Dire, ne pas dire

Bonheurs & surprises

Étymologiquement, la miniature n’était pourtant pas si petite

Le 7 novembre 2019

Bonheurs & surprises

L’étymologie est parfois trompeuse et il arrive que l’on rattache un mot, tant pour le sens que pour la forme, à une racine ou à un radical dont les liens avec ce mot semblent évidents. Ainsi suppose-t-on souvent que le nom miniature est dérivé d’une forme latine comme minus, minor ou minimum, tous mots qui marquent la petitesse. La miniature serait donc d’abord, logiquement et étymologiquement, une lettre de petite taille, puis tout objet de taille réduite. Et pourtant il n’en est rien. La miniature est d’abord une lettre peinte au minium, un pigment d’oxyde de plomb rouge orangé. Et cette lettre n’est pas de petite taille, c’est même le contraire puisque notre Dictionnaire définit ainsi ce mot : « Au Moyen Âge, grande lettre initiale, ornée et historiée, tracée à l’origine en rouge avec du minium, et formant l’en-tête des chapitres d’un manuscrit ». C’est aussi le sens qu’a le nom miniatura auquel nous avons emprunté notre miniature, et que les dictionnaires d’italien présentent comme l’arte del minio, « l’art de peindre avec du minium ».

Ce n’est que par la suite, et certes plus couramment, que miniature a aussi désigné une peinture de petites dimensions illustrant les manuscrits anciens, notamment les livres liturgiques, peinture que l’on appelle aussi enluminure ; les plus connues de ces miniatures étant sans doute celles de Jean Pucelle (1300-1355) et de Jean Fouquet (1420-1481). Par la suite ce nom désigna l’art de peindre sur vélin, ivoire ou porcelaine de petits sujets, d’une facture délicate, avec des couleurs très fines appliquées à petits points ou à petits traits et, bien sûr, les œuvres de petites dimensions exécutées selon ce procédé. Plus tard enfin, ce nom désigna des ouvrages, des objets de taille réduite : Un train, une voiture miniatures. Et miniature n’est pas le seul mot à avoir connu ce type de mésaventure. Pareil sort a été réservé à l’adjectif minable. Cet adjectif n’était au départ, pas plus que le nom miniature, lié à une idée de petite taille ; c’est du nom mine qu’il tire son origine. Au sens premier était minable ce qui pouvait être miné et l’on ne s’étonnera pas que ce mot se soit d’abord appliqué, dans la langue militaire, à des forteresses. Comme celles-ci étaient parfois abattues par un travail de sape, minable a ensuite qualifié des personnes minées, usées par le travail, la misère, les privations ou la maladie, et ce n’est que dans les premières années du xxe siècle, que ce mot a été employé pour évoquer aussi ce qui était fort médiocre ou se rattachait à un esprit mesquin.

Mais il arrive également parfois que le glissement de sens se fasse dans l’autre sens. C’est ce qui est arrivé au serpent minute, une innocente bestiole qui traîne une réputation de machine à tuer à cause d’une mauvaise interprétation de son nom. Ce serpent, qui fait moins d’un centimètre de diamètre, est appelé, en anglais minute serpent, proprement « serpent minuscule ». Mais si la forme minute peut être un adjectif en anglais, ce n’est pas le cas en français où ce mot n’est qu’un nom. Minute est en effet soit un espace de temps, le plus petit que l’on connaissait au xiiie siècle, soit le premier état d’un acte officiel, un emprunt du latin médiéval minuta, ainsi nommé parce que ce brouillon était, économies obligent, écrit en petites lettres. L’espace de temps et le brouillon venant, de manière plus ou moins directe, du latin minutus, « petit, minuscule », participe passé de minuere, « diminuer, amoindrir », un verbe tiré de minus, le comparatif de parvus, « petit ».

Comme la nature, fut-elle linguistique, a horreur du vide, comme les serpents sont un objet de fascination et de répulsion et que dans la locution serpent minute, minute n’était pas compris ainsi qu’il le fallait, on a cru que cet adjectif était un nom en apposition et que ce serpent devait cette appellation au fait que seules quelques minutes suffisaient à faire passer de vie à trépas celui qu’il avait mordu ; et c’est ainsi que cet inoffensif minuscule animal a prêté, bien malgré lui, son nom à quelques serpents redoutablement venimeux, tel le mamba vert ou le mamba noir, quand bien même le premier peut atteindre deux mètres et le second, quatre.

Tenir le haut du pavé, tenir la corde

Le 7 novembre 2019

Bonheurs & surprises

Il est plusieurs manières d’entrer dans un dictionnaire, comme il en est plusieurs de pénétrer dans une forêt. Dans les deux cas, on peut se laisser guider, panneaux indicateurs d’un côté, chapeaux et numéros de l’autre. C’est la solution à adopter si, pressé par le temps, l’on cherche quelque chose de précis, un lieu ou un sens particulier. Mais aurait-on le temps de musarder que plus rien ne nous interdirait de flâner jusqu’à nous perdre dans quelque grande futaie ou dans quelque sombre taillis, dans un lacis de sens particuliers ou dans un bosquet d’expressions cocasses. Le verbe tenir invite à ce type de promenade. On pourrait dire qu’il chasse de race, puisque son lointain ancêtre latin, tenere, entrait déjà dans nombre d’expressions, dont la moins célèbre n’est pas Teneo lupum auribus (« Je tiens un loup par les oreilles »), que l’on trouve dans le Phormion de Térence, qui faisait dire ensuite à son personnage : « je ne sais ni de quelle façon le lâcher, ni comment le retenir ».

Parmi les expressions françaises qui vont nous arrêter, voyons d’abord tenir le haut du pavé ; pour bien la comprendre, il faut se souvenir qu’avant de désigner un cube de pierre ou de bois, le nom pavé a désigné le revêtement d’une voie publique, puis la voie publique elle-même. Aux temps anciens, la partie centrale des rues, qui était plus basse que les côtés, servait fréquemment d’égout à ciel ouvert et il était plus facile de marcher sans se crotter sur les côtés, en bordure des habitations. Aussi un subtil jeu de préséances faisait-il que telle ou telle catégorie sociale avait priorité pour occuper, pour tenir ce haut du pavé. Les estimables progrès de la voirie ont fait qu’aujourd’hui, par extension, cette expression ne s’applique plus qu’aux personnes occupant dans quelque milieu une position dominante.

On trouve une autre position avantageuse avec l’expression tenir la corde. Celle-ci nous vient des courses de chevaux. Il arrivait que la course consistât à se rendre le plus rapidement possible d’un point à un autre, mais assez vite, il s’est agi de faire le tour d’un espace délimité par une lice ou simplement une corde, qui marquait le bord intérieur de la piste. Le cavalier qui occupait la position la plus proche de la corde avait moins de distance à parcourir que les autres. Cette expression s’est employée aussi dans le monde de l’athlétisme et du cyclisme sur piste ; par la suite le nom corde, pris en ce sens, s’est rencontré dans d’autres expressions comme passer à la corde, qui s’emploie quand un coureur profite de l’espace suffisamment important laissé entre le bord de la piste par celui qui le précédait pour s’y faufiler, ou être enfermé à la corde, que l’on utilise quand un coureur ne peut doubler celui qui le précède parce qu’un autre, qui court à son niveau, l’empêche de se décaler, et enfin partir à la corde, qui s’emploie quand le départ se fait dans virage à propos du coureur placé au plus près de la lice (ce qui constitue un léger handicap en athlétisme, en particulier pour les grands gabarits).

Concluons cette promenade avec le moins ragoûtant tenir le crachoir. Il arrivait souvent autrefois que, dans les bars ou cafés, une forte consommation d’alcool et de tabac, qu’il soit chiqué ou fumé, et un fort débit de paroles, favorisent le ptyalisme et que donc les clients crachent abondamment. Charles Trénet en rend compte dans Le Grand Café : « Par terre on avait mis de la sciure de bois / Pour que les cracheurs crachassent comme il se doit. » Mais, même s’il y avait aussi des établissements qui étaient pourvus de crachoirs, tenir le crachoir ne signifiait pas que l’on avait en main cet ustensile. La salive étant assimilée, par métonymie, à l’abondance de paroles qui la provoquait (on rencontre une image similaire avec tailler une bavette, expression dans laquelle bavette n’a pas à voir avec la pièce de bœuf mais avec un bavoir), tenir le crachoir (on trouve aussi parfois abuser du crachoir) avait donc pour sens « parler abondamment en conservant la parole, sans laisser la personne à qui l’on s’adresse s’exprimer ».

Galimatias et laïus

Le 3 octobre 2019

Bonheurs & surprises

Pauvre Matthieu ! On ne sait jamais s’il faut mettre un ou deux t à son nom et une chanson populaire ne lui voit qu’un cheveu. Et ce n’est pas le pire, puisque ce serait à l’évangéliste ainsi nommé que l’on doit, indirectement, le nom galimatias, ce discours embrouillé et confus, qui semble dire quelque chose et qui ne dit rien. D’aucuns pensent en effet que ce mot viendrait du grec chrétien kata Matthaion, « selon Matthieu », et ferait allusion aux dix-sept premiers versets du chapitre I de son Évangile qui donne la généalogie du Christ, jadis psalmodiés à l’église sur un ton monocorde, ce qui n’en favorisait pas une bonne compréhension. Mais il ne s’agit là que d’une hypothèse, car l’étymologie de ce nom est, comme ce qu’il désigne, peu claire, et les tentatives d’explications nombreuses. Pour certains il doit son origine au fait que, à la Renaissance, on donnait parfois le nom latin du coq, gallus, aux étudiants, et l’on appelait par dérision leur savoir galimatias, altération de gallimathia, un nom plaisant créé à l’aide d’une forme -mathia, « science », tirée du grec manthanein, « apprendre, étudier », et du génitif galli, le galimatias étant donc proprement « une science de coq ». D’autres encore le font venir du latin médiéval ballematia, qui a d’abord signifié « danse », mais qui a aussi, si l’on en croit le Corpus des grammairiens latins, désigné des inhonestae cantiones et carmina et ioca turpia, « des chansons malhonnêtes, des couplets et des jeux de mots scabreux ». Il est vrai que l’on prête parfois un caractère obscène à des propos confus, dans lesquels chacun peut percevoir des sous-entendus ou des doubles sens osés. Marcel Aymé a bien rendu compte de ce phénomène dans une scène de La Table-aux-crevés : « … Les gars faisaient des plaisanteries à la Cornette et donnaient un tour galant à la conversation. Cela consistait en quelques paroles anodines dont on soulignait l’intention luxurieuse par une grande claque dans le dos du voisin. Plus la plaisanterie était obscure, plus on riait. » On a encore proposé une autre étymologie pour galimatias : un avocat, plaidant en latin pour un certain Mathias, dans une affaire où il s’agissait d’un coq, s’embrouilla au point de dire galli Mathias (Mathias du coq) au lieu de gallus Mathiae (le coq de Mathias). Mais Littré écrit que « l’anecdote a été inventée pour fournir l’étymologie ». Faut-il le croire, puisque le Grand Dictionnaire universel de Pierre Larousse nous apprend que cette histoire a été rapportée par l’académicien Pierre-Daniel Huet (1630-1721), qu’il présente comme « le savant évêque d’Avranches » et dont le philologue et critique littéraire Maurice Rat a dit, au siècle suivant, qu’il fut « après Ménage le meilleur étymologiste de son temps » ? Concluons sur ce galimatias en rappelant que Boileau distinguait le galimatias simple, qui n’est pas compris des auditeurs, du galimatias double, où l’auteur ne se comprend pas lui-même.

Quoi qu’il en soit, Mathias (ou Matthieu) n’est pas le seul personnage à avoir donné son nom à un discours quelque peu obscur. C’est aussi le cas de Laïos, le père d’Œdipe et le mari de Jocaste. Aux dix-huitième et dix-neuvième siècles, il était fréquent que l’on latinise les noms des personnages de la mythologie grecque, et c’est ainsi que Laïos se transforma en Laïus. Et si ce nom propre devint un nom commun, c’est parce que le premier sujet littéraire proposé au concours d’entrée à l’École polytechnique, en 1804, était « un discours de Laïus ». Ainsi non seulement l’infortuné Laïus périt sous les coups de son fils, mais son nom servit aussi à désigner, dans l’argot scolaire d’abord, puis dans la langue commune, un exposé, ordinairement long et creux, voire des propos diffus et insignifiants.

Lantiponner, pondre, accoucher

Le 3 octobre 2019

Bonheurs & surprises

De la deuxième édition de son Dictionnaire, parue en 1718, à la septième, parue en 1878, l’Académie française a eu comme entrée le verbe lantiponner, qu’elle glosait ainsi : « Tenir des discours frivoles, inutiles et importuns » et qu’elle illustrait de cet exemple : Il ne fait que lantiponner, au lieu de venir au fait. Littré, en 1873, écrivait peu ou prou la même chose dans son Dictionnaire de la langue française et éclairait le sens de ce verbe par cette citation du Médecin malgré lui, de Molière : « Hé ! tétigué ! ne lantiponnez pas davantage, et confessez à la franquette que vous êtes médecin. »

Ce verbe, nonobstant le fait qu’on l’écrive avec un a, est composé à l’aide de l’adjectif lent et d’une forme populaire poner, issue du latin ponere, qui signifie « poser », mais qui est aussi à l’origine de « pondre ». On ne s’étonnera donc pas que Littré ajoute que ce « mot de paysans » signifie « quelque chose comme pondre lentement ». Dans lantiponner, poner ne s’utilise pas avec son sens propre de « faire un œuf », mais au figuré pour signifier « prendre une décision, adopter tel ou tel parti », puis « produire, engendrer une, œuvre intellectuelle ou artistique », des sens qu’a, depuis le xiiie siècle, son équivalent français courant, pondre. Dans cet emploi, ce dernier a une légère valeur péjorative, qui amène à penser que ce qui est pondu n’est ni très original ni de très bonne qualité. Nous avons un témoignage de ce travail de tâcheron dans une des Lettres à l’Étrangère de Balzac : « C’est encore une cinquantaine de colonnes qu’il faut avoir pondues pour la fin du mois. » La piètre valeur de ces productions, Maurice Martin du Gard l’évoque quand, dans ses Souvenirs autobiographiques, il écrit au sujet de certains de ses confrères : « Ils se laissent aveugler par un apparent devoir immédiat et, pour pondre des articles utilitaires dont il ne restera rien, ils négligent leur vrai devoir, qui, semble-t-il, serait de poursuivre leur œuvre d’écrivains. » Dans Les Faux-monnayeurs, Gide fait dire à l’un de ses personnages, qui passe le baccalauréat : « Je ne sais pas si ce que j’ai pondu sera du goût des examinateurs. » Le dérivé, assez rare, pondeur est également péjoratif, comme en témoigne ce texte tiré des Œuvres posthumes de Verlaine, dans lequel l’auteur peint ainsi Alphonse Daudet : « ce crotteur de riens, le pondeur de petits articles faussement précieux sur de vraies banalités ». Pour donner la vie, les oiseaux pondent, les humains accouchent. Il était donc normal que le verbe accoucher connaisse pareille extension de sens. Notre Dictionnaire en rend compte, qui signale que ce verbe signifie aussi, figurément et familièrement, « créer non sans peine un ouvrage de l’esprit » qu’il illustre par cet exemple : « Accoucher d’un médiocre drame historique ». On accouche aussi d’un axiome dans le Journal des Goncourt, d’un livre dans Les Caves du Vatican, de Gide ou d’un modeste petit traité dans Pitié pour les femmes, de Montherlant. Accouchement aussi dans Les Femmes savantes quand Trissotin présente à son public énamouré : « Hélas, c’est un enfant tout nouveau-né, Madame. / Son sort assurément a lieu de vous toucher, / Et c’est dans votre cour que j’en viens d’accoucher. »

On constatera avec amusement que les lois de la biologie n’empêchent pas que si l’on pond une œuvre ou si on en accouche, on en revendique la paternité et non la maternité.

Les productions de l’esprit et du corps se retrouvent encore liées dans l’expression familière, tirée de la langue des journalistes, Pisser de la copie, c’est-à-dire « fournir dans l’urgence beaucoup de texte, de nombreux articles », et qui, par extension, s’emploie aussi en parlant d’écrivains. De là a été tiré le nom pisse-copie pour désigner celui qui produit articles ou livres en grande quantité, sans souci de la qualité.

La donna è mobile mais le volatile est-il volatil ?

Le 5 septembre 2019

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Sur la fenêtre de sa chambre, à Chambord, François Ier grava, dit-on, « Souvent femme varie, bien fol est qui s’y fie » ; Victor Hugo mit ce monarque en scène dans Le roi s’amuse. Verdi s’inspira de cette pièce pour son Rigoletto, dans lequel il faisait chanter au Duc « La donna è mobile », ce qui traduit plutôt bien l’adage énoncé plus haut. Un quart de siècle plus tard, Henri Meilhac et Ludovic Halévy faisaient chanter à la Carmen de Bizet : « L’amour est un oiseau rebelle. » Quant à Montaigne, il écrivait, au chapitre 2 du livre III des Essais : « Le monde n’est qu’une branloire pérenne. Toutes les choses y branlent sans cesse […]. La constance même n’est autre chose qu’un branle plus languissant. » Avant de conclure qu’il n’y a de stable que l’instabilité, posons-nous cette question : Si l’amour est un oiseau rebelle, est-ce à dire que les volatiles sont volatils ?

Il semble que tous n’aient pas la fidélité des inséparables ou des sarcelles évoquées par Verlaine dans Promenade sentimentale : « Et pleurant avec la voix des sarcelles / Qui se rappelaient en battant des ailes… » ou surtout par Maupassant quand, dans un conte justement intitulé Les Sarcelles, il montre que, chez ces oiseaux, la fidélité va jusqu’à la mort : « Il approchait, en effet, insouciant du danger, affolé par son amour de bête, pour l’autre bête que j’avais tuée. » Si nous nous intéressons à ces deux mots, volatile et volatil, c’est une grande famille que nous découvrirons. Le nom volatile est masculin et ne varie qu’en nombre, alors que l’adjectif volatil varie en genre et en nombre : un volatile volatil mais des poules volatiles. Volatil nous est apparu à la charnière des douzième et treizième siècles, avec le sens d’« inconstant, volage (encore un adjectif dérivé du latin volare, « voler ; aller ici ou là », puis « n’être pas fidèle »). Il est emprunté du latin volatilis, « qui vole, ailé » et, au figuré, « rapide, éphémère ». Quant au nom volatile, c’est une réfection, d’après ce même adjectif latin, de l’ancien français volatilie, qui désignait l’ensemble des oiseaux : « La volatilie des ciels », lit-on dans un Psautier du douzième siècle. Volatilie était issu du bas latin volatilia, neutre pluriel substantivé de volatilis, vite confondu avec un féminin singulier. Il fut remplacé ensuite par volaille, une forme créée par analogie avec poulaille. Mais volaille eut bien d’autres sens. Avec une valeur péjorative, il désigna, dans une langue populaire, un groupe de jeunes filles ou de jeunes femmes, ensuite l’argot donna ce nom aux femmes faciles ou aux prostituées (ces dernières étant aussi appelées, sans doute pour rester dans la métaphore aviaire, poules, voire poules de luxe), et enfin, sans doute par analogie avec valetaille, à des personnes qu’on ne tient guère en estime. C’est ainsi que l’entend Lino Ventura dans Les Barbouzes quand il invite ses rivaux à disparaître avec un fort peu amène « Caltez volaille ! » Et enfin, comme poulaille, auquel il doit son existence, ou comme de nombreux dérivés de ce dernier, il désigne la police en général ou un groupe de policiers, ce qui ne saurait nous étonner puisque ceux-ci sont fréquemment appelés poulet, poulaga (surtout dans l’expression la maison poulaga), poulard, voire poulardin ou, pour emprunter à d’autres espèces de volatiles, perdreau (parce que les policiers, comme les perdreaux se déplacent en compagnies) ou hirondelle, (parce que la pèlerine des agents à vélo évoquait les ailes et la queue de cet oiseau). Rappelons toutefois que poulet et ses dérivés, au sens de « policier », ne sont pas liés à notre volaille, même si on les y a rattachés ensuite, mais qu’il s’agit d’un emprunt à pula, une forme argotique italienne signifiant proprement « balle du blé », puis, en argot, « policier ». Le passage de l’un à l’autre est lié au fait que pula est tiré de pulizia, « tri, nettoyage », un paronyme de polizia, « police ».

Le baldaquin, le besant, le bronze et le bistouri

Le 5 septembre 2019

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Tous ces noms ont en commun d’avoir à l’origine été des adjectifs tirés de noms géographiques : Baldaquin est emprunté de l’italien baldacchino, « (étoffe de soie) de Bagdad », cet adjectif étant lui-même dérivé de Baldacco, le nom toscan de cette ville. Cette région du monde était très renommée pour la qualité de ses tissus puisque le nom tabis, qui désigne une étoffe de soie à grain fin, surtout employée dans l’ameublement et dans la reliure, et qui s’est d’abord rencontré, en latin médiéval et en ancien français sous la forme at(t)abi, est emprunté de l’arabe attabi, de même sens, un nom tiré de al Attabiya, le quartier de Bagdad où l’on fabriquait cette étoffe.

Si nous avançons vers l’Ouest, nous allons trouver le besant. Ce nom est issu du latin bysantius (nummus), « (monnaie) de Byzance ». Comme il était d’or massif, il était aussi appelé solidus (rappelons que c’est de la forme substantivée de cet adjectif qu’est issu notre sou). Le besant, une monnaie de presque 4,5 grammes, était fameux pour sa très forte teneur en or ; d’ailleurs les Grecs l’appelaient huperperion, un nom tiré de huperpuron, « qui est beaucoup allé au feu », d’où « très raffiné, très pur ». Ce sont ces besants (il en fallut 400 000, soit presque deux tonnes d’or) qui servirent à payer la rançon de saint Louis et de ses frères faits prisonniers en Égypte durant la septième croisade.

Si nous poursuivons notre voyage linguistique et géographique, nous arrivons en Italie au nom bronze. Il est emprunté de l’italien bronzo, qui est lui-même issu du latin médiéval, mais force est de constater qu’à cette époque, d’une ville à l’autre, les formes en usage n’étaient pas les mêmes. Qu’on en juge : bronzium à Plaisance, brundum à Trévise, bronzum à Venise. On restitue pour ces mots un ancêtre commun qui serait *brundium, que l’on a rapproché de brundisium, « de Brindisi », cette ville étant renommée, aux dires de Pline dans son Histoire naturelle, pour la qualité du bronze qu’on y produisait, en particulier celui que l’on employait pour la fabrication des miroirs. Cette étymologie est d’autant plus séduisante qu’un des éléments qui entrent dans la composition du bronze, le cuivre, tire lui aussi son nom d’un ancien adjectif géographique, *coprium, une forme altérée du latin classique cupreum, qui remonte à cyprium (aes), proprement « bronze (ou étain) de Chypre ». Mais on s’est aussi demandé si brundisium n’était pas un emprunt, par l’intermédiaire du grec byzantin brontêsion, de bronteion, le vase de cuivre rempli de pierres qui était utilisé au cours des représentations théâtrales pour imiter le bruit de la foudre, ce dernier étant, comme le nom brontosaure, dérivé de brontê, « tonnerre ».

Le bistouri sera notre dernière étape. Ce nom fut longtemps concurrencé par pistolet, en effet l’italien bistorino a donné bistouri, mais il s’agit d’une forme altérée de pistorino, « (dague, poignard) de Pistoia », à l’origine de pistolet. Henri Estienne explique tout cela dans son Traité de la conformité du langage français avec le grec (1565) : « Le mot de pistolet, duquel l’origine est merveilleuse, et telle que je raconteray. A Pistoye, petite ville qui est a une bonne journee de Florence, se souloyent faire de petits poignards, lesquels estans par nouveauté apportez en France, furent appelez du nom du lieu premierement pistoyers, depuis pistoliers, et en la fin pistolets. Quelque temps apres estant venue l’invention des petites arquebuses, on leur transporta le nom de ces petits poignards. » Il était difficile de garder le même nom pour ces deux objets ; pistolet se spécialisa pour l’arme à feu et on garda le nom de bistouri, dont Ambroise Paré, dans ses ouvrages de chirurgie, fait un féminin, la bistorie, pour le scalpel employé en médecine. Mais cela ne se fit pas du jour au lendemain, et ce même Ambroise Paré, dans ces mêmes ouvrages, appelle également ce scapel un pistolet.

Domfront ? Dame Oui ! Oui Da !

Le 4 juillet 2019

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Certaines communes françaises ont un nom commençant par dom- ou dam-, comme Domfront ou Dampierre. Ces préfixes, dom- ou dam-, sont des formes d’ancien français, issues du latin dominus, « seigneur, maître », ou domina, « maîtresse », et qui, entre autres sens, signifiaient, en latin médiéval, « saint, vénérable ». Aujourd’hui, dans la toponymie, cohabitent des formes en Dam(p) et en Saint-. Ainsi ce n’est qu’en 1861 que Domfront absorba sa voisine nommée Saint-Front, placée comme elle sous le pieux patronage de Front de Passais, un ermite du vie siècle. Dans certains cas le nom du saint ou de la sainte qui a donné son nom à quelque commune (ou, plus rarement, à quelque patronyme) est facilement reconnaissable : Dampmartin (rappelons que dans tous ces toponymes dom(p) et dam(p) se prononcent comme dont et dans) est l’équivalent des très nombreuses communes appelées Saint-Martin ; Domprémy, aussi écrit Domrémy, un équivalent de Saint-Rémy. Mais, dans d’autres cas, le nom latin du saint a conservé, pour la commune ou la paroisse, la forme qu’il avait au Moyen Âge, tandis que le nom donné à la personne était francisé. Ainsi Dampmart, Dampleux et Danvou sont-ils des équivalents de saint Médard, de saint Loup et de saint Victor, tandis que Dombasle, la commune de Meurthe-et-Moselle signifie « saint Basile », et que Dompvitoux, située dans le département voisin de la Moselle, est le nom ancien de saint Vanne, qui fut un des premiers évêques de Verdun. Ces formes étaient aussi parfois, mais plus rarement, formées avec un nom féminin. Il existe ainsi des communes ayant pour nom Dampmarie, et sa variante Dame-Marie, ou Damville, et sa variante Donville (notons que la dame-jeanne, cette grosse bouteille, n’a pas sa place dans cette pieuse liste).

Ce féminin, dame, est aussi une interjection lancée pour donner plus de poids, parfois à une négation, dame non ! mais le plus souvent à une affirmation, dame oui ! Il s’agit d’une forme abrégée de Notre-Dame, une invocation à la vierge, que l’on prenait à témoin pour attester de la vérité de ses propos.

À cette famille, on aimerait bien ajouter une autre exclamation, da !, employée elle aussi pour donner plus de force à un propos et en particulier à une affirmation, mais l’étymologie ne le permet pas. De cette affirmation, le Dictionnaire de Nicot nous apprend qu’« elle est faite par Syncope ou contraction, de Deà, et affermit la diction où elle est adjoustée, comme non dà, ouy dà », tandis que celui de l’Académie française nous informe qu’elle « ne se met jamais qu’aprés une affirmation ou une negation : Ouy-da, si-da, nenni-da, vous le ferez da » et qu’elle « est du style familier & bas ». Littré complète ce tableau dans son Dictionnaire en nous en donnant l’origine : « La forme ancienne est dea, monosyllabe, une autre encore plus ancienne est diva. D’après Diez [un philologue allemand du xixe siècle, considéré comme le père de la linguistique romane], diva est composé des deux impératifs, di (dis) et va ». On trouvait au Moyen Âge ce rôle de renforcement dévolu au simple impératif va. On lit ainsi dans Le Roman de Renart : Lesse, va, tost les chiens aler (« Laisse, oui, laisse vite aller les chiens ») ; on l’a étoffé ensuite en y ajoutant l’impératif di, parfois en le répétant, ce que l’on peut lire, par exemple, dans Les Trouvères ribauds de Rutebeuf : Et tu, diva di, faz noienz (« Toi, ah oui vraiment, tu ne fais rien »). Da n’est plus guère en usage et Diva a aujourd’hui disparu. On pourra cependant constater avec amusement que ce dernier a été dans certains cas remplacé par l’exclamation familière presque homonyme, dis voir, que l’on emploie pour mettre son interlocuteur au défi de démentir les propos qui viennent d’être tenus. C’est ainsi qu’en use Jules Renard dans Poil de carotte, quand, dans le chapitre intitulé « Le Coffre-fort », un domestique nommé Pierre dit : « Je t’ai vu, je t’ai vu, Poil de Carotte, dis voir un peu que je ne t’ai pas vu. »

Le kermès et la kermesse

Le 4 juillet 2019

Bonheurs & surprises

Ces deux noms sont homonymes mais, pour le sens et l’étymologie, ils sont entièrement différents. Le premier, kermès, apparaît à la fin du xve siècle et désigne une variété de cochenille qui vit en parasite sur certains arbres. Par métonymie, ce nom désigne aussi la teinture que l’on obtient à l’aide de ces insectes et, employé en apposition, dans l’expression chêne kermès, il désigne un petit chêne méditerranéen sur lequel vivent ces animaux. Ce nom, kermès, est emprunté, par l’intermédiaire de l’espagnol alkermes, de l’arabe qirmiz, « cochenille » ; il a de nombreux parents. D’abord, le plus proche, alkermès ; c’était à l’origine le même mot, avec son initiale al, l’article d’origine arabe que l’on retrouve dans alcool, algèbre ou alambic. Il désigne aujourd’hui une liqueur faite de fruits marinés dans l’alcool et teintée avec du kermès. Kermès a aussi d’autres parents un peu plus éloignés : le nom carmin, qui date du xiie siècle, et l’adjectif cramoisi, du xiiie siècle. Il y a deux hypothèses concurrentes pour expliquer le premier et toutes deux nous ramènent à qirmiz. Carmin pourrait être issu du latin médiéval carminium, un nom formé à l’aide de l’arabe qirmiz et du latin minium, « vermillon, minium », le mot latin se comprenant soit comme le vermillon obtenu à partir de cochenilles, soit comme une juxtaposition de deux termes synonymes visant à les renforcer mutuellement. Mais on évoque aussi pour expliquer l’origine de ce nom une dérivation de l’ancien français carme. Celui-ci a beaucoup voyagé, nous le tenons en effet de l’espagnol carmez, qui lui-même était issu de l’hispano-arabe qarmaz, une altération de l’arabe classique qirmiz. Si donc le nom carmin est peut-être passé par l’espagnol, l’adjectif cramoisi nous vient sûrement, lui, de l’italien cremisi, « rouge foncé », un emprunt de l’arabe qirmizi, « de la couleur de la cochenille », un dérivé, bien sûr, de qirmiz.

Le nom kermesse est plus ancien (fin du xive siècle). Dans son Dictionnaire, Littré signale que l’on dit également Karmesse (c’était d’ailleurs uniquement sous cette forme qu’on le trouvait dans l’édition de 1762 du Dictionnaire de l’Académie française) et que ce nom est un emprunt du flamand kerkmisse, nom composé de kerk, « église », et misse, « messe », signifiant proprement « messe de l’église ». Ce nom, kirk, qui appartient à la même famille que l’anglais church et que l’allemand Kirche, a une forme bien germanique mais c’est pourtant du côté du grec qu’il faut aller chercher son origine. Il s’agit en effet d’une altération du grec chrétien kurikos, « du Seigneur », que l’on peut lire dans l’expression kurikon dôma, « la maison du Seigneur », cet adjectif étant lui-même dérivé de kurios, « seigneur », un nom que l’on retrouve au vocatif dans le Kyrie eleison. On pourra noter, sans vouloir tomber dans la psychologie des nations, que pour désigner leur église, les peuples grec et nordique ont choisi de privilégier le nom du bâtiment, kurikon dôma, « la maison du Seigneur », alors que les peuples latins ont choisi un nom tiré du grec ekklêsia, « assemblée du peuple », puis « assemblée des fidèles » et, proprement, « assemblée convoquée », ce nom appartenant à la même famille que l’anglais to call, « appeler ». Mais, en dépit de cette pieuse étymologie, la kermesse, qui est une fête patronale, est aussi et avant tout une occasion de réjouissance populaire entraînant une certaine licence. Il n’est pour s’en convaincre que de se référer aux œuvres picturales auxquelles elle a donné son nom et dont Rubens fut un maître éclatant, ou de lire ce qu’écrit Huysmans à ce sujet dans L’Art moderne (1883) : « Dans sa Kermesse du Louvre, Rubens n’en faisait pas, de cette peinture-là [de la peinture à sentiments et à idées] et Brauwer et Ostade n’en faisaient pas davantage. Dans leurs toiles on pisse, on dégobille. »

Joué-lès-Tours

Le 6 juin 2019

Bonheurs & surprises

Un certain nombre de locutions prépositionnelles ou adverbiales, à valeur spatiale, sont formées à l’aide de noms, comme en face (de), côte à côte, de front. Dans certains cas, la forme du nom est une trace de l’ancien français et n’est pas toujours aisément reconnaissable ; c’est le cas de vis-à-vis, vis est une forme ancienne de « visage », mais plus encore avec la préposition lez, que l’on écrit parfois aussi lès et qui se rencontrait aussi jadis sous les formes les, lez, leez, leis, leiz, laz, let, letz, lé, lieis, lec.

En ancien français, lez, issu du latin latus, lateris, « côté », avait encore toute sa valeur de nom. On lit ainsi, dans La Chanson de Roland : l’espee del lez, « l’épée au côté », al seniestre les, « au côté gauche », ne savoit auquel lez aler, « il ne savait de quel côté aller ». On trouve aussi, chez d’autres auteurs, les a les ou les et les, « côte à côte ». Comme l’ancien français aimait à doubler un nom par un synonyme, on rencontre souvent l’expression lez et costé. Mais, tout en conservant sa valeur de nom, lez prit aussi très tôt une valeur prépositionnelle : estoit leiz la selve, « il était à côté de la forêt », les lui s’assist, « il s’assit à côté de lui ». Cette proposition s’est maintenue suffisamment longtemps dans la langue courante pour que le père Chifflet range, dans son Essay d’une parfaite Grammaire de la langue françoise où le lecteur trouvera, en bel ordre, tout ce qui est de plus nécessaire, de plus curieux, et de plus élégant, en la pureté, en l’orthographe, et en la prononciation de cette langue, paru en 1659, la locution lez Paris, parmi les « propositions décriées ». Trente-cinq ans plus tard on pouvait lire, dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française, à l’article lez, « A costé de, proche, tout contre. Ancienne façon de parler qui n’a plus guere d’usage qu’en quelques phrases, comme, Le Plessis lez Tours, &c. » En effet, la similitude avec la forme les de l’article défini pluriel et du pronom complément d’objet direct de la troisième personne du pluriel avait empêché la préposition et le nom lez ou lès de se maintenir, et ce, d’autant plus que le nom latin latus avait un homonyme, l’adjectif latus, « large », qui évolua en une autre forme similaire, lé. On lit ainsi dans La Chanson de Roland : « Granz ont les nés et lées les oreilles (« Ils ont le nez grand et les oreilles larges »), et dans un portrait qu’elle trace de Charles V, Christine de Pizan écrit : « De corsage estoit hault et bien formé, droit et lé par les espaules » (« Il avait le torse haut et bien formé et les épaules droites et larges »). Ces homonymies ont eu raison de l’emploi courant de lez, remplacé dans l’usage par des formes moins sujettes à confusion comme « côté » ou « large ». Mais ces risques, s’ils existent dans la langue courante, disparaissent quand il s’agit de toponymie et c’est à cette dernière que nous devons la survie de cette préposition, grâce à des villes comme Joué-lès-Tours, Villeneuve-lès-Avignon ou Montfort-la-Cane-lez-Saint-Malo.

Nom d’un (petit) chien !

Le 6 juin 2019

Bonheurs & surprises

Chez l’immense majorité des animaux un nom épicène désigne à la fois le mâle et la femelle, le jeune et l’adulte. Échappent au lot commun ceux que l’homme élève ou chasse. Dans ce cas, on tire généralement le nom de la femelle de celui du mâle : un chat, une chatte ; un lion, une lionne ; un éléphant, une éléphante ; un âne, une ânesse, même si certains ne suivent pas la règle, comme la vache et le taureau, le cheval et la jument ou le lièvre et la hase, etc. Mais, rappelons-le, il s’agit là d’exceptions ; très souvent, un seul nom sert à nommer les animaux auquel on ajoute, si le besoin s’en fait sentir, mâle ou femelle : une baleine mâle, un brochet femelle. C’était aussi le sort du nom crapaud, jusqu’à ce que Voltaire, à l’article Beau de son Dictionnaire philosophique portatif, se demande ce qu’était le beau pour un crapaud et écrive : « Il vous répondra que c’est sa crapaude, avec deux gros yeux ronds sortant de sa petite tête, une gueule large et plate, un ventre jaune, un dos brun. »

Ce qui vaut pour les sexes, mâle ou femelle, vaut aussi pour les âges, adulte ou jeune. Nombre des jeunes n’ont en effet pas de nom, et, quand ils en ont un, il est très rare qu’il y en ait un pour les jeunes mâles et un pour les jeunes femelles, comme c’est pourtant le cas avec chevreau et chevrette (ou, plus familièrement, biquet et biquette), agneau et agnelle, mais encore aiglon et aiglonne, faon et faonne (que l’on n’oubliera pas de prononcer « fane »). Balzac parle aussi d’une oursonne et certains vont jusqu’à distinguer la truitelle du truiton. Quant à l’oisonne, elle semble désigner une jeune fille sotte et prétentieuse plus qu’un oison femelle.

Mais à côté de ceux-là, un des animaux domestiques les plus communs n’a pas de nom distinctif pour les petits : Chiot désigne un petit chien d’un sexe ou d’un autre. Certes le nom populaire des latrines rendait difficile la création d’un féminin à partir de ce dernier. Mais cette absence étonne d’autant plus que le latin distinguait catulus de catula. Ces noms, toutefois, pouvaient aussi désigner d’autres jeunes carnivores et Jacques de Vitry, qui fut évêque de Saint-Jean-d’Acre, alla jusqu’à employer catulos, proprement donc « chiots », pour désigner les fruits des amours illégitimes de prêtres ou d’évêques durant les croisades : « De cibis delicatis pascebant catulos suos quos de turpibus concubinis, ipsi turpiores procrearant » (« Ils nourrissaient avec des mets raffinés les petits chiens qu’ils avaient engendrés avec d’infâmes concubines, eux qui étaient plus infâmes encore »). À côté de catulus, on avait tiré du latin canis un autre diminutif, canicula, à l’origine du nom « canicule », qui a d’abord désigné une chienne, puis la période allant du 24 juillet au 24 août, ainsi nommée parce que l’étoile du Chien, Sirius, s’y levait en même temps que le soleil, et du nom « chenille », parce que la tête de cet animal ressemble à celle d’un chien. Pour désigner un petit chien, le français utilisa d’abord chael, une forme issue de catulus, puis chiennet, un diminutif de chien, que l’on rencontre, par exemple, dans Le Testament de Villon : « Item, je donne a Jehan le Lou, […] Ung beau petit chiennet couchant… » De chien a été tiré un autre dérivé, chenet, mais ce nom, proprement « petit chien », désigna très vite l’ustensile de métal que l’on dispose dans le foyer d’une cheminée pour servir de support au bois et en faciliter la combustion et qui est souvent orné d’une tête de chien ; nos amis anglais l’appellent firedog, « chien de feu », mais aussi andiron, un parent, tant pour la forme que pour le sens et l’étymologie, de notre landier, (un nom formé par l’agglutination de « l’andier », andier étant lui-même issu du gaulois *andéros, « taureau »). Tous ces termes nous amènent à penser que c’est parce qu’ils figurent des animaux qu’on appelait ainsi ces ustensiles. Mais à cette explication peut s’en superposer une autre : cet instrument, l’italien l’appelle alare, un nom tiré du latin lares, « les lares », parce que ces génies tutélaires sont, comme les chiens, les protecteurs des foyers.

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