Dire, ne pas dire

Bonheurs & surprises

Bonjour veau, vache, bovin, cow-boy

Le 1 octobre 2020

Bonheurs & surprises

Le latin bos, comme le grec bous, désigne un bovin, sans en préciser le sexe. Ces mots sont à l’origine de formes comme bœuf, bovin ou bovidé, qui sont assez transparentes, mais il en est d’autres dans lesquelles cette origine est moins visible. Il s’agit souvent de termes savants, empruntés de mots latins ou grecs. On y trouve ainsi Bucéphale, le fameux cheval d’Alexandre, dont le nom signifie proprement « tête de bœuf ». Ce mot d’origine grecque avait un équivalent latin, bucranium, auquel on doit le bucrane, une sculpture de frise représentant une tête de bœuf décharnée, et la bugrane, une plante aux rameaux épineux encore appelée « arrête-bœufs ». Le grec nous a aussi donné buglosse, proprement « langue de bœuf », une plante médicinale à fleur bleue, ainsi nommée en raison de la forme de ses feuilles. C’est en revanche au latin que l’on doit bucolique. Cet adjectif et nom, formé avec l’aide de colere, « élever », a d’abord été lié à l’élevage des bovins, puis à celui des ovins et à tout ce qui est lié à la vie champêtre ; enfin il a désigné un genre littéraire qui prend son inspiration dans la vie de bergers de convention, créé par Théocrite et illustré par Virgile. Du grec nous vient la boulimie, interprétée tantôt comme le fait d’avoir « une faim de bœuf » (expression supplantée dans l’usage par la « faim de loup »), tantôt comme le désir de manger un bœuf, mais aussi le plus rare boustrophédon, composé à l’aide de strephein, « tourner », que l’on retrouve dans strophe, et qui désigne un type d’écriture très ancien dans lequel la main du scribe, qui écrivait alternativement de gauche à droite et de droite à gauche, imitait le mouvement des bœufs, qui changent le sens de leur marche à chaque fois qu’ils arrivent au bout d’un sillon. L’hécatombe est aussi liée à cette famille puisque ce nom, affaibli aujourd’hui, désignait à l’origine le sacrifice de cent bœufs. Quant au beurre, son nom est issu du grec bouturon, proprement « fromage de vache ». Concluons sur ces formes en b- avec l’infortuné Charles Bovary, dont le nom offre les trois mêmes premières lettres que le mot bovin.

Le nom vache, issu du latin vacca, n’appartient pas à cette famille étymologique, mais mérite que l’on s’y intéresse. Rappelons, en ces temps de pandémie, qu’il est apparenté au nom vaccin, par l’intermédiaire d’une maladie touchant les vaches, la vaccine. Ce nom, issu du latin (variola) vaccina, « (la variole) des vaches », traduisait l’anglais cow pox, de même sens. Comme on s’était rendu compte que vachères et vachers étaient immunisés contre la variole, on comprit que l’on pouvait éviter cette maladie en inoculant la vaccine. Le vaccin était né. Quant au nom veau, d’abord rencontré sous la forme vedel, puis veel, il est issu du latin vitellus, un diminutif de vitullus, de même sens.

Mais revenons à nos bovins. La racine indo-européenne *gwow-, d’où sont tirées les formes latines et grecques déjà citées, est présente dans le nom, d’origine sanscrite, d’une antilope d’Asie, le nilgau, proprement le « bovin (gau) bleu (nil) », mais aussi dans les noms allemand et anglais de la vache, Kuh et cow. Ce dernier nous intéresse particulièrement parce qu’il entre dans la composition du nom cow-boy et que ce mot est doublement redevable de notre racine indo-européenne. Pour le premier élément, cow, cette filiation est claire ; elle l’est moins pour le second, boy.

Si cow est le résultat de l’évolution de *gwow-, boy est issu d’une forme d’ancien français, embuié, participe passé signifiant « prisonnier, enchaîné ». Ce dernier est issu du latin boia, « entraves pour esclaves et criminels », qui était emprunté du grec boeiê, un adjectif féminin substantivé, signifiant proprement « de bœuf », et qui désignait, par métonymie (comme vache désigne parfois familièrement une serviette de cuir) des lanières de cuir de cet animal employées pour entraver les prisonniers. Cet adjectif est bien sûr dérivé de bous, « bovin ». En anglais, avant de désigner un garçon, boy a désigné un jeune esclave, puis un valet. Ce glissement de sens, de l’esclave à l’enfant, ne doit pas nous étonner puisque le français garçon remonte à l’ancien bas-francique *wrakkjo, « vagabond », puis « fugitif, banni », et que les noms grec et latin pais et puer servent à nommer aussi bien un petit enfant qu’un jeune esclave.

Fauteuil

Le 1 octobre 2020

Bonheurs & surprises

Ce nom, issu de l’ancien bas francique *faldistôl, « siège pliant », s’est rencontré au xiie siècle sous les formes faldestoed et faudestuel puis faudestueil au xiiie siècle, et enfin fauteuil trois siècles plus tard. Fauteuil désigna très tôt un siège d’apparat, qui était aussi une marque de pouvoir. Le Dictionnaire national de la langue française, de Bescherelle, nous apprend d’ailleurs que « certaines familles conservent religieusement les fauteuils qui ont porté leurs ancêtres » et, plus largement, que « la société entière voue un culte non moins fervent à ceux qui ont appartenu à des hommes célèbres ».

Mais ce nom sert plus particulièrement à nommer les sièges qu’occupent les membres de l’Académie française quand ils tiennent séance. Tous sont parfaitement semblables, mais il n’en fut pas toujours ainsi. Longtemps les académiciens se contentèrent de chaises. C’est à Louis XIV que la Compagnie doit ses fauteuils : quand, en 1713, le poète, philologue et critique littéraire Bernard de la Monnoye fut reçu à l’Académie française, le cardinal César d’Estrées, qui avait œuvré pour cette élection, demanda, en arguant de son grand âge (il avait quatre-vingt-cinq ans), de ses infirmités, et sans doute aussi de son rang, à assister à cette réception assis dans un fauteuil. On accéda à sa requête et le fauteuil est ainsi devenu l’un des symboles de l’Académie française. On dit depuis briguer un fauteuil, obtenir un fauteuil, pour « vouloir siéger à l’Académie, y être élu ». L’académicien Antoine-Vincent Arnault, qui eut une vie académique mouvementée, élu en 1803, destitué en 1816, réélu en 1829 et Secrétaire perpétuel en 1833, écrivit que « les honneurs du fauteuil sont l’objet de l’ambition secrète de tout homme de lettres et de tout savant ». Comme tout ce qui touche à l’Académie française, ce fauteuil fut l’objet de piques, le plus souvent d’ailleurs de la part d’académiciens eux-mêmes : à une dame de province qui lui demandait ce qu’était ce fauteuil académique, dont elle avait entendu si souvent parler, Fontenelle répondit : « Madame, c’est un lit de repos où le bel esprit sommeille. » Quant à Alexis Piron, dont l’élection fut invalidée parce qu’il avait écrit dans sa jeunesse une Ode à Priape jugée scandaleuse, il fit paraître, à l’occasion de la réception de Jean-Baptiste Gresset, cette épigramme : « En France on fait, par un plaisant moyen, / Taire un auteur quand d’écrits il assomme ; / Dans un fauteuil d’académicien, / Lui quarantième on fait asseoir mon homme : / Lors il s’endort et ne fait plus qu’un somme ; / Plus n’en avez phrase ni madrigal ; / Au bel esprit le fauteuil est en somme / Ce qu’à l’amour est le lit conjugal. » Ce même Piron évoqua encore la Compagnie quand il composa son épitaphe : « Ci-gît Piron / Qui ne fut rien / Pas même académicien. »

Mais, si décrié ou brocardé soit-il, le fauteuil importe car il est aussi un autre symbole, celui de l’égalité qui règne entre tous les académiciens. En effet, si Louis XIV accéda à la demande de César d’Estrées, il ne voulut pas que ce dernier semblât avoir un rang supérieur à ses confrères : il ordonna donc à l’intendant du garde-meuble de faire porter quarante fauteuils à l’Académie. Il est d’ailleurs à noter que cette égalité entre membres, ainsi que l’indépendance par rapport au pouvoir en place, était inscrite dans les statuts de l’Académie tels que les avait voulus Richelieu. Elle fut de nouveau mentionnée dans la préface de la cinquième édition du Dictionnaire, en 1798 : « Par un statut, ou par un usage, l’Académie Françoise étoit composée d’Hommes-de-Lettres, et de ce qu’on appeloit grands Seigneurs. Ses Membres, égaux comme Académiciens, se regardèrent bientôt égaux comme hommes ; les futiles illustrations de la naissance, de la faveur, des décorations, s’évanouirent dans cette égalité académique ; l’illustration réelle du talent sortit avec plus d’éclat et de solennité. Cette espèce de démocratie littéraire étoit donc déjà, en petit, un exemple de la grande démocratie politique. » Sans doute y eut-il, comme pour confirmer la règle, quelques exceptions : Armand de Coislin, apparenté à Richelieu par son père et au chancelier Séguier par sa mère, dut certainement son élection, à seize ans, plus à ses aïeux qu’à ses talents propres, et peut-être en alla-t-il de même pour ses deux fils, qui lui succédèrent au 25e fauteuil. Ces fauteuils, aujourd’hui remplacés par des chaises pour les séances de travail, ne sont plus que le symbole des lignées d’académiciens qui vinrent un jour siéger en remplacement d’un confrère disparu, mais ils créent, à l’aide de ces hasards objectifs qu’aimaient tant les surréalistes, fût-ce par-delà de longs espaces de temps, des liens entre les académiciens. Ainsi, le 7e et le 38e fauteuil ont chacun vu siéger un prix Nobel de littérature et un prix Nobel de médecine, Henri Bergson et Jules Hoffmann pour le premier, Anatole France et François Jacob pour le second. Quant au 13e, il peut disputer au 14e l’honneur d’avoir vu siéger deux des plus grands poètes et dramaturges français, puisque c’est sur l’un que furent élus Jean Racine et Paul Claudel, quand l’autre fut celui de Pierre Corneille et de Victor Hugo. Et rappelons, pour conclure, que, lors des cérémonies sous la Coupole, les académiciens n’ont pas de siège attitré ; on peut dire, en quelque sorte, que le placement y est libre.

De la chair fraîche pour faire bonne chère

Le 2 juillet 2020

Bonheurs & surprises

« Je sens la chair fraîche », s’écrie l’ogre dans Le Petit Poucet, tandis que, dans L’Avare, Valère a cette réplique pleine de bon sens : « Voilà une belle merveille de faire bonne chère avec bien de l’argent ! C’est une chose la plus aisée du monde, et il n’y a si pauvre esprit qui n’en fît bien autant ; mais pour agir en habile homme, il faut parler de faire bonne chère avec peu d’argent. » On associe souvent ces deux mots chair et chère, et, parfois, on les confond. Pourtant, à l’origine, ils étaient bien éloignés l’un de l’autre. La forme chère, quand elle n’est pas le féminin de l’adjectif cher, est un nom issu, par l’intermédiaire du latin cara, du grec kara, « tête, visage ». En français, chère signifie « air, mine » et, par métonymie, « accueil ». On l’a d’abord rencontré dans les expressions faire bonne ch(i)ère, faire mauvaise ch(i)ère, c’est-à-dire « faire bon accueil, recevoir agréablement », « faire mauvais accueil, recevoir désagréablement ». Mais, sans doute sous l’influence de chair et aussi parce que la qualité de l’accueil s’estime également à celle des mets qui sont servis et à leur abondance, faire bonne chère a assez vite pris le sens de « bien et copieusement manger ». À côté de ces expressions, on rencontre aussi faire chère lie, dans laquelle l’adjectif lie, parent du nom liesse, est tiré du latin laetus, « gai, joyeux ». Comme aux plaisirs de la table on adjoignit assez vite ceux de l’amour charnel, on employait autrefois l’expression faire un tronçon de chère lie pour évoquer les aventures amoureuses. On lit ainsi dans la correspondance de Flaubert : « Edma et Bouilhet s’écrivent toujours ; les lettres sont superbes de “pose” et de “pôhësie”. Lui, ça l’amuse comme tableau ; mais, au fond, il aurait fort envie de faire avec elle un tronçon de chère-lie, comme dit maître Rabelais. »

Le nom homonyme chair nous vient, lui, du latin caro, carnis, qui a d’abord signifié « viande, chair », puis a aussi désigné le corps, par opposition à l’esprit. Le français a conservé ces sens, en particulier celui de « corps », considéré comme le siège et l’outil de la concupiscence, et que l’on évoque dans des expressions comme l’aiguillon de la chair, le démon de la chair ou l’œuvre de chair. C’est ainsi également que les Évangiles (Matthieu 26, 41 et Marc 14, 38), en opposant la chair à l’esprit, nous disent : spiritus quidem promptus, caro vero infirma, « l’esprit est ardent, mais la chair est faible », et c’est encore par elle que Mallarmé ouvrit son poème Brise marine : « La chair est triste, hélas ! et j’ai lu tous les livres. » À ce caro latin nous devons également, directement ou non, différents mots, parmi lesquels on trouve le verbe acharner, qui a d’abord signifié « donner aux chiens de chasse et aux oiseaux de proie le goût de la chair », ou le nom carnaval, issu, par l’intermédiaire de l’italien carnovale, du bas latin carnelevamen, forme contractée de carnis levamen, « action d’ôter la chair » (le carnaval est d’abord le temps où l’on supprime la viande des repas, puisque carnovale désigne proprement la nuit qui précède le mercredi des Cendres). On pourrait ajouter charogne, issu du latin vulgaire *caronia, dont Baudelaire fit le titre de l’un de ses plus beaux poèmes, ou encore carnassier, qui a d’abord eu le sens de « bourreau » avant d’être employé, comme nom ou comme adjectif, pour désigner un animal qui se nourrit de chair. Grâce à ce dernier terme, l’Académie se fait historienne en nous apprenant dans la première édition de son Dictionnaire que « Les Sacrificateurs Égyptiens s’abstenoient des oiseaux carnassiers », puis, après avoir expliqué que, en parlant des hommes, ce mot signifie « qui mange beaucoup de chair », elle nous renseigne sur l’âme des nations en nous disant : « Les Anglois sont fort carnassiers » (ce propos fut étendu et précisé dans la cinquième édition : « Les peuples septentrionaux sont fort carnassiers en comparaison des méridionaux »). Carnassier est assez proche de carnivore, plus employé aujourd’hui. Carnivore, d’origine latine, a la particularité d’avoir un équivalent grec exact, construit à l’aide des formes sarx, sarkos et phagein, signifiant elles aussi « chair » et « manger », mais de sens assez éloigné, puisqu’il s’agit de sarcophage. Encore convient-il de préciser qu’il existe deux noms sarcophage en français. Le plus connu et le plus ancien, il date de 1501, est le tombeau dans lequel les peuples méditerranéens déposaient les corps qu’ils ne souhaitaient pas brûler, une tradition qui se maintint jusqu’au haut Moyen Âge. Mais, en 1871, le naturaliste Bouillet donna aussi ce nom, qui peut également s’employer comme adjectif, à une mouche à viande, qui pond sur les cadavres dont se nourriront ses larves. Cette mouche a une cousine appelée sarcophile, et si l’une et l’autre intéressent les entomologistes, elles intéressent également la médecine légale puisque, selon que l’on retrouvera sur un corps les larves de l’une ou de l’autre, on pourra déterminer la date de la mort de ce dernier. Ajoutons que sarcophile, comme sarcophage, n’est pas que le nom d’une mouche. Il existe aussi un mammifère nommé sarcophile ourson. Cette appellation d’« ourson » pourrait nous incliner à voir cet animal comme une douce peluche. Il n’en est rien puisqu’on le surnomme aussi « diable de Tasmanie » et qu’à son sujet le Grand Larousse du xxe siècle écrivait : « On ne peut voir animal plus vorace, plus méchant et plus colère. » Sans doute n’est-ce pas là le meilleur commensal à inviter pour faire bonne chère.

E accentué, perpendiculaire, cédillé ou crochu

Le 2 juillet 2020

Bonheurs & surprises

Dans une des réponses aux questions de langue qui figurent sur son site, l’Académie française rappelle la nécessité d’accentuer toutes les lettres qui doivent l’être, y compris les majuscules. Il est important, en effet, de distinguer FAUT-IL SUPPRIMER LES RETRAITES ? de FAUT-IL SUPPRIMER LES RETRAITÉS ? Ce risque de confusion touche aussi les a et les u, qui peuvent être pourvus d’un accent grave, mais uniquement dans des mots grammaticaux, comme çà, là, où. Pour les mots de sens plein, l’accent circonflexe permet de distinguer des formes comme mur et mûr ou sur et sûr. Cela étant, c’est quand même la lettre e qui pose le plus de problèmes et si, aujourd’hui, les étrangers qui apprennent notre langue s’étonnent des différentes prononciations des mots écrits couvent et président dans les poules du couvent couvent ou les hommes du président président, jadis ce fut le manque de distinction, à l’écrit, entre les e accentués et ceux qui ne l’étaient pas qui dérangeait le plus. Les premiers étaient appelés e masculins, les seconds e féminins. Si, maintenant, on n’emploie plus ces locutions, on continue d’appeler féminines les rimes en e muet, et masculines les rimes ne l’étant pas. Aujourd’hui les e qui doivent l’être sont accentués, et la lecture est généralement facile, mais il n’en fut pas toujours ainsi. On ne notait pas les accents dans les premiers textes d’ancien français, ce qui fait que certains d’entre eux étaient difficiles à lire et prêtaient à confusion. Ainsi le latin veritas, « vérité », et le féminin de l’adjectif viridis, « vert », aboutissaient en ancien français à une seule et unique forme, verte. Les accents n’apparurent vraiment qu’avec l’imprimerie, d’abord chez les Alde, une famille d’imprimeurs italiens, puis, en France, chez les Estienne. C’est Robert qui, en 1530, fut le premier à utiliser l’accent aigu pour noter e fermé en position finale : trempé, frappé, beauté. Il étendit le procédé aux terminaisons verbales en -ez, qu’il écrivit -és : vous devés, vous aimés. Dix ans plus tard, Étienne Dolet fit paraître De la punctuation de la langue francoyse, Plus les accents d’ycelle, dans lequel il prescrivait l’usage moderne de terminer en -és les noms pluriels comme voluptés, mais aussi de revenir à la terminaison en -ez pour les verbes à la deuxième personne du pluriel. Un siècle passa et l’on commença à utiliser l’accent grave pour noter certains e ouverts. L’honneur en revint à Corneille qui, en 1660, s’en expliqua dans l’avis au lecteur de l’édition de son théâtre, où il mettait cette réforme en pratique : après, accès, suprème, extrème. L’Académie ne tint pas compte de cette innovation et l’è n’apparut que dans la troisième édition de son Dictionnaire, en 1740. Et même après cette date, des flottements, qui étaient dus en particulier à l’incertitude de la prononciation, s’observèrent dans l’usage. Voltaire et Rousseau eurent bien des différends, mais ils se rejoignaient sur la façon d’écrire pére, frére, entiére. Dans la réalité, on avait affaire à un timbre intermédiaire, et le grammairien Dumarsais proposa donc logiquement, pour noter ce timbre, de créer un accent dit « perpendiculaire », qui n’eut guère de succès auprès des éditeurs et des imprimeurs, mais auquel des générations d’élèves eurent recours, dans leurs travaux écrits, quand ils ignoraient s’ils devaient choisir un accent grave ou aigu, en plaçant sur les formes qui leur posaient un problème un trait parfaitement vertical (ou parfaitement horizontal), espérant que leurs maîtres, dans leur infinie sagesse, sauraient bien de quel côté faire pencher cet accent. Le balancement entre accent aigu et grave ne s’arrêtait pas là. En 1868, Ambroise Firmin-Didot fit paraître ses Observations sur l’orthographe ou ortografie française ; c’était une supplique à l’Académie française pour qu’elle accepte nombre de réformes, dont l’une portait justement sur le choix de l’accent. On y lisait : « Maintenant toute rectification, quelque faible qu’elle soit, serait imprudente et même impossible. M. Sainte-Beuve est, je crois, le seul qui exige de ses imprimeurs de rétablir l’accent grave aux mots terminés en ége. » Firmin-Didot mourut, hélas, un an avant la parution de la septième édition de notre Dictionnaire. Eût-il vécu un peu plus qu’il aurait eu la joie de lire dans la préface de cette dernière : « L’accent aigu est remplacé par l’accent grave dans les mots piège, siège, collège et les mots analogues. » Cet alignement des accents sur la prononciation ne trouva son terme qu’en 1990 quand des formes évènement ou pensè-je furent proposées concurremment à événement ou pensé-je. Rappelons, pour conclure sur ces accents, que l’on essaya jadis de placer un signe diacritique non pas sur le e mais au-dessous pour noter é. Il s’agissait d’un petit crochet, déjà utilisé par les copistes latins ; les paléographes nomment le e qui en est pourvu e cédillé. En 1542, Louis Meigret proposa, dans son Traite touchant le commun usage de l’escriture françoise, de reprendre cette graphie qu’il appelait e crochu, mais seul Peletier du Mans l’adopta en 1550, dans son Dialogue de l’ortografe et prononciation françoese. Ce signe disparut, mais l’adjectif « crochu » fut récupéré un temps par les musiciens, comme en témoigne ce qu’on pouvait lire dans la première édition de notre Dictionnaire, à la fin de l’article Crochu : « On appelle, De certaines notes de Musique, Des crochuës, parce qu’elles sont crochuës par la queüe. On les appelle aussi, Des croches. »

Du sacré au trivial dans l’exclamative

Le 11 juin 2020

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L’exclamative a volontiers recouru aux noms des dieux, ou de quelque autre puissance, puis de Dieu et de ce qui est sacré, pour donner plus de poids au discours. Chez les Grecs, Zeus était invoqué pour renforcer les serments, en particulier dans des tours comme ma ton Dia, ou nai ton Dia, « oui, par Zeus ». Chez les Latins, c’était parfois les dieux tous ensemble qui étaient invoqués : O di inmortales ! […] in qua urbe uiuimus ? « Ô dieux immortels ! […] dans quelle cité vivons-nous ? » lit-on dans la première Catilinaire de Cicéron. Des tours comme pro deum fidem, « bonté divine », sont aussi fréquents, à côté de Hercle, Hercule ou Mehercle, « par Hercule ».

En français, Dieu, bien souvent, est mis à contribution dans des tours comme Dieu, que c’est beau ; mon Dieu, comme il est intelligent ! On le trouve quelquefois avec un emploi presque adverbial comme dans Ce n'est pas dieu possible ! Il est parfois multiplié, mais alors le sacré semble inversement proportionnel à la valeur du multiplicateur, dans des expressions comme vingt dieux (que l’on trouvait parfois écrit vains dieux, pour désigner des dieux de l’Antiquité, supplantés par le christianisme) ou, plus rarement, cent dieux et mille dieux. Cependant, dans cette mathématique, le malin l’emporte : « Mille millions de diables ! Que j’enrage ! » s’exclame en effet, dans Lorenzaccio (acte V, scène v), l’orfèvre, dépité parce que les républicains ont refusé l’offre du gouverneur. De Florence, passons à la Sicile du Guépard, de Tomasi di Lampedusa ; c’est maintenant Marie qui est mise à l’honneur : « … dal gruppo […] si alzava una monotona continua invocazione sacra : “Maria ! Maria !” esclamavano perpetuamente quelle povere figliole. “Maria ! che bella casa !” “Maria ! che bell’uomo è il colonnello Pallavicino !”… “Maria ! che fame che ho !” » (« … de ce groupe […] s’élevait, monotone et continue, une invocation sacrée : “Marie ! Marie !”, s’exclamaient perpétuellement ces pauvres filles, “Marie ! Quelle belle maison !”, “Marie ! Quel bel homme le colonel Pallavicino !”… “Marie ! Que j’ai faim !” »

Le ciel étant, dans nombre de religions, la demeure des dieux et aussi, dans la religion chrétienne, celle du Dieu du Notre Père, on est passé, par métonymie, dans nos exclamations, des dieux à leur demeure : Ciel, que vous êtes sot ! Ce type d’exclamation est tellement entré dans l’usage en français que c’est lui que Charlotte Brontë met dans la bouche d’Adèle, une élève française de Jane Eyre, l’héroïne éponyme du célèbre roman : « … she merely exclaimed : “Oh, Ciel ! Que c’est beau !” and then remained absorbed in ecstatic contemplation. » Ce procédé avait l’avantage de permettre de ne pas enfreindre le deuxième commandement (« Dieu en vain tu ne jureras, ni autre chose pareillement »), commandement déjà bien souvent contourné à l’aide de formes euphémiques comme ventrebleu, altération de ventre Dieu, ou ventre-saint-gris, dans lequel un saint de fantaisie, saint Gris, remplacerait Dieu, à moins que cette forme soit une francisation burlesque de ventre sangue Christi, « par le ventre et le sang du Christ ». Ciel était donc employé comme morphème exclamatif, et notons que, par une autre métonymie, l’italien dit parfois stelle !, proprement « étoiles » : Stelle ! Che vedo !, « Cieux, qui vois-je ? » s’écrie don Giovanni, dans la scène v de l’acte I de l’opéra de Mozart.

Aujourd’hui, les exclamations commençant par Ciel ! ou Dieu ! se font plus rares, sans doute parce qu’elles sont concurrencées par des formes beaucoup plus triviales. L’extrait d’une lettre de Flaubert à son ami Ernest Chevalier, en 1842, dans laquelle il se plaint de ses difficultés à étudier son droit, nous aidera à comprendre cette évolution : « Nom de Dieu de nom de Dieu de nom de Dieu ! Et j’ai encore tout le Code civil dont je ne sais pas un article. Sacré nom de Dieu de merde de nom d’une pipe de vingt-cinq mille putains… » Dans cette longue tirade blasphématoire et exclamative, Flaubert n’a pas hésité à placer le mot putain à la suite d’un grand nombre d’occurrences de Dieu : force est de constater que, dans l’usage courant aujourd’hui, putain est beaucoup plus employé que Dieu avec cette valeur de morphème exclamatif et que les Dieu ! ou Ciel ! Que c’est beau ! sont remplacés par des Putain ! Que c’est beau !

Une souris et un lézard musclés

Le 11 juin 2020

Bonheurs & surprises

Le nom souris est issu du latin populaire sorix, altération de sorex. On trouve ce mot dans Histoires naturelles (VIII, 82, 3), où Pline nous apprend que « les Annales sont pleines de cas où les auspices ont été interrompus par le cri des souris ». Mais les Latins usaient surtout d’un autre nom, mus, qui pouvait désigner indistinctement le rat ou la souris. Mus, dont le génitif est muris, est à l’origine de termes savants comme muridés (1834) et murins (apparu trois ans plus tard), qui sont attestés l’un et l’autre dans la version revue et augmentée par l’académicien Charles Nodier du Dictionnaire universel de la langue française de Pierre-Claude Victor Boiste. Ces deux noms sont de même sens, mais, sur le modèle de porcin, bovin, etc., murin peut aussi être adjectif (un élevage murin). Mus entre aussi dans la composition de noms plus courant comme musaraigne. Ce dernier est emprunté du latin musaraneus, composé de mus, « souris », et de l’adjectif araneus, « d’araignée », parce que l’on croyait que la morsure de la musaraigne, comme celle de l’araignée, était venimeuse. On le retrouve aussi dans musculus, proprement « la petite souris », à l’origine du nom français féminin « moule » et du nom masculin « muscle », le premier par analogie de forme et de couleur, la moule fermée ressemblant à une souris, le second parce que les Latins estimaient que lorsque les muscles roulaient sous la peau, ils faisaient penser à une petite souris qui aurait couru sous cette peau. On retrouve cette même image dans une lettre de Mme de Sévigné à sa fille, Mme de Grignan, en date du 3 novembre 1688 : « Cette souris de douleur qui lui court à une main, puis à l’autre, est aujourd’hui sur le genou. » Trois siècles plus tard, c’est encore grâce à une souris qu’une flèche court partout sur les écrans d’ordinateur...

La forme latine mus a de nombreux correspondants dans d’autres langues indo-européennes, et d’abord le grec mus, muos, qui signifie également « muscle » et « souris », et qui nous a donné nombre de mots en myo-, comme myosotis, proprement « oreille de souris », mygale, proprement « la souris belette », le pendant inversé de la musaraigne, myocarde, myopathie, myopotame, myocastor, le nom savant du ragondin. La racine indo-européenne se retrouve aussi dans le germanique à l’origine de l’allemand Maus et de l’anglais mouse, un nom intéressant car il témoigne des variations des formes de l’ancien anglais en fonction du nombre, puisque ce mot a comme pluriel mice.

Notons cependant que l’étymologie qui fait venir « muscle » de la petite souris latine n’était pas unanimement acceptée au xixe siècle. Dans son Dictionnaire national, Bescherelle préférait, non sans une certaine logique, le grec muein, « bouger » ; ce n’était pas la bonne étymologie, mais ce verbe, qui signifie d’abord « fermer », n’est cependant pas resté sans descendance : il est à l’origine de myope, « celui qui ferme à demi les yeux pour voir », et de mystère, « ce qui est fermé à qui n’est pas initié ».

Mais notre souris musculus n’est pas le seul animal à avoir donné son nom à des muscles. Semblable aventure est arrivée au nom latin lacerta, que l’on trouve aussi sous la forme lacertus et qui a d’abord désigné un lézard, puis les muscles du haut du bras, longs et effilés comme des lézards, et enfin n’importe quel muscle. Ce lacertus / lacerta n’a pas servi à former en français des noms en lien avec les muscles, mais il se trouve être à l’origine des formes savantes synonymes lacertiens et lacertiliens, qui désignent un sous-ordre de reptiles, mais aussi de lézard (lazerde, puis laisarde en ancien français) et, par l’intermédiaire de l’espagnol el lagarto, « le lézard », de notre alligator.

Concluons en signalant qu’à travers ces deux noms d’animaux utilisés pour désigner les muscles, les Latins font preuve d’une grande qualité d’observation et nous donnent peut-être les clés d’une esthétique valorisant tantôt les corps aux muscles ronds comme des souris et tantôt les corps aux muscles longs comme des lézards.

Confins, confiner, confinement

Le 7 mai 2020

Bonheurs & surprises

Le nom confins est emprunté du latin confinis, adjectif signifiant proprement « qui a une limite, une frontière (finis) en commun (cum) ». Jadis, les confins désignaient, ainsi qu’on le lit dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française, « les limites, les extremités d’un pays. Sur les confins du royaume, de la province. Borner, regler les confins ». À ces sens on ajouta, dans la sixième édition, l’expression les confins de la terre, pour désigner « les lieux de la terre les plus éloignés de celui où l’on se trouve ». Quelques années plus tôt, Pierre-Simon de Laplace en avait repoussé plus loin les limites, lui qui écrivait dans son Exposition du système du Monde : « Si l’on juge de la distance d’Uranus par la lenteur de son mouvement, il doit être aux confins du système planétaire. » Mais confins s’employait aussi figurément, comme en témoignent ces lignes des Précieuses ridicules (acte I, scène xi) :

– Jodelet : « Il est juste de venir vous rendre ce qu’on vous doit et vos attraits exigent leurs droits seigneuriaux sur toutes sortes de personnes. »

– Magdelon : « C’est pousser vos civilités jusqu’aux derniers confins de la flatterie. »

De confins on tira le verbe confiner, d’abord avec une construction indirecte et le sens d’« être limitrophe, être situé sur les confins » ; on lisait donc dans notre Dictionnaire : « La France confine avec l’Espagne ». Mais ce verbe a aussi une construction directe ; il signifie alors « reléguer dans un certain lieu, exiler ». Et si l’on veillait ordinairement à ce que ces lieux fussent le plus éloignés et le plus sauvages possible, il arrivait que cet exil soit volontaire. On lit ainsi dans L’Homme et son image, de La Fontaine : « Il va se confiner / Aux lieux les plus cachés qu’il peut s’imaginer », ou dans ce monologue de Titus dans Bérénice, de Racine (acte IV, scène iv) : « Au bout de l’univers va, cours te confiner ».

Depuis longtemps l’augmentation des vitesses de déplacement semble diminuer la taille de notre monde. L’aurions-nous tellement rétréci que, aujourd’hui, ses limites confinent au chez soi de tout un chacun qui, de ce fait, est prié d’aller se confiner non plus aux extrémités de la terre, mais simplement à son domicile ?

C’est de confiner qu’est tiré le nom confinement. Il fit une première apparition dans la septième édition de notre Dictionnaire avec cet exemple : Le confinement d’un prisonnier dans un lieu déterminé. Sorti par la porte de la huitième édition, il revint par la fenêtre de celle d’aujourd’hui, mais désormais le confinement du prisonnier se fait dans sa cellule, et à cet exemple s’est ajouté celui du confinement d’un malade dans sa chambre.

Depuis peu, les termes déconfiner et déconfinement sont très fréquemment employés mais ils ont la triste réputation d’être des néologismes mal venus, alors qu’ils sont bien formés, avec ce préfixe dé-, particulièrement productif. De plus, ceux qui leur jettent ainsi la pierre oublient que déconfinement se lit depuis une quarantaine d’années. On trouve ainsi, dans les très sérieux Comptes rendus de l’Académie des sciences (volume 292, 1981) : « Un réacteur thermonucléaire à confinement magnétique doit fonctionner à l’équilibre. Les gains dus à la réaction compensent exactement les pertes par rayonnement et déconfinement. » Quant à déconfiner, il est antérieur à la première édition de notre Dictionnaire, pourtant parue en 1694. Il n’est pour s’en convaincre que d’ouvrir le malheureusement trop peu lu Dictionnaire orateur François-Latin-Aleman, édité par Johann-David Zunners en 1688, et dont il est précisé qu’il contient tous les mots et toutes les belles phrases françoises et alemandes tirées des meilleurs auteurs de nôtre siècle. On y trouve en effet l’exemple Déconfiner les ennemis. Certes en pareil cas, déconfiner les ennemis signifie les repousser au-delà des frontières, mais de même que, on l’a vu plus haut, il arrivait jadis que l’on se confinât, tout un chacun sera ravi aujourd’hui de franchir les frontières qui l’enclosent.

Confire, confit, confiture

Le 7 mai 2020

Bonheurs & surprises

Dans notre Dictionnaire, confins confine avec confire, et on trouve dans son voisinage les formes qui en sont dérivées, confit et confiture, entre lesquelles s’intercale confiteor. Mais même si, en ces temps de confinement propres à l’introspection, ce confiteor aurait sans doute toute sa place dans cet article, c’est confire, confit et plus encore confiture qui nous intéresseront. Commençons donc par confire, le malheureux verbe dont sont tirés les noms de ces victuailles. Dans son Dictionnaire national, Bescherelle signalait cette terrible injustice : « La plupart des grammairiens condamnent l’emploi de l’imparfait du subjonctif de ce verbe sans en donner les motifs. Ce n’est pas pour cause d’euphonie qu’on voudrait le proscrire, car il n’a rien de plus rebutant que celui des verbes analogues. Tout le monde emploie sans hésiter que je contrefisse, pourquoi craindrait-on de dire que je confisse ? Par quoi d’ailleurs remplacerait-on cet imparfait ? par faire confire, nous dit-on. Celui qui a proposé cette substitution ne comprenait pas sa langue. Confire et faire confire sont bien loin de présenter la même idée. » Heureux temps que celui où « tout le monde emplo[yait] sans hésiter que je contrefisse » ! Quant à ce pauvre confire, l’Académie lui porta, elle aussi, un fameux coup à l’article Poncire de la neuvième édition de son Dictionnaire. Dans les huit premières, éditées de 1694 à 1935, on pouvait lire ceci : « Ces poncires ne sont bons qu’à confire ». Une merveille de concision et d’écho sonore. Las ! ce petit bijou, un tercet de vers trisyllabiques, Ces poncires / ne sont bons / qu’à confire, fut remplacé dans l’édition actuelle par un Les poncires ne sont guère utilisés que confits ou en marmelade, sans doute beaucoup plus pédagogique, mais à coup sûr moins poétique !

Le participe passé de ce verbe mérite également que l’on s’y arrête. Quand il est employé substantivement, il évoque les nourritures roboratives du Sud-Ouest, emblème des terres radicales, et les banquets républicains assaisonnés d’anticléricalisme ; employé adjectivement, il peut renvoyer à cette bonne chère, mais aussi, faisant pendant à tout cela, à la plus forte rigueur et à une grande ascèse tout empreinte de religion, comme le note notre Dictionnaire évoquant « une vieille dame confite en dévotion ». Cet écart de sens entre, d’une part, cuisine et nourritures terrestres et, d’autre part, la plus austère, la plus sévère des disciplines religieuses ne doit pas entièrement nous étonner ; ne le retrouve-t-on pas en effet dans les différents emplois du nom macération ?

Confire, on l’a vu plus haut, eut affaire aux grammairiens, mais ce fut aussi le cas de son dérivé confiture. D’aucuns pensaient que l’on devait mettre le nom complément de confiture au pluriel quand il fallait plusieurs fruits pour la préparer : on écrirait ainsi des confitures de mûres, de framboises, de fraises, mais il devait être au singulier dans le cas inverse, et l’on écrirait des confitures de melon. Littré, lui, préconisait le pluriel quand les fruits sont encore identifiables dans le produit, le singulier quand le produit fini a une consistance homogène, ce qui amène à écrire des confitures de fraises, une compote de poires, une marmelade de pommes, mais du jus d’orange (le cas du jus avec pulpe, sans doute trop byzantin, n’est pas évoqué), de la gelée de coing, du sirop de groseille. Ainsi, quand naguère certain fabricant de yaourts nous indiquait que ceux-ci contenaient de vrais morceaux de fruits, il ne vantait pas la qualité de son produit, mais nous donnait une précieuse indication grammaticale.

Mais cette aventure grammaticale et le fait qu’elle puisse adoucir la rigueur d’un confinement ne sont pas les principaux titres de gloire de la confiture : elle a en effet réussi le tour de force de supplanter dans le langage commun les perles de l’Évangile de Matthieu. On y lit en effet (7,6) : neque mittatis margaritas vestras ante porcos, « ne jetez pas vos perles aux pourceaux » (on lit ensuite « de peur qu’ils ne les piétinent puis se retournent contre vous pour vous déchirer »), verset qui, le temps passant, s’adoucira pour devenir « donner de la confiture aux cochons ». Ces perles eurent bien peu de chance puisque, non seulement elles furent remplacées par des confitures, mais aussi parce que leur nom latin margarita, en passant au français, se transforma en « marguerite » non plus pour désigner ces bijoux, mais des fleurs (rappelons que l’on disait aussi jadis jeter des marguerites aux pourceaux).

Mais les confitures peuvent aussi être un symbole de mollesse et de faiblesse. On le voit dans Journal d’un curé de campagne, de Bernanos : « Pas plus qu’un homme, une chrétienté ne se nourrit de confitures. Le bon Dieu n’a pas écrit que nous étions le miel de la terre, mon garçon, mais le sel. » On le voyait déjà dans La Suite du Menteur, quand Corneille faisait dire à Cliton : « Nous avons le cœur bon, et, dans nos aventures, / Nous ne fûmes jamais hommes à confitures. »

Concluons, pour finir avec cette confiture, qu’elle est un des rares aliments à avoir été le titre d’une chanson, écrite par Roger Carineau, popularisée par Les Frères Jacques et justement intitulée La Confiture, qui posait cette question regardant les fins ultimes et à ce jour restée sans réponse : Pourquoi y a-t-il des trous dans le pain ?

Coupe sombre, Tirer les marrons du feu, Faire long feu

Le 2 avril 2020

Bonheurs & surprises

Les différentes expressions que nous employons sont le reflet de l’époque qui les a produites et plus nous nous éloignons de cette époque, plus nous risquons de ne plus comprendre leur véritable sens. Il en va ainsi des locutions Coupe sombre et Coupe claire, nées à une époque où beaucoup plus de gens travaillaient en forêt ou vivaient à proximité de celle-ci. Coupe sombre désignait l’abattage de quelques arbres seulement, ce qui faisait que le sous-bois restait obscur, sombre, tandis que coupe claire désignait l’abattage d’un grand nombre d’arbres, pratiqué afin de laisser passer la lumière (d’où l’adjectif claire) et de favoriser la pousse des jeunes plants. On utilisait même jadis l’expression coupe blanche pour désigner l’abattage systématique de tous les arbres, taillis et baliveaux d’une parcelle. Mais le sens premier de ces différents types de coupe a été perdu dans la culture et les connaissances communes et, aujourd’hui, de manière figurée et contrairement au sens propre, on emploie coupe sombre pour évoquer une suppression très importante : faire des coupes sombres a pris le sens de « pratiquer de larges coupures dans un texte, de fortes réductions de crédits ou d’emplois dans un service, une entreprise, etc. », alors que coupes claires désigne des réductions, des coupes de moindre importance.

L’expression Tirer les marrons du feu a, elle aussi, connu un changement de sens. On l’emploie aujourd’hui pour désigner le fait de savoir tourner à son avantage et à son profit, le plus souvent aux dépens d’autrui, quelque situation fort hasardeuse où il y avait de gros risques à courir et beaucoup à perdre. Pourtant, à l’origine, celui qui tire les marrons du feu est la dupe d’un autre, qui se joue de lui en le laissant affronter tous les périls avant de profiter de son dangereux travail. La Fontaine avait décrit cette situation dans Le Singe et le Chat : « … Bertrand [le singe] dit à Raton [le chat] : Frère, il faut aujourd’hui / Que tu fasses un coup de maître / Tire-moi ces marrons. Si Dieu m’avait fait naître / Propre à tirer marrons du feu, / Certes marrons verraient beau jeu. / Aussitôt fait que dit : Raton avec sa patte, / D’une manière délicate, / Écarte un peu la cendre, et retire les doigts, / Puis les reporte à plusieurs fois ; / Tire un marron, puis deux, et puis trois en escroque. /Et cependant Bertrand les croque. » Le procédé est fort ancien puisque La Fontaine en avait emprunté le sujet, et le titre, au Simius et Felis de Phèdre.

Voyons enfin Faire long feu. Cette expression nous vient du temps où les projectiles des armes à feu étaient expulsés par l’explosion d’une certaine quantité de poudre. Mais si cette dernière était mal tassée ou en trop faible quantité, au lieu d’exploser elle se consumait lentement et ne faisait pas partir le projectile. On disait que le coup avait fait long feu et cette expression signifiait donc, en parlant de quelque entreprise, « échouer ». On disait ainsi d’une plaisanterie qui ne faisait pas rire qu’elle avait fait long feu. À l’inverse ne pas faire long feu signifiait donc « réussir ». Mais, avec les progrès de l’armurerie, on a un peu oublié cette origine et on lie parfois aujourd’hui cette expression à feu de paille, pour évoquer ce qui ne dure pas. Ce qui ne fait pas long feu c’est, de nos jours, ce qui est très éphémère et semble céder à la première difficulté, parce que n’ayant pas les qualités pour persister, comme dans son projet n’a pas fait long feu, son argument n’a pas fait long feu, leur amitié n’a pas fait long feu.

Le book de la fouine

Le 2 avril 2020

Bonheurs & surprises

Le hêtre est, avec le chêne, un des plus beaux arbres de nos forêts et, comme lui, il a un nom qui ne vient pas du latin. Hêtre est en effet tiré de l’ancien bas francique *haistr, « arbuste », mot composé à l’aide de *haisi, « buisson, fourré », et d’un suffixe -tr servant à former des noms d’arbres. Mais en ancien français cet arbre ne s’appelait pas ainsi ; on l’appelait fou, une forme issue du latin fagus, de même sens. Longtemps d’ailleurs les forestiers ont distingué le fou, l’arbre adulte, du hêtre, qui désignait les jeunes troncs que l’on coupait régulièrement. Puis le second a pris le sens du premier et fou, en ce sens et sous cette forme, a disparu. Mais il est resté, dans notre langue et dans d’autres, de nombreuses traces de ce mot ou de son ancêtre. De fagus a en effet été tiré l’adjectif faginus, dont le féminin fagina est à l’origine des formes d’ancien français foïne (proprement mustela fagina, « la martre des hêtres »), l’ancêtre du nom fouine, et favine, c’est-à-dire « le fruit des hêtres », auquel nous devons le mot faine. Et c’est de fou qu’on a tiré le nom fouet, qui a d’abord désigné la branche de hêtre à laquelle on fixait une lanière, puis l’instrument complet, formé par le manche et la lanière. De plus, fagus et son équivalent gaulois *bago sont également à l’origine de nombreux toponymes comme La Fage, Le Faget, Faye, Le Faou, Le Faouët, Carquefou et bien d’autres, ou d’anthroponymes comme Desfoux, Fouet, Fayolle, Dufay, Fayard ou le célèbre zoologue de Quatrefages de Bréau (1810-1892). Ajoutons que l’étymologie populaire rattachait aussi à cette série Fouquet, car, en gallo, ce nom désigne un écureuil, un animal habitué à vivre dans cet arbre, que le célèbre intendant fit figurer sur ses armes avec cette devise Quo non ascendet ? Jusqu’où ne montera-t-il pas ? »).

Les formes latine et gauloise que l’on vient d’étudier remontent à l’indo-européen bhagos, qui est aussi à l’origine du grec phêgos. Mais comme le hêtre était rare en Grèce, on a donné ce nom à une variété de chêne (Quercus Aegilops). Et c’est ainsi que la chênaie de Dodone, célèbre parce que la volonté du roi des dieux s’y manifestait par le bruissement des feuilles de ces chênes ou par les sons rendus par des chaudrons de bronze que l’on suspendait à leurs branches, était placée sous la protection de Zeus Phêgônaios, « Zeus de la chênaie ».

Concluons avec notre hêtre en voyant ce qu’a donné cette même racine dans le monde germanique. On la trouvait sous la forme *boko, à l’origine de l’anglais beech et de l’allemand Buche, « buisson ». Mais, comme des écorces ou des tablettes de bois de hêtre servaient aussi de support à des textes écrits, en particulier des runes, par métonymie, cette même forme *boko a fini par signifier « livre » et c’est ainsi qu’elle est à l’origine de l’anglais book ou de l’allemand Buch. Ce dernier point ne doit pas nous surprendre puisque le latin liber, qui a d’abord désigné une mince pellicule de bois située entre l’écorce et le cœur de l’arbre, dont on se servait aussi pour écrire, a pris ensuite le sens de « livre ». Et n’oublions pas que les formes grecques bublos ou biblos, d’où sont tirés le nom Bible et tous les mots commençant par biblio-, ont désigné, avant le livre, une variété de papyrus, dont les feuilles servaient elles aussi à écrire. Et, d’ailleurs, l’on sait bien que ce même mot feuille nous fait passer, lui aussi, du végétal à l’écrit.

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