaire, au sujet du mot alerte que c’est aussi un « adverbe ou une espèce d’interjection ». Position moyenne fort sage, que n’aurait pas désavouée la langue normande évoquée plus haut, et que l’on se gardera bien de critiquer. On lit en effet dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française, à cet article : « Adverbe. Debout, soyez sur vos gardes, prenez garde à vous. Alerte, alerte, soldats. » Près de deux siècles après et trois éditions plus tard, presque rien n’a changé, puisqu’on lit, dans la neuvième édition, à ce même article : « Interjection. Debout, soyez sur vos gardes. Alerte, alerte, soldats ! »

D’alerte, le nom alarme est assez voisin par le sens et par l’origine. Il nous vient en effet lui aussi de l’italien, et c’est encore à une locution, all’arme, « aux armes », que nous devons ce mot. Mais la forme italienne a été à la source d’une légère confusion puisque all’arme a été rapproché d’à l’arme (« que chacun prenne son arme »), donc d’un nom singulier, alors que l’italien arme est un pluriel. Notons qu’aujourd’hui le seul tour en usage en français pour appeler au combat est la forme plurielle « aux armes ». En ce qui concerne la forme à l’arme, c’est essentiellement dans la locution « à l’arme blanche » qu’on la rencontre. Mais s’agit-il d’appeler à se lever en masse et à prendre les armes (et non l’arme), c’est bien « aux armes ! » que l’on crie ou que l’on chante ; depuis plus de deux siècles un hymne national en fait foi.

Purée, purin

Le 4 avril 2019

Bonheurs & surprises

Il s’est trouvé en latin deux verbes de sens différents mais ayant la même forme, purare : l’un était dérivé de l’adjectif purus, « pur », et signifiait « nettoyer, purifier ; épurer » ; l’autre, dérivé du nom pus, puris, « pus », signifiait « suinter, suppurer ». L’ancien français a confondu ces deux verbes en un seul, purer, qui réunissait toutes ces significations. La fusion de ces différents sens s’est faite parce que l’eau employée pour laver des aliments dégouttait quand on mettait ces derniers à sécher. Par extension, purer s’est ensuite employé avec le sens d’« écraser pour obtenir du jus ». Le participe passé féminin substantivé de ce verbe, purée, a donc d’abord désigné un liquide, et particulièrement du vin, la fameuse purée septembrale chère à Rabelais. Mais il n’est pas le seul à appeler ainsi cette boisson. On lit ainsi chez Eustache Deschamps, un auteur du xive siècle : « Alons humer de la purée en chantant », et quelques vers plus loin : « Tres chier (cher) et tres amé cousin / Tant avez pincé (pris) le raisin / Et la purée de Bourgoingne / Que […] souffert en avez maladie. »

En avançant dans le temps, la purée a cessé d’être le nom du jus pour devenir celui du résidu solide obtenu après pression, puis celui de tout fruit ou légume écrasé. Dans la langue populaire, c’est aussi une interjection marquant l’étonnement ou l’irritation.

Mais de purer, au sens de « dégoutter, suinter », vient également le nom purin. Si l’on connaît le sens ordinaire de ce mot, un exsudat liquide des tas de fumier, on connaît moins le sens de ce terme quand il est adjectif, employé en particulier dans l’expression langage purin qui a longtemps désigné le patois urbain de Rouen aux xviie et xviiie siècles. À cette époque en effet le textile y était la principale industrie. Les teinturiers étaient régulièrement amenés à retirer des pièces de tissu des bacs de teinture dans lesquels ils les avaient fait tremper pour les mettre à dégoutter ; on disait alors que ce tissu purait. C’est pour cette raison que l’on donna le nom de purin aux teinturiers, puis à tous les ouvriers du textile et enfin à tous les ouvriers de Rouen, mais aussi à la langue qu’ils utilisaient. Dans son Dictionnaire, Littré présente encore ce purin comme « le patois du peuple dans les bas quartiers de la ville de Rouen », dans lequel, précise-t-il, « on fait des vers burlesques ».

Ces vers burlesques, les vers purins (que l’on appelle aussi parfois vers puriniques) doivent leur fortune à deux écrivains rouennais du xviie siècle, aujourd’hui peu connus, David Ferrand et Louis Petit, auteurs l’un et l’autre, à quelques dizaines d’années d’écart, d’un recueil de poèmes portant le même titre : La Muse normande. Si les vers qu’on y trouve nous intéressent encore, ce n’est pas tant pour leur valeur littéraire, mais bien plutôt parce que c’est dans ces recueils que l’on rencontre, écrits pour la première fois, un certain nombre de termes normands qui firent ensuite leur entrée officielle dans notre langue (semblable aventure arriva, deux siècles plus tard, au nom pieuvre, d’abord anglo-normand, puis français grâce aux Travailleurs de la mer, de Victor Hugo). Parmi donc ces noms nés du purin, ou, mieux, du langage purin, et bientôt devenus français, on trouve bardage, brandebourg, calumet, gob(b)e, guibole, étriquer ou flâner, mais également la forme ancienne grisette, qui désignait une pièce de monnaie de couleur grise et de peu de valeur, et d’où l’argot a tiré le nom grisbi. C’est de cette langue que nous viennent aussi revenez-y, et seringue, au sens d’« arme à feu », tirelire, au sens de « tête », ou encore se toquer, au sens de « s’éprendre, s’engouer », sans oublier déclencher, lubie, minauder, ni potin, au sens de « commérage », ou roquet, au sens de « chien de petite taille et hargneux ». Il y en eut aussi quelques autres, dont la langue commune ne voulut pas et qui ne sortirent guère de la région où ils étaient nés, comme caleux, « paresseux » ; craqueux, « menteur, hâbleur » ; éluger, « troubler » ; fripe, « mangeaille » ; ou gravouiller, « faire du tapage ».

Ajoutons pour conclure que purin n’était pas le seul nom que l’on donnait à ces teinturiers. Ils partageaient aussi avec les tanneurs celui de sueur. Non pas le nom féminin, issu du latin sudor, et que nous avons conservé, mais une forme masculine, issue du latin sudator, qui, en latin classique, signifiait « qui transpire facilement », et qui, en latin médiéval, désignait celui qui dans sa profession était amené à laisser égoutter quelque matière, laine ou peau. Notons par ailleurs que la phonétique a fait qu’en passant à l’ancien français, le latin sutor, « celui qui coud », puis « cordonnier », a lui aussi donné une forme sueur. Si le nom féminin sueur a éliminé de la langue tous ces noms communs masculins, sueur a cependant été conservé dans les patronymes Sueur, Lesueur ou Le Sueur ; la toponymie nous en a aussi gardé quelques traces, quelque peu cachées, puisque sueur, dont on avait fini par oublier le sens, a souvent été transformé en sieur : dans les rues ou autres voies de circulation appelées aux Sieurs, ce nom ne désigne pas des seigneurs ou d’autres personnages importants, mais, surtout si ces voies bordent un cours d’eau, indique que teinturiers, tanneurs ou cordonniers y avaient leurs ateliers ou leurs échoppes.

C’est l’apéro !

Le 11 mars 2019

Bonheurs & surprises

La langue populaire est source, souvent inconsciemment, de jolis rapprochements. Ainsi, la forme abrégée par apocope apéro ne diffère que par une lettre du verbe latin dont le mot apéritif est issu après quelques détours, aperio, « j’ouvre ». Dans la langue latine, aperio entretenait d’ailleurs aussi une étrange proximité avec une forme qui était son antonyme, puisque, une fois encore, une seule lettre le distinguait de operio, « je ferme, je bouche », verbe dont un dérivé, operculum, nous a donné la forme savante « opercule », et un autre, cooperculum, la forme populaire « couvercle ». Apéritif est d’abord un adjectif signifiant « qui ouvre ». Pascal, dans ses Pensées, pour railler par l’exemple la préciosité qui énonce banalités et tautologies, évoque d’étonnantes formules comme « la vertu attractive d’un croc » et « la vertu apéritive d’une clef ». Mais cet adjectif s’est d’abord rencontré, au xiiie siècle, avec le sens de « qui ouvre les voies d’élimination ». Celui de « qui ouvre l’appétit » ne viendra que cinq siècles plus tard. On lisait, au sujet de ce mot, dans la première édition de notre Dictionnaire : « Terme de médecine : Qui ouvre & qui débouche ». Dans la quatrième édition, on donnait à ces deux verbes un complément d’objet direct : « le ventre ». Quant à la sixième, elle disait joliment, au sujet du substantif, un apéritif, qui en était tiré : « Nom générique des médicaments propres à entretenir la liberté des voies biliaires, urinaires, etc. » En 1606, Nicot, dans son Dictionnaire, l’appelait aussi deoppilatif, (on aurait dit jadis désopilant, au sens ancien de « désobstruant ». On rappellera que l’on pensait que l’obstruction de la rate empêchait le rire et que le tour ancien désopiler la rate, remplacer aujourd’hui par désopiler, signifiait « réjouir, faire rire »). Ces sens vont cependant peu à peu s’effacer au profit de celui qu’apéritif a aujourd’hui, c’est-à-dire « qui met en appétit » (son sens ancien cédant la place à « laxatif »). Mais si aujourd’hui l’apéritif ou, dans une langue plus populaire, l’apéro, est un moment festif où la joie et la convivialité l’emportent sur le désir de se mettre en appétit, il n’en a pas toujours été ainsi, et il fut un temps où ce qui était apéritif n’avait, contrairement à sa fonction première qui était de favoriser l’élimination, pas d’autres fonctions que celle de faire manger beaucoup et de prendre du poids et du volume. Maupassant en témoigne dans cet extrait d’un récit de voyage, La Vie errante, qu’il a ramené de Tunis : « Dès qu’approche l’âge du mariage, […], les fillettes d’Israël rêvent d’engraisser ; car plus la femme est lourde, plus elle fait honneur à son mari et plus elle a de chances de le choisir à son gré. À quatorze, à quinze ans, elles sont, ces gamines sveltes et légères, des merveilles de beauté, de finesse et de grâce. Puis elles songent à l’époux. Alors commence l’inconcevable gavage qui fera d’elles des monstres. […] Immobiles maintenant, après avoir pris chaque matin la boulette d’herbes apéritives qui surexcitent l’estomac, elles passent des journées entières à manger des pâtes épaisses qui les enflent incroyablement. Les seins se gonflent, les ventres ballonnent, les croupes s’arrondissent, les cuisses s’écartent, séparées par la bouffissure. […] Êtres inexprimablement surprenants, dont la figure demeure encore souvent jolie sur ces corps d’hippopotames. Dans bien peu d’années, sans doute, devenues des dames européennes, elles s’habilleront à la française et, pour obéir à la mode, jeûneront afin de maigrir. Ce sera tant mieux pour elles et tant pis pour nous, les spectateurs. »

Maupassant ne donne pas d’autres renseignements sur ces boulettes d’herbes apéritives, dont – faut-il s’en réjouir ou s’en plaindre ? – on ignore la composition. Mais revenons maintenant à notre apéritif, qui était naguère un élément de la culture populaire et qui s’est embourgeoisé. Il n’est, pour s’en rendre compte, pas nécessaire de passer par ces apéritifs dînatoires, voire ces apéros dînatoires, qui voisinent avec les apéros minceur et les apéros maison dans les rayons cuisine des librairies ou des blogues. L’apéritif est aujourd’hui pensé, exhibé, au risque de perdre la convivialité d’un tu viens prendre l’apéro, qui faisait, il y a peu encore, tout son charme, et d’enfouir sous une surenchère de préparatifs chichiteux, mêlée à une volonté d’esbroufe, la simplicité et la spontanéité qui le caractérisaient.

Le chaume et le roseau

Le 11 mars 2019

Bonheurs & surprises

Le nom roseau ne nous vient pas du latin, mais de l’ancien français ros, qui est issu de l’ancien bas francique rausa. Le latin avait pourtant deux noms pour désigner cette plante, harundo, dont le sens s’étendait à tous les objets faits en cette matière (canne à pêche, flûte, etc.) et dont la langue française n’a pas conservé de trace, et calamus, emprunté du grec kalamos, qui avait les mêmes sens que harundo, et auquel notre langue est redevable de beaucoup de mots. De calamus, désignant donc un roseau, et spécialement un roseau taillé en pointe pour écrire, le calame, on tira, en latin médiéval, le verbe calamare, « écrire », et l’adjectif calamarius, « relatif à l’écriture », que l’on retrouve dans l’expression calamaria theca, « boîte contenant les calames ». Cet adjectif se substantiva en calamarium, « écritoire », et surtout « encrier ». Par l’intermédiaire de l’italien et par analogie, on appela calamar, ou calmar, le mollusque marin, encore appelé « seiche », qui est doté d’une poche d’encre qu’il projette, en cas de danger, pour échapper à ses prédateurs, et qui se trouve donc présenter quelque ressemblance avec un encrier. Rappelons d’ailleurs que ce nom, seiche, est issu du latin sepia, dont nous avons tiré la forme homonyme « sépia », qui a d’abord désigné ce céphalopode, puis l’encre qu’il produit et enfin la couleur de cette encre ou un dessin fait à l’aide de celle-ci.

De calamus est aussi issu le nom chaume. Il désignait, au xiie siècle, la tige des céréales qui reste en terre après la moisson et, un siècle plus tard, la paille dont on couvre les maisons, appelées chaumines, avant que ce terme ne soit supplanté par chaumière. De chaume sont aussi dérivés les mots chaumer, « enlever le chaume », et chaumage, « arrachage du chaume », puis « époque de l’année où l’on pratique cette opération », mots que l’on se gardera bien de confondre avec leurs homonymes chômer et chômage. Dans chaume et ses dérivés, le c latin a donné le groupe ch en français : c’est aussi le cas pour chalumeau, nom issu de calamellus, un diminutif de calamus. Ce chalumeau, avant de prendre les sens techniques qu’on lui connaît, désignait une petite flûte champêtre dont jouaient les bergers. Ce pouvait aussi être un autre objet : dans la liturgie romaine, nous apprenait la quatrième édition de notre Dictionnaire, « Quand le Pape communie solennellement, il prend le sang dans le Calice avec un chalumeau d’or », objet que, dans des circonstances demandant un peu moins de pompe, on appellerait simplement et conformément à son sens originel, une paille. Il existe de chalumeau une variante normande, le calumet, nom qui fut popularisée quand l’on commença à s’intéresser aux mœurs des Amérindiens, mais que l’on trouvait dès 1625 dans La Muse normande, de David Ferrand : « [Il] l’embrache et l’entraine opres de ses navires, Chucher d’une herbe secque aveuq un calumet, Et brevotter d’un yau qui cauffe la tirelire » (« [Il] le prend dans ses bras et l’entraîne auprès de ses navires, fumer une herbe sèche avec un calumet, et boire des petits coups d’une eau qui échauffe la tête »).

Dans cette grande famille des noms tirés de calamus, on trouvera aussi la calamite, ou plutôt les calamites. La première est une pierre d’aimant et son nom, par métonymie, a ensuite désigné l’aiguille d’une boussole et enfin la boussole elle-même. On l’appelle ainsi parce que l’on plaçait jadis cette pierre d’aimant sur un roseau que l’on faisait flotter pour que celui-ci indique le nord. Calamite désigne aussi un crapaud, qui doit son nom aux roseaux qui constituent son habitat. On se gardera bien de confondre cet animal avec la fera calami, proprement « la bête du roseau », que l’on trouve dans les Psaumes, puisque c’est un crocodile que David nommait par cette locution.

À cette série, on a longtemps cru que l’on pouvait ajouter calamité. Dans ses Commentaires de Térence, le grammairien Donat écrit en effet : « Proprie calamitatem rustici grandinem dicunt, quod calamos comminuat » (« C’est à juste titre que les paysans appellent la grêle une calamité parce qu’elle met en pièce les tiges de blé (calamos) »). Cette étymologie était encore celle que proposait Bescherelle dans son Dictionnaire national : « Au propre signifie Destruction des moissons ; mais il est inusité en ce sens que l’on a oublié en quelque sorte pour les acceptations figurées et extensives dont il est le principe. La destruction des moissons étant un grand malheur qui atteint les populations, qui amène avec elle la détresse, la famine, calamité s’entend de tout grand malheur, de tout malheur quel qu’il soit. » Mais quelques années plus tard Littré signalait que cette étymologie, pour ingénieuse qu’elle soit, n’était pas la bonne, et qu’il fallait regarder l’origine du nom calamité comme inexpliquée ou le croire tiré d’un radical cal- signifiant « mal » et qui se trouverait dans calumnia « accusation fausse », et dans incolumnis, « intact, entier, sain ».

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